28 juin 1914. In memoriam Gavrilo Princip

Gavrilo

Gavrilo Princip, dont le nom et le prénom sont à eux seuls un destin et une prophétie, n'avait pas encore vingt ans le 28 juin 1914 lorsqu'il abattit le prince héritier d'Autriche-Hongrie François-Ferdinand et son épouse la comtesse Chotek.

Lors de son procès à l'automne 14, l'Empire, qui exterminait déjà en masse les populations civiles dans la Serbie voisine, avait tenu à persuader le monde de son respect minutieux du droit. Au lieu de le pendre à l'instar de ses camarades révolutionnaires, il condamna cet étudiant mineur à vingt années de bagne.

Mais c'était la pendaison qui était une grâce!

Gavrilo fut claquemuré dans la sinistre forteresse de Theresienstadt (Teresin) en Bohême, celle-là même où les nazis, une génération plus tard, installeraient un camp de concentration modèle pour berner grossièrement la Croix-Rouge. Laquelle, à l'époque, ne demandait qu'à se laisser convaincre. On était entre gens civilisés, n'est-ce pas?

A Teresin, Gavrilo fut assassiné à petit feu par la faim, le froid, l'humidité, les insultes et les mauvais traitements. Amputé, épuisé, il finit par s'éteindre le 28 avril 1917, après avoir professé jusqu'à son dernier souffle sa foi dans la victoire de la Serbie et, avec elle, celle des peuples slaves.

La Jeune Bosnie, dont il avait fait partie, était composée de fous intrépides nourrissant un espoir aussi fou et aussi intrépide. Si l'on oublie aujourd'hui la noblesse de leur cause, c'est parce que les empires ont repris la main. Il est donc utile de rappeler pourquoi ils avaient déposé leurs très jeunes vies. Ils voulaient la libération des peuples, l'égalité des hommes, la dignité pour les plus démunis. Ils étaient paysans, artisans, instituteurs, poètes. Ils comptaient même un futur Nobel, Ivo Andrić. Ils se moquaient des partages religieux, communautaires, ethniques. Ils ne voyaient pas d'autre alternative à la liberté que la mort. Ils nous manquent!

Gavrilo-Kusturica

Emir Kusturica embrassant le monument à Gavrilo Princip, avril 2014.

Le romancier américain Hans Koning (1921-2007) a consacré un roman débordant de duende à l'agonie du jeune anarchiste. Death of a Schoolboy (Mort d'un écolier), en attente de publication aux éditions L'Age d'Homme, se termine par la confession d'un des soldats tchèques qui avaient été commis à la garde de Gavrilo.


Mort d'un écolier

Notre Empire s’est effondré et a accepté l’armistice le 3 novembre 1918. C’était un dimanche. J’étais sur le front de Trévise à l’époque, vivant à l’arrière dans un abri de boue, marquant le pas comme un million d’autres hommes craignant d’être abattus pour désertion si nous en sortions un jour trop tôt pour rentrer chez nous. Mais une heure après qu’ils aient sonné le cessez-le-feu il n’y avait plus là âme qui vive. Je n’ai pas réussi à monter sur un fourgon ou dans un train et j’ai marché la plupart du chemin pour rentrer à la maison. Le vingt-cinq novembre j’étais de retour à Theresienstadt.

La ville avait un aspect horrible. Trente centimètres et quelques de boue, des ordures répandues partout, pas d’éclairage dans les rues, pas d’électricité. Aux devantures des magasins on voyait des caisses vides et les boutiques étaient désertes. Des femmes et des enfants gris et en haillons faisaient la queue sous cette foutue pluie en attendant leur ration de pain de soixante grammes de gruau cuit au four. Mais le moral de notre ville était superbe ! La raison en était que les Allemands et les Autrichiens se retiraient. Theresienstadt allait devenir Teresin. Sur la forteresse flottait un nouveau drapeau, rouge, bleu et blanc, le drapeau de la Tchécoslovaquie.

J’aurais aimé aller dans mon ancienne salle de garde chercher les clefs et aller ouvrir la cellule de Princip. Ç’aurait été un beau geste par une journée comme celle-là.

C’était trop tard.

Mais je savais où il était enterré, moi et personne d’autre au monde. Je suis resté seulement une heure auprès de ma famille puis je suis allé au cimetière. C’était au milieu de l’après-midi mais il faisait presqu’aussi sombre qu’en cette nuit d’avril. J’avais la page de mon livret de paye. La porte était là, les tournants et la haie, rien n’avait changé. J’ai tout repensé jusqu’à ce que je sois sûr d’être exactement à l’endroit. Puis j’ai dessiné un cercle dans la terre avec une branche, aussi profond que j’ai pu et je me suis agenouillé et ai dit une prière pour lui. J’ai planté la branche dans le sol. Quand je suis rentré en ville, j’ai vu une baraque où deux femmes étaient en train de vendre le nouveau drapeau tchécoslovaque. Je crois que c’était à peu près la seule chose qui fût en vente libre à Teresin-Theresienstadt à ce moment-là.

Ce n’étaient pas des drapeaux de bonne qualité mais ils n’étaient pas en papier. C’était un exploit. Je me demandai où elles s’étaient procuré le tissu.

Je m’arrêtai et les regardai un moment. Ça n’était pas des drapeaux serbes, bien sûr. Le dessin était différent. Mais les couleurs étaient les mêmes, rouge, bleu, blanc. J’en ai acheté un et je l’ai rapporté à la maison. Ils ont cru que j’étais fou mais j’ai attendu que ma sœur le coupe et le recouse. Je n’ai même pas ôté mes bottes.

Puis dans la dernière lumière du jour, avec un peu de soleil rouge perçant à travers ces nuages de pluie, je suis reparti pour un dernier tour au cimetière. Ma branche s’était déjà couchée et je l’ai jetée. J’avais apporté une ficelle et un piquet pris dans la boîte à outils de mon père et, au-dessus du corps de Princip, j’ai planté le drapeau de la Serbie. •

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Thomas Merton

Le grand plaisir du lecteur: découvrir sur le tard une œuvre immense et surprenante. J'entame ainsi ces jours-ci la lecture de Thomas Merton, le plus zen des chrétiens, et tombe sur une notice biographique qui me frigorifie. L'un des plus grands spirituels du XXe siècle occidental est mort dans sa chambre d'hôtel en Asie, électrocuté par un ventilateur défectueux. Dans son cas, une véritable mort de martyr (témoin). Martyr de la société industrielle, qui s'emploie à éradiquer toute vie intérieure.
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Los Cristeros, film maudit?

 

Film Cristeros

 

C'est vrai: pourquoi passe-t-on sous silence, en France, cette belle épopée, magnifiquement tournée, avec de grands acteurs — dont Peter O'Toole dans un de ses derniers rôles? Je me le demande et aussitôt une réserve surgit: toute insurrection soutenue par l'Eglise catholique recèle des coulisses politiques qui la rendent sujette à caution…

 

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Un chœur russe égaré en Valais

Un chœur de St-Pétersbourg égaré à St-Pierre, via une discrète filière paroissiale. Ma mère nous y a convoqués, Xenia et moi, au dernier moment, voyant le peu de public. A peine plus de spectateurs que de choristes dans la vieille église. Et pourtant, des moments divins! Liturgies de Rachmaninov, de Leonind Andreiev, etc. Les larmes montent, comme si je pelais des oignons. Je ferme les yeux. Quelqu'un me dit qu'on aurait besoin d'un interprète pour l'après-concert. Or je n'ai pas envie de parler avec ces gens, ni de les rencontrer. La musique russe est au-delà des hommes et des femmes qui l'interprètent. C'est un chant surgi du fond des siècles. Liturgique même lorsqu'il parle de beuveries. Je leur parlerai pourtant: à la sortie, ils tendent un panier et vendent leurs CD. J'emprunte 100 francs à ma mère pour acheter quelque chose et leur donner le reste. Le ténor, qui est à la caisse, me regarde: vous êtes russe? Non. Slave en tout cas, me dit-il. Je vous avais repéré. Les Slaves vivent la musique autrement. Pas le temps de lui expliquer qui je suis ni comment je me situe. Personne n'a fait la moindre publicité pour cet excellent chœur. Devant l'église, un minibus rouge les attend pour une prochaine destination, une autre paroisse désaffectée de Burgondie. (Note de journal, 11 mars 2014)
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L'école selon M. Gabbud

M. Jean-Yves Gabbud, qui fut rédenchef par intérim du Nouvelliste, est en train de s’acheter une virginité en brocardant Oskar Freysinger pour ses idées sur l’école. Il lui reproche de «citer en exemple l'URSS» tout en égratignant au passage ma personne pour un avis exprimé via Tweeter sur les événements d'Ukraine.

Tout ceci, bien entendu, dans le même article, afin de respecter la sacro-sainte unité de sujet qui est le B.A.-BA du journalisme. Quel rapport entre les doctrines pédagogiques et le renversement de Yanoukovitch? Aucun, sinon le besoin, monté du cerveau reptilien, de plaire à ses maîtres en plantant une volée de fléchettes dans les cibles habituelles. «Voyez comme je les ai bien épinglés! Et les deux d’un coup!» Comme diraient les pilotes de F1, un bolide se pilote «par l'arrière-train»: certaines carrières dans le journalisme aussi.

M. Gabbud n’y a sans doute pas réfléchi, mais le texte d’Oskar Freysinger sur l’école avait précisément pour but de susciter des réactions sur le sens et le fond de son travail à la tête du Département de la Formation et de la Sécurité, et non plus sur des polémiques administratives. Sous la direction temporaire de M. Gabbud, à l'automne 2013, le Nouvelliste — la Pravda valaisanne — s'est en effet quasi-exclusivement concentré sur des restrictions budgétaires dont ni Oskar Freysinger, ni personne d'autre dans son département n'est responsable, mais que lui, ses chefs de service et ses professeurs sont obligés d'appliquer à leur corps défendant. En sachant parfaitement le dégât que chaque million d'épargne infligerait à la qualité des prestations d'un département déjà soumis au «personal-stop».

Les économies douloureuses imposées aux domaines-clefs que sont la Formation/Sécurité de Freysinger et la Santé de Mme Waeber-Kalbermatten sont un symptôme et une conséquence de la marche du gouvernement cantonal dans son ensemble, au sein duquel ces deux grands ministères ne disposent que de postes «dépenses» mais pratiquement d'aucun poste «revenu». Le problème de la santé vient d'être mis sur le tapis ces derniers jours. Celui du DFS a fait les grands titres et les «unes» du Nouvelliste au temps où il était dirigé par M. Gabbud. Celui-ci a systématiquement donné la parole aux critiques d'Oskar Freysinger au sein du Grand Conseil, des gens souvent mûs par une animosité personnelle évidente à son égard et pratiquant une non moins voyante tactique d'obstruction.

Budget-NON

Oubliant son devoir d'information et d'impartialité, le Nouvelliste de M. Gabbud s'est bien abstenu, tout au long de la crise budgétaire, de commenter cette tactique et de placer le problème de la formation dans sa vraie perspective, qui est une affaire de gouvernance générale: peut-on régir harmonieusement un Etat en distribuant de rigides et inégales «enveloppes» d'austérité aux divers dicastères — sans fixer de priorités aux tâches de l'Etat — puis en les laissant se débrouiller seuls face aux médias et à l'opinion? Aucune tribune, aucune analyse, aucune voix durant toute la crise du budget pour rappeler cette vérité élémentaire: le budget est une affaire du Gouvernement et du Parlement, et ensuite seulement d'un chef de département particulier.

Malgré les communiqués (mal relayés ou ignorés) du Département, malgré mes lettres personnelles à Jean-Yves Gabbud des 5 et 6 décembre 2013 attirant son attention sur cette déformation flagrante de la réalité, le Nouvelliste qu'il dirigeait a poursuivi sur sa ligne, laissant dire et croire que, au final, le professeur Freysinger avait une «dent» contre l'école, ou qu'il souffrait d'ultralibéralisme. Lorsque Freysinger a proposé un premier train de mesures «soft» — l'augmentation des amendes d'ordre et de la modique participation des entreprises au financement des crèches ainsi que la réduction des bourses d'études —, le Nouvelliste s'est fait la tribune d'une véritable bronca d'indignation parlementaire, politique et syndicale sans jamais se demander ce que le DFS pouvait faire d'autre. Ni relever que les coupes — toujours impopulaires — dans l'instruction publique demeurent le dernier recours de tout gouvernement, de droite comme de gauche, contraint à des économies d'échelle.

L'école doit économiser 5 millions

Ce train de mesures fut rejeté sans aucune proposition constructive du Parlement. L'inertie du Grand Conseil fut soigneusement occultée par le Nouvelliste qui ne posa pas non plus alors les questions élémentaires: qui était responsable de l'austérité? Qui avait proposé des issues? On oubliait tout le fond du débat pour se focaliser sur la personne d'Oskar Freysinger. Il eût été facile pour le quotidien cantonal de pondérer cette polémique en rappelant les faits essentiels. Au contraire de cela, le Nouvelliste de M. Gabbud a joué la démagogie, dénigrant le travail du ministre de la Formation à chaque fois qu'il pouvait le faire.

Telle fut, en résumé, la contribution personnelle de M. Gabbud au débat sur l'école au temps où il était aux affaires. Qu'il soit le premier à s'être laissé piéger par le paradoxe soviétique, tout en tombant dans l'amalgame le plus grossier, jette une lumière féroce sur son intégrité professionnelle, sa curiosité intellectuelle et ses capacités d'analyse et d'anticipation. •

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Une fable valaisanne

Nouvelliste-une-Cleusix-Leytron

Cela fait une semaine que le maire de Leytron sonne le tocsin à cause des impôts supposément impayés du contribuable Jean-Marie Cleusix.

Mais voici qu'il ne veut plus de son argent! Pourquoi alors tout ce tonitruant déballage d'affaires privées, sinon pour détruire un homme? Ses appels au civisme, au bout du compte, n'auront servi qu'un règlement de compte personnel.

Etourdi par la chaleur des projecteurs, le Martinet a trop agité ses ailes. L'oiseau n'a pas vu venir la vitre. Il a tapé dedans et maintenant il est mort.

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Une mégamanif dans le "Nouvelliste"!

Le Nouvelliste de ce jour accorde tout l'espace rédactionnel de sa page 7 à une manifestation qui a réuni… dix personnes sur la place de la Planta samedi dernier, le 9 novembre!

Ce même jour, fête de la St-Martin, des dizaines d'autres rassemblements, dans le canton et ailleurs, drainaient des centaines de personnes.

L'alternative sociale et libertaire, elle, aurait espéré mobiliser 20 personnes. Pas de chance: ils ne furent que 10. Mais rattrapage in extremis par le Nouvelliste qui accorde une tribune royale à ce groupement bas-valaisan marginal et assez cocasse. Sa page Facebook nous présente son logo, un patchwork entre une étoile verte, un arc-en-ciel, un "A" anarchiste et… le marteau et la faucille soviétiques, emblèmes d'un des régimes les plus sanglants et les plus ineptes qu'ait connus l'humanité.

ASL

La journaliste, Mme Savioz, aurait dès lors pu s'interroger sur la crédibilité des slogans de "non-violence" de ce micro-mouvement pittoresque. Elle aurait pu relever la contradiction entre cette pose de vertu et le refus catégorique des organisateurs d'entrer en dialogue avec le ministre qu'ils contestent. Elle aurait pu leur faire observer que la cause de leur mobilisation — la restriction des bourses d'études — n'est qu'une des facettes, certes douloureuses, des coupes budgétaires décidées par le Conseil d'Etat valaisan dans son ensemble et non par l'obscurantisme arbitraire du seul Oskar Freysinger! Elle aurait pu signaler que la manifestation n'avait pas été autorisée. Elle aurait pu… Elle aurait pu... Elle aurait pu, surtout, relever que ce happening avait été délibérément agendé un samedi après-midi, un moment où les manifestants étaient certains de ne pas croiser Oskar Freysinger (ni aucune autre autorité politique) dans le centre-ville de Sion entièrement adonné, en ces heures-là, au vice capitaliste du shopping!

Courageux mais pas téméraires, non-violents mais peu dialogueurs, populistes mais guère populaires, déterminés mais pas cohérents, nos anarchistes ont trouvé dans le Nouvelliste un relais à la hauteur de leur prestation!

Nouvelliste, 11.11.13

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Une croix dans la nuit

Ce dimanche 6 octobre 2013, à 21h précises, dans l'obscurité complète, quelque 5000 citoyens de la ville serbe de Niš ont tracé une gigantesque croix lumineuse aux abords de la nouvelle église de l'empereur Constantin et de l'impératrice Hélène, où se tiendra demain la sainte liturgie marquant les 1700 ans de l'édit de Milan. Le mot d'ordre du rassemblement était : « Je fais partie de la croix, moi aussi ! »

Krst u Nišu

Pour mémoire, l'édit de Milan, promulgué en 313 par l'empereur Constantin Ier, accordait la liberté de culte à toutes les religions de l'Empire et abolissait l'obligation faite aux chrétiens de vénérer l'empereur comme un dieu, obligation qui avait, des siècles durant, assuré une riche pitance aux fauves des cirques impériaux.

Il est incroyable — et en même temps sans doute significatif — que les pays orthodoxes, en en premier lieu la Serbie, soient les seuls à commémorer cet événement qui fonda la civilisation chrétienne.

(adapté de pressonline.rs)

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A quoi le "Temps" passe son temps (chap. 2 et fin: la partie grave)

Despot-LeTemps-130827

En tant que futur chargé de communication du Conseiller d’État Oskar Freysinger, je suis tenu à la réserve sur les sujets qui concernent ma future fonction.

Mais cette fonction future ne débutera que le 1er septembre à minuit. D’ici là, je profite de ma pleine liberté de parole pour dénoncer une publication discriminatoire à l’encontre de ma personne.

Depuis des semaines, quelques journalistes harcelaient Oskar Freysinger et moi-même à propos d’un sujet sans aucun rapport avec nos préoccupations actuelles, mais clairement lié à une volonté de lui nuire et de me nuire. Nous n’avons évidemment pas donné suite à ces sollicitations.

Suite à l’annonce de notre future collaboration, via un communiqué du DFS valaisan émis hier 26 août à 18 heures, la correspondante valaisanne du « Temps » m’a appelé pour m’interroger sur mes relations passées, actuelles et futures avec mon ami, auteur et mandant Oskar Freysinger. A en juger par ses questions, et surtout le ton sur lequel elles étaient posées, tous les aspects de ces relations étaient suspects et, quelque part, répréhensibles. Mais « quelque part », c’est nulle part, et il n’y avait au fond rien de contestable à ce qu’un ministre engage à son service, par une procédure ordinaire, une personne de confiance qu’il juge utile à son travail. Tous le font, seul Freysinger est questionné. S’il fallait justifier un poste de délégué à la communication, ce seul cas de pression médiatique pourrait servir d’argument.

Or la question y relative — « Comment peut-il engager un collaborateur de plus quand il doit économiser 25 millions sur son budget » — m’avait paru si puérile que j’y avais répondu par une boutade. Laquelle s’est retrouvée dans l’article. Mais là n’est pas le hic.

Le hic — et même le hoquet, à l’autre bout du fil — est apparu lorsque, interrogé sur mes propos prétendument « négationnistes » à propos de Srebrenica, j’ai fait remarquer à la journaliste du « Temps » que ces propos, qu’un quotidien alémanique a déterrés voici quelques semaines, étaient tirés de son propre journal ! L’argument-clef de l’Arbeitsverbot intenté par des journalistes désireux de téléguider les choix d’un ministre élu tenait, en réalité, dans quelques questions logiques que j’avais posées dans une tribune du « Temps » du 1er juin 2011 — et dont je n’ai plus entendu parler autrement qu’en bien, puisqu’elle fut traduite dans au moins quatre langues. « La Boîte de Pandore du conflit bosniaque » énumérait certaines questions que le tribunal de La Haye devrait forcément se poser lors du procès du général serbe Ratko Mladić. Un procès, soit dit en passant, qui péclote et dont les médias ne parlent guère, alors qu’il est censé sanctionner, justement, le responsable du « plus grand massacre depuis la IIe guerre mondiale » (si l’on excepte ceux commis par les Américains, qui sont hors compétition).

Ainsi donc, si j’étais vraiment un « négationniste » (« Genozid-Leugner ») comme m’en accusait un article idiot du « Tages Anzeiger », c’était « Le Temps » qui avait servi de canal à mon négationnisme. Le délateur du « Tagi », sans doute conscient du problème, avait omis de citer sa source. Sa collègue du « Temps », elle, n’avait pas fait l’effort de la retrouver. Elle avait probablement retraduit de l’allemand des citations tronquées. Voilà tout le soin qu’elle a mis à esquisser mon portrait.

Mais c’était bien suffisant au vu du but visé. Le but de son appel, et de son article, n’était pas d’informer sur l’interlocuteur, mais de le faire « trébucher » (le verbe apparaît au dernier paragraphe). Comme si l’information, au « Temps », relevait d’un art martial. Mais comme la peau de banane, somme toute, était plutôt inoffensive, on a rajouté une couche dans le chapeau même de l’article : « L’éditeur serbe sera le chargé de communication » de qui vous savez. Serbe. Srebrenica. Massacre. Pavlov. Arbeitsverbot !

Hélas, madame Parvex, hélas, chers humanistes ouverts et tolérants du « Temps », il se trouve que je suis suisse. La dernière fois qu’on m’a contesté cette appartenance, c’était au recrutement, où un colonel particulièrement obtus (un facho dans le vocabulaire de gauche), était sorti de ses gonds parce que je lui répondais et m’avait recommandé de « rentrer dans mon pays ». « Justement: mon pays, c’est ici ; et la preuve, c’est que je me trouve devant vous », fut ma dernière réplique avant l’envoi dans une caserne alpine redoutée où j’allais avoir un grave accident. Elle m’a coûté cher, mais elle m’a ancré dans cette identité qui est aujourd’hui la mienne. Mon livre le plus lu, Valais mystique, un succès populaire et critique dont Mme Parvex s’est bien gardée de me créditer, était même tout entier motivé par le besoin de « payer ma dette à cette patrie d’accueil ».

Il y a dans cette rage idéologique quelque chose d’aveugle, de forcené et de profondément inique. Imagine-t-on un journal suisse traiter d’« arabe » l’hypothétique conseiller d’origine maghrébine d’un ministre socialiste ? Pourquoi fallait-il relever mon origine — erronée du reste, puisque l’État où je suis né s’appelait Yougoslavie et que je suis à moitié croate par le sang (détails que Mme Parvex dans sa fièvre n’a pas eu le temps de méditer) ? Pourquoi, justement, faut-il faire mention des liens de sang dans l’entourage d’un Freysinger alors qu’on se l’interdit dans tous les autres cas ? Parce que dans les années 1990, en tant que Suisse, j’ai été un empêcheur d’affabuler en rond sur le conflit qui avait détruit mon pays natal ? Ou parce que tous les moyens sont bons pour compromettre le conseiller d’État, l’isoler professionnellement et entraver son action ?

Ils utilisent un organe d’information comme une arme de combat et se désolent ensuite de sa perte d’influence. De quoi, en fin de compte, ces gens ont-ils tellement peur ?

Je ne suis pas encore chargé de communication du Conseiller d’État Freysinger et mes partis pris, pour le moment, ne concernent que moi. Mais il sera difficile, pour le naturalisé que je suis, d’entretenir la communication avec un journal qui pratique dans ce pays la discrimination ethnique.

Slobodan Despot, le 27 août 2013.

Sources:

L'article du « Temps » de ce jour.

Ma tribune sur le général Mladić dans le "Temps" du 1er juin 2011.

Le chapitre 1 (« ludique »).

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A quoi le "Temps" passe son temps (chap. 1: la partie ludique)

Despot-LeTemps-130827

1. Pourquoi "Le Temps" souligne-t-il l'origine ethnique — incomplète — du porte-parole d'Oskar Freysinger?

a) Pour saluer l'ouverture du ministre UDC aux jeunes issus de l'immigration.
b) Pour mettre en garde contre l'invasion étrangère.
c) Serbe = Srebrenica = génocide = pas sympa.
 
 
2. Pourquoi "Le Temps" parle-t-il de Srebrenica en traitant de l'actualité valaisanne?
 
a) Par devoir de malveillance.
b) Par devoir de mémoire.
c) Pour se faire de la pub (les propos de l'intéressé sur cette question ayant paru justement dans "Le Temps" en juin 2011).
 
 
3. "Le Temps" est un journal

a) De droite.
b) De gauche.
c) Sans importance.
 
 
4. Avec un tel style d'information, "Le Temps" est
 
a) Un bureau de police.
b) Un journal de référence.
c) Du passé. 
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H. H.

Le creux de l’été me ramène parfois à ces vies antérieures où je pouvais passer des journées entières à bouquiner à l’ombre d’un acacia, bercé par l’infime zézaiement des insectes et ne levant les yeux que pour suivre la migration des rayons de soleil sur l’herbe, qui me tenait lieu d’horloge. J’ai lu ainsi, avec des tartines et des pommes, les classiques que seul l’adulte peut comprendre, mais que seul l’adolescent a le temps de lire. Ce décalage tragique nous fait confondre, parfois, la « grande » littérature avec le Machu Picchu ou le temple d’Angkor, des monuments sublimes mais dont l’ordre et les symboles paraissent sans rapport aucun avec notre vie. Ah, si jeunesse savait…

Or voici que l’été de mes 46 ans, je tombe sur un livre allemand au titre irrésistible, que l’on pourrait traduire par : « La magie intérieure des commencements. Récit de la vie d’Hermann Hesse. » Hesse : l’un des classiques de notre adolescence, qui nous attirait plutôt par l’aura de mysticisme oriental qui l’entourait que par la matière réelle de ses livres, jalons d’une existence déchirée et si riche d’enseignements. La biographie que lui consacre Alois Prinz nous dépeint un enfant inadapté et malheureux — un « HP », dirait-on aujourd’hui — ricochant entre une famille aimante mais bigote jusqu’à la bêtise et cette éducation disciplinaire, inhumaine, qui préparait des générations d’Européens à se faire massacrer sans but et sans objection dans les charniers de 1914. Tentatives de suicide. Fugues. Poèmes naïfs à compte d’auteur. Et puis, soudain, quelques récits qui touchent une fibre encore jamais titillée…

Hesse dans les Alpes

Ses détracteurs ont accusé le prix Nobel allemand d’avoir rhabillé ses complexes de jeunesse en rêveries littéraires assaisonnées d’analyse jungienne. Ce n’est pas faux. Mais l’objection pourrait s’étendre à la plupart des auteurs. Le miel des artistes n’est qu’un distillat de leurs poisons intérieurs. Encore faut-il savoir distiller.

Nietzsche vient de dévaster la civilisation puritaine, Freud et Jung carottent l’âme humaine comme un sous-sol, l’Allemagne païenne et industrielle déborde de son berceau chrétien et rural, bête enivrée par sa propre force qu’un caporal autrichien va faire danser comme un ours de foire. Hesse canalise dans sa vie les énergies titanesques et opposées de son temps. La « voie médiane » de sa quête ne peut être qu’une moyenne mathématique entre deux extrêmes, la voie de l’ange et celle du démon. L’être entier que veut la morale civique et religieuse est périmé, et l’être nouveau, complexe et déchiré, n’a pas encore trouvé sa définition. A ses nombreux admirateurs, il ne donnera qu’un conseil : écoute-toi toi-même. Le disciple, selon lui, est un être inachevé par définition.

En un mot, l’auteur de Siddhartha et de Narcisse et Goldmund était un observateur aigu et crucial du siècle le plus douloureux de notre histoire. Il nous rappelle que la littérature est, à ce jour, la forme la plus riche et la plus fidèle du témoignage humain. En la négligeant, nous négligeons notre humanité elle-même.

Le Nouvelliste, 26 juillet 2013.

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Une lecture de plage

Lorsqu’il mourut en 2003 à l’âge de cinquante ans, le romancier chilien Roberto Bolaño laissait derrière lui un immense chef-d’œuvre inachevé, en cinq parties, mystérieusement intitulé 2666. Avec ses 1376 pages, l’édition de poche ressemble à une brique. A cause de son contenu foisonnant, litanique et irrésumable, mais aussi de ses dimensions appropriées, je le lis à la piscine. La troisième partie, intitulée « Partie des crimes », se résume à chroniquer la découverte, aux abords de la ville de Santa Teresa au Mexique, de dizaines de cadavres de jeunes femmes violées et torturées. Cette agglomération de bars louches et de manufactures miséreuses au bord du désert de Sonora ressemble fortement à Ciudad Juárez, cité ravagée par la guerre des gangs et où des centaines de femmes ont vraiment été assassinées, impunément, depuis les années 1990. Lorsque la procession des horreurs m’hypnotise avec ses répétitions amples et obsessionnelles rappelant une Passion de Bach, je glisse le pavé sous ma nuque, me tourne vers le ciel et ferme les paupières pour laisser le soleil m’inonder les yeux comme un halo rouge.

J’entends d’ici les rombières qui s’éventent avec Marie-Claire : « Quelle idée pour une lecture de plage !» Mais l’art a cet avantage sur le toc qu’il transfigure la réalité la plus sordide et nous ouvre l’âme à des horizons inattendus. Qui reprocherait à Baudelaire d’avoir chanté une charogne dans ses Fleurs du Mal, ou à Lynch d’entamer son film culte Blue Velvet par un gros plan sur une oreille coupée ? Bolaño consacra ses dernières énergies de cancéreux à ce livre-cathédrale, ce livre-catacombe, ce réseau de destins et de correspondances entortillé comme un système neuronal. Son univers en apparence absurde respire et pense par lui-même et nous fait penser quand nous nous y abandonnons.

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D’où le pavé sous la nuque, le halo rouge et la rêverie fertile qu’ils initient. Pourquoi l’auteur nous décrit-il avec tant de minutie ces personnages sans intérêt de flics suants et dépassés ? De journalistes curieux mais velléitaires ? De magistrats cyniques et d’universitaires superflus ? Parce qu’ils nous sont familiers, d’autant plus familiers qu’ils sont inconsistants, parce qu’ils ne composent pas une lointaine province mais le monde où nous vivons. Parce que ces êtres-fonctions, ces êtres de paille sont totalement démunis et anesthésiés face au mal. Au mal qui, lui, rejaillit avec une réalité aiguë et choquante. Les seuls vrais personnages, dans ce livre, sont les criminels. Le crime est toujours égal à lui-même, mais il n’y a plus de justiciers pour le contenir. Même plus un citoyen pourvu de courage, armé d’une once d’esprit de sacrifice. Le crime est seul sur le ring.

J’ouvre alors les yeux et je regarde autour de moi. Violations de la vie privée, manipulations, irresponsabilité, impunité, complaisance, hypocrisie. Nous sommes tétanisés par notre propre effondrement. La veulerie est identique, moins les cadavres de pucelles, mais ce n’est qu’une question de temps. Il n’est pas loin, le désert de Sonora : il est en nous.

Le Nouvelliste, 12 juillet 2013.

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Le chien fou

A l’heure où j’écris ceci, on ne sait toujours rien du sort de la « balance » qui a divulgué l’ampleur de l’espionnage électronique institué par les agences de sécurité américaines. Edward Snowden se trouverait encore à l’aéroport de Moscou. Il devrait, comme Julian Assange, trouver refuge en Équateur, petit pays d’Amérique latine soudain devenu havre des maquisards numériques. La Russie, sans lui accorder l’asile, a toutefois exclu de l’extrader aux États-Unis, où l’on ne badine pas avec l’accusation d’espionnage. Le soldat Bradley Manning en sait quelque chose, lui qui risque perpète pour avoir révélé via Wikileaks des crimes de guerre US particulièrement hideux. Lui qui, loin d’être distingué pour sa bravoure et son humanisme, fait l’objet depuis son arrestation d’un « traitement cruel, inhumain et dégradant ». Ces mots sont de l’ONU…

Les mêmes mots, voire pires, s’appliquent au traitement des détenus du camp de Guantanamo, que le premier président noir, cool, tweeteur et accessoirement prix Nobel de la Paix ne songe plus du tout à fermer. A voir les vocations de kamikazes que le seul nom de cet enfer suscite dans le monde musulman, on pourrait penser que les États-Unis n’entendent pas éradiquer le terrorisme, mais au contraire le faire fleurir.

Vous souvenez-vous de Bobby Fisher, le plus grand joueur d’échecs de tous les temps ? Je l’ai croisé, dans les années 90, en Yougoslavie. Il y avait rejoué son match historique contre Boris Spassky, au mépris de l’embargo total institué contre ce pays par la « communauté internationale » (lisez : les USA et leur cour). Depuis, ce génie était traqué dans le monde entier pour une partie d’échecs et quelques délits d’opinion. Caché au Japon, malade, il finit par obtenir l’asile en Islande, où il parvint juste à temps pour y mourir en paix. Hors de l’île aux geysers, le monde démocratique et « libre » n’avait pas fait un geste pour lui.

Avec Ben Laden, on a fait encore mieux : presque dix ans après sa mort probable — il était sous dialyse en septembre 2001 ! — le voici qui ressuscite au Pakistan pour se faire abattre et jeter à la mer, sans même une photo, par des commandos US. Trois mois plus tard, le même SEAL Team 6 était descendu dans son hélico au-dessus de l'Afghanistan. Trente soldats d’élite morts d’un coup, et presque rien dans les médias ! Dommage. Pour toute preuve de la capture du Fantômas enturbanné, il nous reste le film de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty, un brillant divertissement qui a bien mérité son Oscar. Les scripts de Hollywood nous tiendront bientôt lieu de manuels d’histoire.

Mad Dog

Le gendarme global se comporte comme un chien fou. Il torture, viole, rançonne, bombarde, assassine. Il arme en Syrie les mêmes terroristes d’Al Qaida qu’il prétend traquer ailleurs. Il nous sert des montages pour débiles mentaux que nos autorités et nos médias répercutent par couardise, dénonçant avec zèle les sceptiques. A quel moment la bienséance se mue-t-elle en complicité ? Voilà un bon sujet pour les futurs historiens de la collaboration…

Le Nouvelliste, 28 juin 2013.

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Enterrez-moi ça (Alpiq ou le Valais)!

Après la mise en œuvre de la Loi sur l'aménagement du territoire (LAT) et de la Lex Weber, et peut-être la confiscation prochaine par Berne des retours de concessions sur les barrages, le Valais ressemblera enfin à l'idylle alpine que les bobos de la Suisse urbaine veulent faire de lui. Une vallée heureuse, figée dans son état cadastral de 2012, à la population raréfiée par l'émigration économique, et dont les indigènes restants, rhabillés en coutins, petits chapeaux et velours noir, vivront confortablement des revenus du tourisme.

Confortablement? Pas tout à fait. Pour leur confort, la Confédération a prévu autre chose. Le Tribunal fédéral vient d'autoriser la construction de la ligne à très haute tension aérienne d'Alpiq entre Chamoson et Mörel. Nous allons donc avoir droit, dans la région la plus peuplée du canton, à un étendage de 50 km de long, posé sur des pylônes de 96 m de haut, sur lequel nos lavandières aux bras musclés pourront étendre nos camisoles de chanvre.

Pylone électrique

Ce sera en effet la seule utilité envisageable sur le plan local du projet mastodonte d'Alpiq, dont la seule fonction est de faciliter le commerce de l'électricité entre la France et l'Italie. Si cette autoroute électrique privée doit passer par le Valais, ce n'est pas pour le bien de ses habitants, mais parce qu'elle ne peut passer ailleurs. Le Conseil d'Etat français — autorité administrative et non politique — a en effet fait barrage à un autre tracé pour la même ligne, via Nice, qui eût défiguré les gorges du Verdon. La Suisse, qui n'a plus rien à refuser aux cartels, a bien voulu leur sacrifier la vallée du Rhône.

Ainsi donc, la même instance qui vient de mettre sous verre le paysage valaisan par une application stricte de la Lex Weber, vient en même temps de permettre sa pollution définitive par un projet privé colossal sans aucun intérêt pour sa population, mais à l'impact insondable sur son tourisme et son bien-être. Ces lignes à haute tension, on le voit dans le Chablais, suffisent seules à altérer le caractère d'un paysage: de naturel, il devient industriel, à perte de vue. Qui viendra se "ressourcer" à l'ombre de cette ferraille?

L'enterrement des lignes, réclamé de longue date par la population et les instances législatives et exécutives valaisannes? Enterré! Certes, le Tribunal fédéral attendait une proposition dans ce sens, mais comme elle n'est pas venue — parce que trop chère — il n'a pas insisté. Le projet "pilote" d'enfouissement promis par l’exploitant n’aura été qu'un leurre pour les gogos. Citoyens, adoptez la même logique: faites traîner votre déclaration fiscale et vous ne paierez plus d'impôts!

Ah, si, un tracé sous terre semble prévu, dans la déserte forêt de Finges. Pour la paix visuelle des écureuils. Le sens esthétique et la santé des humains? On s'en fout! Blague à part: cette décision criminelle, incohérente et méprisante doit au moins avoir une vertu: celle d'unir les Valaisans dans un refus unanime dont leur nouveau gouvernement sera le porte-parole. S'il ne sert pas à nous protéger de tels abus, à quoi sert-il?

Le Nouvelliste, 14 juin 2013.

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50 minutes de libre entretien à la télé!

Lorsque les télévisions officielles vous comptent les secondes d'expression en vous recommandant de ne surtout rien dire d'essentiel, les médias internet explosent.

La webtélévision (française) Prorussia.TV, en quelques mois d'existence, a atteint les 1'500.000 visites par semaine. Débordant de sa mission initiale, elle se veut désormais un "anti-TF1", contrepoids de la désinformation ambiante.

Elle m'a permis de m'exprimer à bâtons rompus sur toute une série de sujets: le débat d'idées, la Suisse, l'éducation, l'UE et la Russie etc.

Voir l'entretien.

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Jean Romain, penseur du Tao

« La rébellion des nouvelles idéologies contre le Tao est une rébellion des branches contre l’arbre: si les rebelles parvenaient à vaincre, ils s’apercevraient qu’ils se sont détruits eux-mêmes. » (C. S. Lewis, L'abolition de l'homme, chap. II « The Way »)


Jean Romain est le philosophe de l’éducation le plus connu et le plus lu de Suisse Romande. Son essai La Dérive émotionnelle (L’Age d’Homme, 1998) a introduit un concept-clef dans le langage commun: à savoir que l’homme moderne — surtout à l’échelle collective — se laissait trop facilement obnubiler par l’émotion tandis que le jugement rationnel était dénigré et négligé; et que cette dérive n’était pas occasionnelle ni fortuite, mais bien voulue et orchestrée par le système éducatif, moral et médiatique en place.


Jean Romain par Slobodan Despot, 2006


Un être guidé par ses impulsions émotives et amputé de sa raison est manipulable et nécessairement manipulé, estimait Jean Romain. Pour cette raison, ce professeur respecté s’est toujours opposé aux doctrines pédagogiques-pédagogistes du temps, prétendant placer l’élève, et non le savoir, au centre du projet scolaire, prétendant éduquer plutôt qu’instruire. Trente-sept années durant, à Genève, il a mené sa barque comme il l’entendait: non comme il lui plaisait, mais comme on l’a toujours pratiqué, et comme on le pratique encore dans les sciences et les arts que l’idéologie n’a pas encore brouillés. Cela lui a valu la haine des pédagogos en place et une solide réputation de réac. Il n’en eut jamais cure.


Aujourd’hui, Jean Romain a jeté l’éponge. En quittant prématurément le professorat, il a pris la peine de livrer publiquement ses raisons, sans détours ni langue de bois. L’acte est à saluer dans cette Suisse où il est mal venu de faire des vagues. « L’école manque de vie », dit-il et cette phrase résume tout. Il parle bien entendu de l'école qu'il a pratiquée, à Genève, qui est à la fois l'un des systèmes les plus "avancés" et les moins performants de Suisse. Elle est, d'une certaine manière, le laboratoire de pointe d'une tendance omniprésente, portée par les réseaux académiques et les organisations internationales, et définie par des postulats philosophiques et anthropologiques étroits. Un lit de Procuste global ne tenant compte ni des héritages spirituels ni des traditions locales. Ni, et c'est peut-être le plus grave, des aspirations réelles de l'être humain tel qu'il est, remplacées par une vision volontariste de l'humanité telle qu'elle devrait être, projet en chantier permanent dont les pédagogues sont les interprètes et les ingénieurs. Oui, pour Jean Romain, l’école manque de vie car elle est, par ses exigences nulles et le rôle d’animatrice-éducatrice qu’elle s’est donné, une antichambre de l’ennui et de la standardisation de l’humain, donc de la mort. Comme JR le rappelle sans cesse, on le lui demandait pas d'éduquer — laissons cela à la famille, tant qu'elle existe — mais d'abord d'instruire.


« We don’t need no education », chantait Pink Floyd dans « The Wall ». Il vaut la peine d’écouter ces textes, souvent profonds, foudroyants et prophétiques. Nous n’avons pas besoin d’éducation, crie cet hymne des années 80, et il ajoute aussitôt: Nous n’avons pas besoin de contrôle de pensée (« We don’t need no thought control »). Nous ne voulons pas — et c’est le message clef de cet album-univers orwellien, monument de la culture du XXe siècle — nous ne voulons pas « n’être que des briques dans le Mur ». Pink Floyd avait compris, à la suite d’Orwell, de Soljénitsyne, de Zamiatine et de tous les témoins et penseurs de l’ère totalitaire, que l’« éducation » des masses n’était qu’une chaîne de dressage pavée de belles intentions, mais dont le résultat ultime n’était plus qu’une ombre d’humain, créature pavlovienne guidée par ses désirs et ses peurs, habitée d’un vide que le Pouvoir comble, au choix, par des élans grégaires et vindicatifs — comme dans le nazi-communisme — ou par des boulimies de consommation et de jouissance incontrôlées — comme dans l’utopie libérale-libertaire où nous vivons. Tout, sauf l’être « autonome et conscient de soi » que la tradition occidentale, creuset de l’idée même de liberté avait, depuis Sophocle, posé comme modèle de l’humain.


Le combat de Jean Romain n’a rien de ringard — à moins qu’on taxe de ringards les esprits les plus lucides du XXe siècle. Ce n’est pas du « comme avant » qu’il réclame, mais du « comme il faut ». Ce n’est pas telle ou telle doctrine sociale ou religieuse qui l’anime, mais le sentiment inné, et universellement partagé quoi qu’en disent les idéologues, du juste et du bon. Faire entrer dans la filière scolaire des enfants vifs et curieux pour en voir sortir des idiots semi-analphabètes, cela ne peut être appelé un succès, sauf si l’idiotie généralisée est l’objectif du projet.


Aux velléités d’intrusion du Pouvoir dans nos vies, justifiées par la pensée scientiste et facilitées par ses inventions, Jean Romain a opposé la relation essentiellement humaine et personnelle du maître et de l’élève. Au dressage (fût-il « copain »), il a opposé l’instruction, à la pédagogie de laboratoire le bon sens et l’expérience. Enseigner des connaissances objectives, transmettre des outils d’expression et de compréhension — à commencer par la langue —, cultiver des matières et des valeurs non périssables, c’est créer des personnalités pourvues de maîtrise et sûres de leur jugement propre. Le contraire exact de l’être interdépendant, balbutiant et immature que l’école moderne est fière de fabriquer. Si un tel projet est antimoderne, c’est que la « modernité » est devenue synonyme de régression et d’esclavage.


Jean Romain a introduit dans le débat scolaire suisse des idées percutantes, fraîches, et des auteurs novateurs, tel qu’un Jean-Claude Michéa avec son Enseignement de l’ignorance. Dans ses chroniques, que j’ai eu l’honneur de publier sous le titre Pour qui sonne le même (Xenia 2006), il montrait avec lucidité que la postmodernité ne construisait pas un nouveau monde mais se contentait de déconstruire l’ancien: « la fin du monde est derrière nous »! Ses références et ses lectures retracent un conservatisme de civilisation, chrétien mais non politique, ni de droite ni de gauche, qui tient en un seul parti pris: celui de la loi naturelle, partagée et non fabriquée, que l’Ingénierie scientiste des âmes s’ingénie à disséquer et à faire disparaître, pour la remplacer par des doctrines interchangeables entièrement dues à l’arbitraire des modes et des jeux de pouvoir. En un mot, pour reprendre la magnifique métaphore de C. S. Lewis, Jean Romain est un taoïste. Défenseur de cette « Voie » (Tao) que toutes les civilisations se sont toujours efforcées de suivre, sur laquelle elles ont toutes fondé leurs systèmes de valeurs, mais que personne encore n’a pu définir ou altérer. Toutes les traditions, toutes les sagesses en proviennent, ainsi que tous les codes fondamentaux de conduite. L’école était l’un des lieux de cette transmission tacite jusqu’à ce que des mages « scientifiques » viennent en redéfinir la mission comme les méthodes au gré de leurs expérimentations.


Politicien poli mais argumenté, membre d'un parti bourgeois peu enclin aux débats de fond, Jean Romain mène, à l'écart des chapelles, un combat plus important que les causes politiques. Il y va, au travers de ce que nous enseignons aux générations nouvelles, de la survie de l'individu civilisé ou de sa transformation en un troupeau docile encadré par une élite autoproclamée d'idéologues et de technocrates.


Le Nouvelliste, 4 juin 2013.


N. B. — Du fait d'un malentendu rédactionnel, le texte paru dans le "Nouvelliste" du jour était une ébauche et non la version définitive. Le présent texte fait foi.

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Ma demoiselle a dix-huit ans!

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Mad'moiselle a dix-huit ans
Pour son père c'est irritant
Mad'moiselle prend son envol
Sur une terre complètement folle

Ma demoiselle, le sais-tu?
La pluie mouille et la mort tue!
Ma demoiselle est majeure
Et notre avis compte pour beurre

Aussi bien, da demoiselle,
Je t'écris ces quelques mots
Pour les mettre sous ton aile,

Les coudre dans ton manteau,
Comme un petit pot de miel
Pour quand il fera moins beau.

(5 avril 2013.)
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Communiqué de presse: Oskar Freysinger

Quelle que soit l'issue des élections valaisannes de demain 3 mars, on parlera abondamment d'Oskar Freysinger.

Or il est manifeste qu'on ne pourra plus expédier le cas Oskar en lui griffonnant une petite moustache sur le portrait. Pour cette raison, je me permets de rappeler aux représentants des médias qu'il existe un ouvrage, un seul, où ils pourront trouver d'autres informations que les lieux communs — pro et contra — qu'on a l'habitude de resservir à chaque irruption de l'homme au catogan sur la scène publique.

Oskarminarets

Cet ouvrage, c'est Oskar et les minarets que j'ai eu l'honneur de publier en 2009 aux éditions Favre. Il propose des détails biographiques, un environnement familial et culturel, une analyse opérationnelle, des conversations littéraires et philosophiques ainsi qu'un débat sur nos relations avec l'islam. Mon amitié personnelle de longue date avec le sujet ne m'a pas empêché de viser un tableau juste, clair et bien argumenté. Ce n'est sans doute pas suffisamment malveillant, donc objectif, mais c'est hélas tout ce qu'il y a sur le marché pour le moment, hormis les gloses érudites et hautement impartiales des Lambiel, Vigousse & Cie.

L'ouvrage est encore disponible chez l'éditeur mais peut également être obtenu auprès de l'auteur (via le site Xenia) au prix de CHF 28 + port.

Slobodan Despot

2 mars 2013

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Convalescence 1

39°1

— Coucou! Oh-hé! Où es-tu? 
— Mmmmgrrrg.
— Ah, tu es dans ton lit. Tu fais bien. 
— Mmmmgrrrg.
— Que dis-tu? Evidemment, tu n'as pas le choix, là. Si je n'avais  pas vu ta gamine descendre seule à l'arrêt de bus, je ne serais même pas montée. 
— Mmmmrgh.
— Comment ça, pas besoin? Non mais tu t'es vu? Ça t'a pris cette nuit? Tu aurais au moins pu me passer un texto… Tu n'es pas sérieux. Je te l'avais bien dit, samedi, d'emporter ton manteau au stade. Tu n'es plus de leur âge. 
— Euaé.
— Tu l'avais? Bon, mais tu as passé l'hiver le dos à l'air. Passons, je ne te changerai plus. Comment te sens-tu, mon fils?
— Mmmrrhhmmm.
— Devine? Devine quoi?
— Mmmmhhhheeuuu.
— Ah pour se voir, ça se voit. Tu es brûlant, dis donc. Tu as pris ta température?
— Mmmmgrrrg.
— Pas de thermomètre? Une maison avec des enfants et pas de thermomètre?
— Meheuu. Khhhoukhine.
— Pardon? A la cuisine, dis-tu?
— Humhum.
(…)
— Mais enfin, c'est un thermomètre à rôti, ça. 
— Beuh…
— Oui c'est vrai que l'échelle serait plus appropriée, mais ce n'est pas l'heure de plaisanter.  Qu'est-ce que tu bois, là? De l'aspirine C? Tu n'en es plus là, mon pauvre. Allez, j'aère un peu ta chambre et je file à la pharmacie. 
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Si j'étais vous, M. Vasella…

…Ces 72 millions de Novartis, je me les garderais. Renoncer à votre bonus quand il est révélé au grand jour, et seulement parce qu'il est révélé, voilà qui jette un voile de suspicion sur votre jugement moral. De deux choses l'une: soit vous méritiez votre indemnité — et vous l'encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas — mais alors au nom de quoi l'avoir réclamée et négociée?

Car enfin, il est peu d'hommes en ce monde qui détiennent un secret comme le vôtre. Un secret qui vaut une fainéantise de six ans et 72 millions dans ce pays à l'éthique de travail si sévère! Un comble… Malgré cela, Novartis était disposé à vous payer un million de francs suisses le mois de farniente! Dix-neuf francs chaque minute de silence!

Que détenez-vous donc de si précieux, de si désirable pour la concurrence? La recette d'un médicament miracle capable de faire décoller une multinationale assoupie? L'art de masquer par des restructurations, dans les bilans de fin d'année, le manque de créativité des laboratoires? Le réseau politique idéal pour faire endosser aux collectivités de nouveaux vaccins d'autant plus indispensables qu'ils seront moins utiles? Ne craignez-vous pas, détenant un secret si stratégique dans votre tête, qu'on vous enlève pour vous faire parler? Rêvez-vous de waterboarding? De sérums de vérité? Avez-vous engagé des gorilles pour vos enfants?

Mais je me laisse éblouir par votre démesure, M. Vasella. Si vous et vos administrateurs avez pu mitonner un cocktail d'adieu aussi somptueux, c'est que le gâteau dont vous êtes la cerise est, quoi qu'on en dise, une sacrée pièce montée. J'ai sous les yeux le rapport d'analyse d'une grande banque sur les perspectives de l'économie suisse en 2013, par secteurs. Tout stagne et tout va mal. Sauf ce qui va très bien: la haute horlogerie, évidemment. Et puis le médical, la pharma, la technologie liée aux soins et les assurances. En somme, une économie gériatrique alimentée par la hantise de la mort, depuis le tic-tac de luxe qui nous décompte les heures («toutes nous blessent, la dernière nous tue», disaient les Anciens) jusqu'aux alchimies qui prolongent à grands frais nos jeunesses de quelques années et nos vieillesses de quelques jours. Si l'industrie morticole est un royaume, la pharma en est la reine.

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"Encore un petit chocolat menthe?" (Monty Python, The Meaning Of Life)

Vous voyez bien que je plaisantais, M. Vasella. Si j'étais vous, je dormirais sur mes deux oreilles. L'équivalent de 60 prix Nobel que vous venez de décliner ne récompensait pas votre personne, ni votre génie, ni vos secrets. Votre valeur personnelle n'est, rassurez-vous, même pas en jeu. Ce qui est en jeu, c'est votre fonction. C'est la cerise que vous représentez. Une cerise de ce prix-là valorise tout le gâteau. Un gâteau énorme, aussi vaste qu'un pays. Un gâteau où pioche une armée de cadres, de lobbyistes, de parlementaires et de communicants. Ceux qui, face à vos appétits de satrape, sont toujours restés muets. Normal: on ne parle pas la bouche pleine.


Le Nouvelliste, 22 février 2013.

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Le destin de Big Ben

 

 

 

Le destin de Big Ben

 

L’Odyssée de Pi raconte l’histoire — vraie à l’origine — d’un jeune Indien naufragé qui dériva sept mois dans une chaloupe avec un tigre du Bengale. Je fus sans doute le seul spectateur à ne comprendre qu’à la fin du film qu’il s’agissait d’une allégorie psychique. A un moment, le fauve malcommode tombe à la mer. Au lieu de s'en débarrasser, Pi va le secourir et, au gré des périls, en faire son allié. La peur que le tigre lui inspirait, explique-t-il, était l’aiguillon qui le poussait à lutter et survivre. Le récit de ce miracle recouvre une autre version, bien plus sordide, du naufrage. Mais c’est la première, nous dit Pi, qui a la faveur de Dieu.

Je la tiens pour vraie moi aussi. Il arrive que les animaux exercent une véritable mission spirituelle dans nos vies. 

Lorsque j’ai fondé la maison d’édition qui porte le prénom de ma cadette, j’ai demandé à l’aînée ce qu’elle désirait en contrepartie. Elle pouvait me réclamer la Lune : elle voulut juste un chien. Ce fut un terrier de Norfolk, fou, fier, affectueux, teigneux, impossible. Un ami chasseur m’avait prévenu : «Un terrier ? tu ne l’éduqueras jamais ! » Big Ben devint une gloire des quais de Vevey, tirant sa jeune maîtresse comme un remorqueur. Et Irina, qui était très renfermée, commença à s’ouvrir grâce à lui. Big Ben était le compagnon de ses rêveries, mais aussi sa passerelle vers les autres. Cette bête si attachante faisait fondre les cœurs, à commencer par le sien. L’enfant-île put ainsi aborder l’humanité par son visage le plus bienveillant. 

Lorsque sa patronne, devenue ado, se trouva des amis et une âme sœur, Big Ben fut souvent mon pensionnaire. Il était le lien avec mon aînée, qui vivait chez sa mère. Début janvier, il me parut étrange, comme méditatif. Un jour, je le vis assis à deux mètres d’un chat hérissé, ne songeant même pas à le courser. Il contemplait ! Quelques minutes plus tard, il défia une voiture — et eut le dessous. Heurté, il se coucha et ses yeux si vifs se perdirent au loin. Malgré les soins, il expira dans la soirée, sans un gémissement. 

Ma fille et moi, nous nous reconnûmes de nouveau à travers un chagrin profond, inaccessible aux autres. Nous n’avions jamais éduqué Big Ben. L’éducateur, c’était lui.

 

Le Régional, 10 janvier 2013.

 

PS Big Ben est mort le 4 janvier 2013, dans les vignes de Saillon.

 

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Les huîtres

La bande dessinée italienne Alan Ford est un chef-d’œuvre d’humour noir. Sa galerie d’antihéros comporte le désolant «Superpompette», un Robin des Bois alcoolique qui s’est donné pour mission de prendre l’argent des pauvres pour le donner aux riches. J’ai sans doute trop lu Alan Ford: je commence à voir des «Superpompette» partout. 

Par exemple, j’ai la conviction profonde que l’initiative Minder a été conçue par des vétérinaires dans le but d’occuper l’esprit des moutons pendant qu’on les tond à la chaîne. Car enfin, quelle importance cela a-t-il que dix ou cent personnes en Suisse gagnent cinq millions de francs par an? Aucune! Une poignée d’exceptions, cela ne forme ni une classe sociale, ni un échantillon statistique viable. Ce n’est que l’arbre qui masque la forêt: une caste comptant des dizaines de milliers d’individus, à un demi-million ou pas loin, et dont personne — surtout les élus — ne parle jamais. Cadres supérieurs de l’administration et de la banque, assureurs, grands universitaires, administrateurs d’industries, commmunicateurs, avocats… en un mot, le cœur de la nomenklatura helvétique. Celle, par exemple, qui considère avec dédain la solde parlementaire, prétendant qu’une élection à Berne constitue — mon Dieu! — une baisse de revenus préoccupante.

Je ne suis pas socialiste: qu’une partie de la population ait le cul bordé de nouilles ne me dérange nullement — d’autant moins que ces nouilles bordent souvent des culs socialistes. En revanche, je vis de mon travail d'éditeur. Du coup, je visualise des comparaisons ahurissantes: cent mille livres à vendre par an pour un salaire de nomenklaturiste fédéral. Entre inventer un best-seller chaque année et brouter placidement la laine du contribuable, qu’est-ce qui est le plus sûr? 

Je me demande aussi ce qui peut bien justifier la disparité colossale, et qui va s’aggravant, entre la rémunération de ces apparatchiks et celle des vignerons ou des paysans qui doivent vivre à dix francs de l’heure. Ces oligarques sont-ils au moins des samouraïs au code de l’honneur féroce qui s’ouvrent le ventre à la première faute? Semble pas! Leur régime n’est pas celui de la sanction de l’échec, comme pour un entraîneur du FC Sion ou un indépendant, mais de la gratification quoi qu’il arrive. Le système auquel ils s’accrochent comme des huîtres à leur rocher pourra sombrer dans la faillite qu’ils continueront de réclamer leurs traitements indus de marquis d’ancien régime. Une huître qui tombe de son rocher est une huître morte!

Oyster

Avec ce manque de tact absolu qui caractérise les classes décadentes à la veille de leur chute, l’UBS a ainsi réussi à annoncer une parfaite égalité entre ses pertes et ses primes. Deux milliards et demi de trou — et autant de gratif à ceux qui l’ont creusé! Pas mal pour une banque sauvée par le contribuable. Enfin, précisons: par ceux qui décident en son nom et qui n’ont plus aucune idée de la valeur de l’argent. 

La valeur de l’argent! Voilà bien un thème passionnant dont nos candidats, pourtant, ne parlent guère…


Le Nouvelliste, 8 février 2013.

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Parlons plutôt du prince de Galles

J'aurais voulu, pour une fois, vous parler des élections. A la vue des premières affiches dans les rues de Sion, j'avais éprouvé cette humeur goguenarde qui promet des chroniques bien pétillantes. Par malheur — ou par chance —, j'ai fait lire mon brouillon à quelques amis du monde politique. Leur réaction m'a laissé sans mots. La causticité dont on me félicitait en temps de paix est devenue en ces temps de tranchées une offense voisine de la haute trahison. Sachez-le donc, amis valaisans: l'humour est suspendu jusqu'au 17 mars 2013 et les satiristes feront mieux de s'en prendre aux talibans ou à la famille d'Angleterre. 
Ce que je vais faire ici même.
Harry
"Captain Wales", vient de rentrer d'Afghanistan où il a servi comme canonnier d'hélicoptère. Lorsque le même prince Harry s'était promené en uniforme nazi, je m'étais dit, comme beaucoup de monde: "petit con!". Lorsqu'il s'est exhibé à poil à Las Vegas, je m'étais dit, par un reliquat de respect pour la royauté: "sale petit con!" Lorsqu'il a clamé avoir tué des "talibans" à l'autre bout du monde en se servant de son habileté aux jeux vidéo, j'ai pensé: "criminel!". Mais là, apparemment, j'ai été bien seul. Avec les conneries de la maison Windsor, les médias font leurs choux gras. Avec ses crimes, ils ne font rien. Ou plutôt si: ils les passent sous silence. Des camps de concentration (les premiers!) dans la guerre des Boers aux tapis de bombes sur les populations civiles, des massacres d'Indiens (d'Amérique ou d'Inde) à une décolonisation perverse, la politique britannique baigne dans l'hypocrisie et le sang. Mais grâce à la popularité de leurs altesses royales, nous ne retenons que les intrigues de cour et le lait d'ânesse...
Lorsque Tolstoï — celui d'Anna Karénine — fit la guerre aux Tchétchènes, il rendit un noble hommage à l'adversaire au travers du magnifique roman Hadji-Mourat. Lorsque l'exhibitionniste Windsor part dégommer des "terroristes" dans un pays vieux comme l'écriture, il rend hommage à sa Playstation! Et tout le monde trouve ça normal. Alors qu'on assiste là, in vitro, à la fabrication du terrorisme! Nous ne sommes plus au temps de Kipling, où trois mois de mer et de violentes fièvres nous séparaient des "sauvages". Aujourd'hui, nos victimes "collatérales" ont des téléphones portables et des cousins en Europe. Tout ce que cette Europe sans valeurs leur enseigne, c'est la haine d'une société cynique et qui se vante de l'être. Comment ne pas enfiler sa ceinture d'explosifs?
Il serait bon de demander à la maison d'Angleterre ainsi qu'aux pouvoirs concernés comment ils entendent concilier le conflit de civilisations qu'ils attisent chez les autres avec la cohabitation des religions qu'ils imposent chez nous. Voilà un sujet doublement tabou, d'un côté comme de l'autre. On ne doit s'attaquer ni au bien-fondé de l'ingérence "humanitaire" ni à l'immigration de masse. Mais c'est toujours moins dangereux que de parler des élections en Valais... 

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Les petits hommes verts

Voilà onze ans que la famille de Luca Mongelli réclamait justice pour le calvaire de son enfant, et onze ans qu’on la lui refusait. Il aura fallu que l’Etat italien s’en mêle, qu’il mandate des experts du plus haut niveau, et que ces experts viennent jusqu’à Sion exposer les conclusions de leurs recherches, pour qu’un fait de bon sens puisse éclater au grand jour. 
En aucun cas Luca n’a pu être agressé par son chien «Rocky»; or il a bel et bien été agressé et son agresseur court encore: voilà ce que clament la famille et ses partisans depuis tout ce temps. Voilà aussi ce que disent des scientifiques non entravés par les jeux d’intérêts et les tabous locaux. 
En accusant son chien avant de l’euthanasier, on avait infligé à Luca, resté aveugle et infirme, un surcroît de ténèbres en plus de l’humiliation. Humiliation par le mépris avec lequel on traita le petit «Rital congelé», ses blessures, et sa parole, depuis les premiers soins jusqu’aux ultimes conclusions d’enquête. Ténèbres parce que l’amour, l’odeur et la chaleur d’un chien fidèle sont un rayon de lumière pour un enfant qui ne reverra jamais les couleurs du jour.
Je suis fier d’avoir publié Canines, le livre qui a contribué à tirer cette affaire de l’hypothermie où elle était tombée à l’instar de son malheureux héros. Et il est cocasse que cette salve d’expertises scientifiques valide un roman populaire en même temps qu’elle discrédite un échafaudage judiciaire. Des airs augustes et des perruques empesées ne suffisent pas à dire la justice: cette vérité puissamment illustrée par Voltaire, Dickens et Dostoïevski, l’auteur de Canines l’a adaptée au lieu et au temps où nous sommes.
Mais quand la vérité des faits emprunte le canal de la littérature, il n’y a pas de quoi pavoiser. Ce qui est bon pour la littérature est souvent un indice préoccupant pour la société. Cette affaire montre que le pouvoir, s’il change de pelisse selon les régimes, ne change jamais de nature. Il est au-dessus de la réalité. Il dicte la réalité. Si le pouvoir dit que les vaches ont des ailes, les éleveurs ont intérêt à étudier le pilotage! Il n’y avait que le pouvoir et sa claque pour balayer d’un tournemain le témoignage — jugé parfaitement crédible par les experts italiens — de la victime et de son frère et le remplacer par la thèse du chien. 

Il eût peut-être été plus prudent d’invoquer les petits hommes verts.  Au lieu d’écarter du dossier les traces de «slime» observées sur les parties intimes du gosse, on aurait pu en faire la preuve capitale d’un viol extraterrestre. L’avantage de cette thèse, par rapport à celle du chien, c’est que, faute d’antécédents forensiques, personne n’aurait pu la réfuter.
Vous souriez? Vous avez tort! Les mêmes qui ont déclaré mort un vivant, qui ont effacé les traces du crime et qui ont tué le chien de l’aveugle sont toujours à leur place, voire plus haut. Un jour, ils pourraient aussi s’occuper de vous.

Le Nouvelliste, 11 janvier 2013.

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Le secret de l'Amérique...

C'est qu'elle ose encore s'occuper d'âme, de coeur, de foi et de courage.

Ainsi "Soulshine" de Warren Haynes, popularisé par les Allman Brothers. Dans l'Europe spirituellement atrophiée, seuls quelques scouts oseraient encore le chanter autour d'un feu de camp...

He used to say soulshine, 
It's better than sunshine, 
It's better than moonshine, 
Damn sure better than rain. 

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Ouf! (La révélation de 2012)

On l’a échappé belle ! Le 21 décembre est passé et nous sommes encore là. L’ultime feuillet du fatidique calendrier maya a été arraché sans entraîner de déchirure dans le tissu de l’univers. Le solstice, d’un seul coup de reins, a encore basculé tout notre hémisphère vers les beaux jours. Décorations et cadeaux ont illuminé les yeux des enfants. L’apocalypse 2012 tant attendue a fait long feu. Tout est comme avant et nous sommes peut-être, sans nous l’avouer, un peu déçus.

Or tout est-il vraiment comme avant ? Admettons qu’apocalypse ne signifie pas « ravage » et « punition », comme le veulent les pères fouettards, mais « révélation », comme le veut le sens originel du mot. Et demandons-nous si cette année mystique ne nous a pas apporté quelques changements vrais et profonds.


Apocalypse_2012_allen_mowery

© Allen Mowery (allenmowery.com)

Le plus flagrant est la disparition de la « communauté internationale ». Souvenez-vous : jusqu’à l’an dernier, c’était l’arbitre ultime et tout-puissant des affaires du monde. Elle s’ingérait, elle fustigeait, elle bombardait. Le pays stigmatisé par la « communauté internationale » était mis au ban des nations. Mais nous voici en pleine crise syrienne et la « communauté internationale » brille par son absence. On évoque l’indignation de la France, l’opposition de la Russie, l’argent de Qatar. Les observateurs savaient de longue date que la « communauté internationale » n’était qu’un clan composé des États-Unis, de l’UE et de quelques bailleurs de fonds sunnites. Sa façade d’universalité est tombée. Aujourd’hui, les affaires internationales apparaissent enfin pour ce qu’elles sont : une guerre de gangs. Plus personne ne peut tuer autrui au nom de la morale et de la démocratie.

Tiens, et l’ONU ? On l’avait totalement oubliée, celle-là. Elle nourrit encore quelques fonctionnaires, à défaut de nourrir les conversations.

Autre fantôme d’un autre temps, l’Union Européenne, dont les piques répétées à l’égard de la Suisse apparaissent comme le baroud d’honneur d’un torero sénile auquel on aurait livré un veau à la place du taureau. Quant au reste — économie, finances, politique, énergie — c’est chacun pour soi. Si elle avait un soupçon d’existence réelle, le transfert du contribuable Depardieu de Paris à Bruxelles n’aurait pas fait un pli.

Et la Suisse ? Que font nos autorités ? Entre ceux (et celles) qui se planquent et ceux (et celles) qui travaillent ouvertement pour l’étranger, lorsqu’ils ne rêvent pas de navions coûteux pour des guerres imaginaires, le peuple se demande à juste titre qui gouverne ce pays, hormis les conseils d’administration.

Et les Églises alors ? On ne les entend plus que lorsqu’on parle de sexe. Payées pour s’occuper de notre salut, les voici fixées sur le bas-ventre. Serait-ce là que se trouve le siège de l’âme ?

La révélation de 2012, c’est que la plupart des instances qui passaient pour légitimes ne le sont plus. Elles n’ont plus pour elles que les habitudes acquises et la peur qu’elles inspirent. Le monde est déjà en train de se recréer malgré elles, sans elles et contre elles.

Le Nouvelliste, 28 décembre 2012.
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Les trompettes de l'apopcalypse

Comme je lui signalais la profondeur de certains textes de Pink Floyd, mon ami T*** haussa le sourcil, incrédule: «Tu écoutes les paroles des chansons, toi?» Eh bien, oui… J’ai cette curiosité, depuis toujours, de vouloir comprendre ce que disent les chanteurs. A cause de la somptueuse voix d’Angélique Ionatos, j’ai même appris des rudiments de grec pour entrer dans l’univers des poètes de son pays qu’elle sait si bien mettre en musique. Depuis, la vision d’Hermoupolis, «politia tou levkou kai tis okhras », cité de blanc et d’ocre somnolant dans ses souvenirs marins embellit mon âme. 
Mais la musique populaire, aujourd’hui, est quasi-synonyme de langue anglaise. Et là, il y a bien à trier! «C’est un océan de m…», rigole T***, homme branché, mais sélectif. «On nous rase avec le grand Dylan! Or ses vers, c’est du Joe Dassin.» Tiens, c’est vrai: Bob Dylan, prototype du chanteur à texte, exprime des idées cucul avec des vers d’une surprenante platitude. Autant se boucher l’esprit et réduire les mots à leur musique. Choubidou-waaaah!
Le problème, c’est qu’on ne peut pas se boucher l’esprit. Il capte tout, même en dormant. Or ce flot de nullité forme sans doute le principal contenu textuel ingurgité par la génération iPod. «Bah, personne n’y prête attention. Et puis, ils ne comprennent pas l’anglais. Même les gosses anglo-saxons, ils ne le savent plus…» Faut-il comprendre: continuez de cogner, le client ne sent plus rien? Et puis, ne vante-t-on pas les mérites de l’apprentissage passif? Et quel jeune est trop débile pour piger que le monsieur, dans la chanson, veut niquer la dame, ou la plaquer, ou la tailler en pièces? A moins que ce soit la dame qui veuille niquer le monsieur. Ou la dame la dame…

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«Attends, là, c’est du coréen… — Ça vaut mieux!»

Le contenu des chansons pop vole rarement plus haut, et la marge de progression se situe plutôt vers le bas. La rage de jouir fournit l’essentiel du menu, suivie par la dépression nerveuse, la soif de vengeance, la revendication, sans exclure la folie désarticulée et la violence brute. Et les clips! On n’ose même plus se l’avouer, mais ils évoquent le plus souvent une galerie de possédés agités de tics et graves comme des chats qui caquent. 
Parsemez le tout de quelques couplets aussi gauches que gauchistes contre la faim ou pour la paix, par lesquels ces milliardaires se donnent bonne conscience tout en vous extorquant encore un peu de sous, et imaginez le paysage mental des jeunes êtres exposés en continu à un tel matraquage de non-sens. Ajoutez-y un cinéma d’autant plus simplet qu’il devient plus coûteux, des jeux vidéo sadiques et l’effacement délibéré des repères traditionnels, et demandez-vous par quel orifice on va insuffler à ces masses hébétées les qualités élémentaires qu’impose une société civilisée, à commencer par la cohérence intellectuelle et la maîtrise de la langue.

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«Vous verrouillez la porte
Et vous jetez la clé
Il y a quelqu’un dans ma tête
Mais ce n’est pas moi.»

Ce n’est pas moi qui vends la mèche. C’est Pink Floyd.

Le Nouvelliste, 14 décembre 2012.
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Hara-kiri à La Haye

Le Tribunal pénal international de La Haye pour l’ex-Yougoslavie vient de commettre l’équivalent judiciaire d’un suicide en public. Il a d’abord acquitté en appel les généraux croates Gotovina et Markač responsables du nettoyage ethnique de 220’000 Serbes de Croatie en août 1995. Puis, pour la deuxième fois, il a acquitté l’ancien premier ministre du Kosovo, Ramush Haradinaj, accusé entre autres de crimes contre les civils serbes au camp de Jablanica. 
Dans le premier cas, aucun élément nouveau n’a été produit en faveur des accusés. On a simplement changé d’avis, renonçant à appliquer aux deux Croates les mêmes critères d’«entreprise criminelle commune» qui avaient servi à condamner les hauts responsables serbes. Le juge italien Pocar, mis en minorité, a tenu à faire figurer son opposition dans le texte du verdict: «Je suis en désaccord total avec l'intégralité du jugement d'appel, qui va à rebours de tout sens de la justice.»
Dans le second cas, on s’est contenté de relever l’insuffisance des témoignages à charge. Soulevant l’indignation de Carla del Ponte, l’ancienne procureure du TPI, qui a dénoncé  la disparition et l’assassinat de témoins, et signalé au passage qu’elle n’avait bénéficié d’aucune coopération dans ses enquêtes au Kosovo.
La conclusion, c’est que personne n’a expulsé la population serbe de ses foyers séculaires en Croatie. Que personne n’a torturé et tué, non plus, les civils serbes au Kosovo. A en croire le TPI, ils se sont, torturés expulsés et massacrés tout seuls.
Voilà l’absurdité à laquelle aboutit la cour créée en 1993 par l’ONU dans le but d’apporter la réconciliation en ex-Yougoslavie par une justice extérieure. Dans les faits, elle a traqué sans relâche les dirigeants serbes tout en évitant de jamais reconnaître à la partie serbe le statut de victime. Entre autres, le TPI s’est refusé à entrer en matière sur le sort des milliers de Serbes massacrés par les djihadistes dans la région de Srebrenica avant la chute de leur place forte. Il a ignoré les crimes de guerre délibérés de l’OTAN lors du bombardement de la Serbie en 1999. Il n’a pas fait écho à l’enquête de Dick Marty sur le trafic d’organes au Kosovo, impliquant les pouvoirs locaux. Bref, le TPI, initié et financé par les Anglo-Saxons et leurs alliés, obéissait à la voix de son maître. 
Personnellement, je l’ai toujours pensé, dit et écrit. Cela m’a valu d’être traité comme extrémiste et paria dans la société où je vis. Désormais, c’est d’une banale évidence. Avec ses derniers verdicts, le TPI a fait exploser le maigre espoir de justice qu’il incarnait encore et, du même coup, s’est volatilisé lui-même. La Russie a exigé son abolition. Quant aux Etats-Unis, vivement opposés à l’instauration d’une justice internationale indépendante, les voilà à l’abri. Est-ce un hasard si le TPI était présidé par un magistrat U. S. ?
Ce naufrage donne raison, à titre posthume, à Alexandre Soljénitsyne, qui déclara que le TPI ramenait la justice à l’âge de la pierre. Cette cour a contribué à légitimer un redécoupage de la région au détriment d’un camp collectivement désigné comme coupable : «les Serbes». Ceux-ci sont désormais soumis de force à des régimes hostiles et blanchis de toute faute à leur égard. D’un autre côté, la partialité éclatante du TPI remet en question l’ensemble des verdicts prononcés contre les chefs de guerre serbes, justifiés ou non. La mémoire collective les réhabilitera inévitablement.
Ainsi, l’hypocrisie occidentale a réuni les conditions d’un affrontement encore plus immoral que celui qu’elle a prétendu moraliser.

Le Matin Dimanche, 9 décembre 2012.

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Caviar!

On n’en parle pas beaucoup, pas du tout, dans nos médias. L’histoire est pourtant savoureuse. Le rapport de la très sérieuse Initiative pour la stabilisation européenne qui la raconte en détail s’intitule «La diplomatie du caviar, ou comment l’Azerbaïdjan a fait taire le Conseil de l’Europe». En deux mots: issu d’un coup d’Etat dans les années 1990, le régime héréditaire des Aliev s’illustre par une dérive autocratique continue. Les dernières élections parlementaires, en 2010, étaient si bien verrouillées que l’opposition n’a pas réussi à décrocher un seul siège!
Mais le dictateur de Bakou a deux atouts de poids: son pétrole et ses esturgeons. Depuis son adhésion au Conseil de l’Europe, il a littéralement gavé de caviar les membres de cette vénérable institution.
Qui le refuserait? Un pot de caviar, c’est pas un pot de vin, hein? Une barquette d’or noir, ça ne se déclare pas. Mille euros de don, si.
Ainsi voit-on les parlementaires européens, jusqu’à la commissaire aux Affaires étrangères Catherine Ashton, louer constamment et sans réserve la démocratie du sultanat de Bakou tout en couvrant d’opprobre des régimes est-européens bien moins voyous.
Comment les institutions de l’UE et les médias ont-ils accueilli cette révélation? Comme d’habitude: par un silence de plomb.
L’habitude, c’est que chaque divulgation de fraude ou de corruption dans les superstructures européennes se retourne obligatoirement… contre les justiciers! On se souvient de cette brave équipe de télévision qui filma des élus qui venaient pointer au Parlement avec leur trolley avant de se barrer chez eux par le train du matin. Le Parlement a-t-il confisqué les indemnités indûment gagnées? Non: il a chassé l’équipe de télévision.
A l’heure où le sud européen affamé campe dans les rues, où la monnaie vacille et où la dette explose, le caviar demeure la pâtée ordinaire de ce pays de Cocagne. Imaginez: des parlementaires élus et surpayés, mais sans aucun pouvoir réel, et des commissaires au pouvoir illimité mais élus par personne. Le rêve de la Nomenklatura soviétique réalisé à l’Ouest! Cerise sur le gâteau, cette construction parasitaire et flasque, inapte à défendre ses propres frontières mais complice des raids néocoloniaux de l’OTAN, vient d’être décorée du Nobel de la paix! Ben voyons! De la paix des cimetières…
Le caviar, on le dégustera sans doute aussi chez M. Blocher le 6 décembre prochain. L’ASIN va célébrer les vingt ans du fameux 6 décembre qui, loin de nous suicider comme l’avait annoncé feu M. Delamuraz entouré d'un chœur de pleureuses, a sauvé la Suisse. A l’heure où les peuples voisins se demandent ce qu’ils fichent dans l’euro-galère, notre classe politique devrait retirer à l’ASIN-UDC le monopole des réjouissances et faire de cette date, désormais plus éloquente que le 1er août, une fête nationale. Or nul n'y songe. Au contraire: d’aucuns continuent de frétiller aux portes de Bruxelles comme des chiens battus aux pieds de leur maître.

Le Nouvelliste, 1er décembre 2012.

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Carla del Ponte horrifiée par les verdicts du TPI (débat avec Slobodan Despot sur la RSR)

Source: «Forum» (nouvelles du soir), RSR1, 29.XI.2012, 18h. Durée: 11 minutes. URL:

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Débat Carla del Ponte-Slobodan Despot:
«Le TPIY, un tribunal qui ne sait condamner que les Serbes?»

Présentatrice : C’est un verdict qui est considéré comme une gifle par la Serbie, le Tribunal Pénal International pour l’ex- Yougoslavie acquitte une nouvelle fois l’ancien Premier ministre kosovar Ramush Haradinaj. L’homme était accusé de crimes de guerre contre les Serbes lors de la guerre d’indépendance du Kosovo en 1998-99, mais le juge a estimé que les témoins de l’accusation n’étaient pas assez fiables. Si la décision réjouit Priština, elle met Belgrade en colère, d’autant que cette libération survient 10 jours seulement après l’acquittement par ce même tribunal de deux généraux croates accusés eux aussi de crimes de guerres. Résultat : ce soir, les Serbes ont le sentiment d’avoir été les seuls condamnés. 

Philippe Revaz : Les deux invités avec nous pour apprécier ce jugement : Carla Del Ponte, tout d’abord, bonsoir !

Carla del Ponte : Bonsoir.
PhR : Vous êtes l’ancienne procureure du Tribunal Pénal International pour l’ex- Yougoslavie, Carla Del Ponte. Et puis avec nous également Slobodan Despot, en direct de Sion, bonsoir !

Slobodan Despot : Bonsoir !

PhR : Vous êtes éditeur, chez Xenia, d’origine Serbe, vous vous exprimez souvent  sur la question, Slobodan Despot. Carla Del Ponte, quel est votre qualificatif ce soir avec cet acquittement, du poste que vous occupiez. J’imagine que c’est plutôt une déception.

CdP : Mais disons que ce n’était pas une surprise, celle d’aujourd’hui parce que déjà pendant l’enquête on avait eu beaucoup de difficultés à conduire cette enquête. On n’avait aucune coopération, même pas de coopération de la communauté internationale. Donc on y était quand même parvenu. L’acte d’accusation avait été confirmé par un juge, mais on a déjà vu pendant le premier procès, ça a été impossible de porter les preuves, particulièrement les témoins, devant la Cour. Donc pratiquement ça a été une répétition, ce deuxième procès. Donc ici le défaut c’est l’impossibilité de porter les preuves qu’on avait recueilli pendant l’enquête devant le juge. Donc c’était l’acquittement obligatoire. 

PhR : Carla Del Ponte vous êtes directement mis en cause par l’avocat de Ramush Haradinaj qui vous demande des excuses publiques. Que lui répondez-vous ?

CdP : Bah… vous savez… Je pense que c’est lui qui doit s’excuser, parce qu’il doit être seulement heureux qu’il a pu obtenir [le fait] que son client a été acquitté. Parce que nous on avait les preuves mais on n’a pas pu les porter devant la Cour. Donc aucune excuse. Il ne manquerait plus que ça !

PhR : Slobodan Despot, quand les témoins se rétractent, quelles qu’en soient les circonstances, si on n’a plus les témoins plus un dossier suffisant, il faut acquitter. C’est la justice, non ?

CdP : Ah mais… évidemment !

PhR : Slobodan Despot peut être, d’abord.

SD : Excusez-moi Madame. Evidemment qu’on est obligés d’acquitter si les témoins disparaissent or il semble qu’il y ait eu plusieurs témoins assassinés. Notamment un témoin clef, qui s’appelait Tahir Zemaj, qui a été bestialement assassiné, donc les autres ont été intimidés et la Cour n’a semble-il pas fourni les moyens de les protéger. Donc on a acquitté les accusés, faute de témoins parce qu’ils étaient morts.


PhR : Carla del Ponte,  dans ces conditions que les témoins disparaissent un peu mystérieusement est ce que ça ne doit pas être pris en compte quand même par le jugement ?

CdP : Mais ils avaient été pris en compte par la Cour d’Appel, en disant il faut répéter le procès. Mais naturellement si on n’a plus les témoins parce qu’ils ont disparu, ou ont été tués, naturellement les miracles on ne peut pas les faire. Et je dois dire, je veux dire, que le seul problème avec les témoins, c'est-à-dire, les témoins qui étaient intimidés où qui étaient même tués, et ce n’est pas seulement dans ce procès  mais dans d’autres aussi, c’était seulement sur le Kosovo. On n’a jamais eu de ces problèmes ni sur la Serbie, ni sur la Croatie, ni sur la Bosnie-Herzégovine. C’était seulement au Kosovo qu’il y avait cette terrible peur pour les témoins. 

PhR: Carla Del Ponte vous reconnaîtrez, c’est assez troublant, on l’impression que c’est les Serbes qui se font condamner et jamais les autres.

CdP: Oui, je dois dire que l’Office du procureur a fait son travail. Il a mis en état d’accusation beaucoup de Serbes, parce que beaucoup de Serbes étaient coupables de crimes. Mais il y avait aussi d’autres ethnies et ils ont été aussi mis en état d’accusation et portés devant le Juge. Et puis après, c’est quelqu’un d’autre qui porte la responsabilité. Mais c’est vrai que maintenant les Serbes peuvent penser que c’était seulement contre eux, mais ce n’était pas vrai.

PhR: Slobodan Despot, c’était contre vous, c’est ça que vous pensez ?

SD: Je crois que Madame Del Ponte a raison de faire la distinction entre le travail de l’Office du procureur et les verdicts. Moi ce que j’observe, c’est que cet acquittement n’aurait pas été aussi scandaleux si il n’avait pas suivi un acquittement précédant et qui, dans sa portée, est beaucoup plus important, parce qu’il s’agit de l’acquittement des officiers qui sont directement responsables de l’épuration ethnique des Serbes de Krajina. En une semaine ou un peu moins, l’été 1995, 220 000 personnes environ ont été expulsées de leurs foyers en 4 jours. Et il s’avère que personne n’est responsable. Personne !
CdP: Voilà, 

SD: Qu’est-ce qui ce passe ? 

PhR: C’est tout le système qui est un peu en cause là, Carla Del Ponte. Certes le Procureur fait son travail mais toute l’architecture juridique, on a l’impression qu’elle vacille.

CdP : Non mais jusqu’au verdict de Gotovina tout allait très bien, ou plus ou moins bien. Mais c’est effectivement le jugement Gotovina qui a porté des troubles et que c’est inexplicable. Ils ont été condamnés en première instance, alors on se demande qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est passé qu’ils ont fait une autre interprétation des fait et du droit, pour dire « on l’acquitte ».  Mais la ce n’était pas, d’après moi, une décision qu’il fallait prendre. D’ailleurs il y a deux juges dissidents.

PhR: Slobodan Despot.

SD:  Justement, moi j’aimerais m’attarder sur ceci. Parce qu’il y a là une composante, peut être que Mme l’ancienne Procureure ne serait pas d’accord, mais il y a une composante politique. Les trois Juges qui ont acquitté sur cinq sont : un Juge américain, un Juge jamaïquain donc britannique, et un Juge turc. Les deux Juges qui se sont opposés au jugement sont un Juge italien et un Juge maltais. Je me permets de citer là ce qu’a dit le Juge italien sur ce verdict. C’est absolument rare, à mon avis, c’est très rare même dans les annales de la justice, que quelqu’un dise ceci : «  Je suis en désaccord fondamental avec l’entièreté du jugement de l’appel qui va à rebours de tout sens de la justice ». Il faut bien se mettre ça dans la tête, ça figure dans le verdict. Ce qui veut dire qu’il y a vraiment une décision qui n’est absolument pas d’ordre juridique dans l’acquittement de ces hommes. Parce qu’imaginez qu’on condamne les hauts responsables militaires et politiques d’un Etat qui demain, l’année prochaine, sera membre de l’Union Européenne! Elle-même d’ailleurs porteuse du prix Nobel de la paix. Imaginez les conséquences politiques que ça pourrait avoir. Donc là il y a eu un raisonnement politique; ça me semble tout à fait évident. 

PhR: Carla Del Ponte est-ce que ce soir ce n’est pas toute la légitimité de la justice Internationale qui est remise en question ?

CdP: Je ne vais pas arriver jusque là parce que moi, j’y crois, à la justice internationale. Mais c’est vrai que le jugement Gotovina a quand même porté un coup dur, oui. 

PhR: Mais rétrospectivement, Carla del Ponte, vous n’avez pas quelques regrets, quelques doutes, quelques hésitations, du fait d’avoir participé à cette justice qui manifestement a quelques ratés, si je vous entends bien ? 

CdP: Ah non ! Pas du tout, alors pas du tout. Parce que quand moi j’étais là, n’est-ce pas, on a travaillé en toute indépendance. On ne s’est pas soumis aux pressions. On a fait notre travail et on peut le voir. Mais comme je disais avant, après, naturellement, le verdict c’est une autre responsabilité.

PhR: Slobodan Despot, vous qui êtes beaucoup intervenu sur ce dossier au fil des années, souvent en désaccord avec Carla Del Ponte d’ailleurs, ce soir on a l’impression que vous êtes assez d’accord sur le constat vis-à-vis de cette justice. Vous, ça vous étonne de vous retrouver dans ce camp la ?

SD: Non ça ne m’étonne pas, les faits sont les faits on ne peut pas les contourner. 

CdP: Voilà.

SD: C’est qu’il y a des États, comme les États-Unis par exemple, qui ont toujours rejeté l’idée une justice internationale. Ce verdict présidé par un juge, je vous le rappelle, américain, va complètement bloquer tout développement de cette Justice internationale. On va dire « Mais bien sûr ! Voilà, c’est une Kangaroo Court, c’est un procès politique selon les circonstances et tous les autres procès seront comme ça. » Peut être qu’ils ne seraient pas comme ça s’il n’y avait pas cette pression qui a été exercée ici. Et puis, j’aimerais aussi dire qu’au-delà du problème judiciaire, la Croatie, suite à ce verdict, a fait de cet événement, donc de l’expulsion des Serbes de Krajina, une sorte de fête nationale historique. Imaginez ce que deviendra une nation dont la plus grande fête historique va être l’expulsion de 220 000 de ses propres citoyens de leurs foyers. Imaginez que la Serbie fête l’expulsion des Albanais du Kosovo! Mais imaginez ça ! Et ça, ça va faire partie de l’Union Européenne, demain ! Et on va les accueillir avec les honneurs. C’est ça qui est terrible !

PhR: Mais Carla Del Ponte, en même temps il y a le procès Ségalat, on va en parler, toute proportion gardée, à Lausanne. La défense de l’accusé a dit: c’est tout à l’honneur de la justice et de la démocratie d’oser acquitter parfois, même de dire : on s’est trompé, on acquitte. Dans ce domaine-là, est-ce que vous n’avez pas ce doute qui survient quand même ?

CdP: Non. Non, non pas du tout. Mais je suis tout à fait d’accord que parfois il y a des acquittements. Comme dans le cas Haradinaj on n’a pas pu porter les preuves devant la Cour. Donc, c’est forcement l’acquittement. Mais Gotovina ce n’était pas ça.

SD: Est-ce que je pourrais poser une question à Madame Del Ponte ?

PhR: Allez-y Slobodan Despot, ce n’est pas tous les jours.

SD: Est-ce que vous pensez, Madame, maintenant que vous n’êtes plus en fonction, qu’après l’affaire de la «Maison jaune» que vous-même avez d’ailleurs révélée dans votre livre, donc du trafic d’organes, après l’acquittement de Haradinaj qui était accusé d’avoir torturé et tué des gens dans un camp, qui est un ancien premier ministre du Kosovo — et qui même a annoncé qu’il allait le redevenir d’ailleurs —, est-ce que vous pensez qu’on peut encore obliger les Serbes du Nord du Kosovo à vivre sous ce pouvoir là ?   

[un instant de silence]

CdP: Mais écoutez, le Kosovo, c’est un grand problème. Et moi j’étais toujours surprise, mais naturellement c’est une évaluation politique, du fait qu’on avait reconnu l’Etat du Kosovo. Ça en tout cas. Naturellement maintenant, ça devient encore plus difficile, n’est-ce pas ? Parce qu’effectivement ce Monsieur Haradinaj qui était considéré comme un héros, déjà quand on l’avait mis sous enquête, on a eu pas mal de critiques. Le fameux Peterson qui était là-bas comme gouverneur, le traitait comme un grand ami. Donc nous on avait déjà eu beaucoup de difficultés à faire une enquête. Donc je peux bien m’imaginer que les Serbes du Kosovo vont avoir quelques problèmes.

PhR:  Slobodan Despot, satisfait de la réponse, là ?

SD: Écoutez, non, je ne suis pas satisfait, je pense que Madame Del Ponte n’est pas satisfaite non plus. C’est une tragédie. Personne ne peut être satisfait de ce qui se passe là-bas.

CdP: Absolument, absolument, c’est une situation extrêmement difficile. 

PhR: En tous les cas je vous remercie tous les deux, Slobodan Despot, Carla Del Ponte de nous avoir accordé ces quelques minutes. 

[…]


(Merci à Karl Volfoni Aleksa pour son minutieux travail de transcription!)

PS Transcript-traduction serbe sur le site du magazine Akter.

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Les gentils rappeurs djihadistes, ou quand Grozny s'installe à La Chaux-de-Fonds

On connaissait les méthodes tchétchènes appliquées au football. On découvre aujourd’hui, toujours dans le canton de Neuchâtel, celles pratiquées dans le trafic de drogue: menaces, intimidation, racket, coups et blessures. Les revendeurs de marijuana qui n’obéissaient au gang du rappeur I. J. ont été ligotés et frappés à coups de batte de baseball!

"Donnez-leur assez de corde et ils se pendront tout seuls!" disait le camarade Lénine à propos des bourgeois. L'article du "Matin" de ce jour en donne une belle illustration.
Ne ratez surtout pas les exploits de "Jamahat", le gang de rappeurs djihadistes qui se proposent de transformer La Chaux-de-Fonds en Grozny et qui le prouvent par l'exemple, en tabassant et terrorisant les paumés du coin avant de les convertir à l'islam.
Ce néanmoins, ces jeunes "sympas et corrects" qui payaient leurs consommations "sans problème" n'ont pas manqué d'être promus par un site subventionné "censé promouvoir les artistes régionaux"!
A se tordre de rire! Ou de douleur face à la stupidité des jobards qui servent d'idiots utiles à de telles entreprises...

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29.XI.2012: la fin du Tribunal pénal international de La Haye

Ce jeudi 29 novembre 2012, le TPI de La Haye a libéré Ramush Haradinaj, ex-premier ministre du Kosovo "indépendant", pour insuffisance des témoignages à charge.
Or, justement, au fil du processus, 19 témoins potentiels sont morts! D'autres ont refusé de témoigner, préférant la prison.
Ceci intervient à peine plus d’une semaine après que le même tribunal a libéré en appel les généraux croates Gotovina et Markač de toute responsabilité dans l'opération "Tempête", la plus vaste épuration ethnique de la guerre ex-yougoslave: 250'000 Serbes chassés de leurs foyers en 4 jours d'août 1995, plus de 10'000 morts et disparus.
Il s'avère donc que personne n'a bombardé les civils serbes en Krajina pour les faire partir, puisque personne n'en répond. Que personne n'a torturé et tué les Serbes au Kosovo, puisque personne n'en répond.
Si personne ne l'a fait, c'est qu'ils se sont expulsés, torturés, bombardés et massacrés tout seuls!

Voilà à quoi aboutit, 19 ans après sa création, ce fameux tribunal qui était censé — souvenez-vous-en, citoyens amnésiques! — instaurer l'ère de la justice internationale et punir les criminels de guerre partout dans le monde.

Au lieu d'instaurer une ère nouvelle, il en a restauré une ancienne: celle, qu’on croyait révolue, des tribunaux d’inquisition totalitaires créant eux-mêmes, selon leurs besoins, les lois et la réalité même. Il s’est sabordé devant l’histoire, montrant du même coup que toute idée de justice internationale est une chimère.
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C’est peut-être cela, au fond, qui a motivé, l’autre jour, les juges Theodor Meron (USA), Patrick Robinson (Jamaïque, GB) et Mehmet Güney (Turquie) à relâcher les organisateurs du plus grand crime de la guerre yougoslave. 
Après la farce du TPI, plus personne n’aura le toupet d’essayer de faire adhérer les USA à quelque convention de justice internationale que ce soit!
Et puis, comment aurait-on pu condamner pour crimes de guerre un Etat — la Croatie — admis dans l’Union Européenne et qui en sera membre dans quelques mois?
Qu’aurait crié Gotovina du fond de sa geôle? Peut-être ceci: «Attendez! Nous n’étions pas seuls. Tout était organisé en coordination avec la CIA». Avec son patron, George Tenet en personne, en juillet 95, dans la base militaire de Šepurine. Ce n’еst pas moi qui l’affirme, mais la presse croate elle-même.
Pouvait-on le laisser crier cela?
Et Haradinaj? Un ancien videur de boîte suisse mais aussi premier ministre du Kosovo «indépendant»! Rien de moins! Pouvait-on condamner pour crimes odieux un premier ministre — même s’il s’en est lui-même vanté — au moment où la reconnaissance internationale du Kosovo, plateforme otano-narcotique, pédale dans le vide et où l’on s’apprête à jeter le peu de Serbes qui y restent sous le joug des mafias albanaises?
S’il avait osé, sur l’un ou l’autre de ces points, enfreindre la bienséance, le TPI eût démontré un certain degré d’indépendance. Ne l’ayant pas fait, il a révélé au grand jour sa fonction de massue au service de l’OTAN et justifié l’avis — à l’époque jugé extrême — de feu Alexandre Soljénitsyne, disant que le TPI ramenait la justice à l’âge de pierre.
J’exagère encore? Non. Dans le cas Gotovina, deux juges sur cinq n’ont pas voté l’acquittement. Les moins otanesques: un Maltais et un Italien. qui ont tenu à ce que leurs avis dissidents soient inclus dans le verdict. Répétons-les ici pour sauver l’honneur des magistrats.
Juge Fausto Pocar, Italie: «Je suis en accord total avec l'entièreté du jugement d'appel, qui va à rebours de tout sens de la justice.»
Juge Carmel Agius, Malte: «Je conteste fermement les fondements de l’appel interjeté par Gotovina et Markač.»
L’histoire finit toujours par remettre les choses à leur place. Nous ne savons plus ce que pensaient Créon, le juge Cauchon ou le procureur soviétique Vychinski. Nous savons seulement que Antigone, Jeanne d’Arc et les épurés de Staline figurent parmi les justes, dans la longue allée des victimes du pouvoir absolu.
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2012, bilan provisoire

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Il ne nous reste, selon les Mayas, que cinq semaines avant la fin du monde. Il serait temps, tout de même, d’en tirer un bilan.

Les Etats-Unis sortent d’une campagne présidentielle qui leur aura coûté trois milliards. Mais que pèsent trois milliards face à leurs trois trilliards de dettes? De toute façon, tant qu’ils auront assez de porte-avions, nul créancier n’osera les réclamer. Trois milliards, c’est rien! La preuve: on rempile avec le même. Elu pour sa couleur de peau, M. Obama a été réélu pour sa grisaille. S’il n’a rien fait pour les pauvres contribuables noirs, au moins a-t-il utilisé leur argent pour sauver les banquiers blancs de Wall Street. A l’étranger, son Nobel de la Paix lui a flanqué une bandaison triomphale : il a étendu le théâtre des opérations de guerre U. S., multiplié par quatre les attaques de drones, perpétué le goulag de Guantanamo et flanqué dans l’Océan pacifique le cadavre d’un barbu présenté comme Ben Laden, vieil agent de la CIA décédé des années auparavant. Illusions et écrans de fumée: tel est le bilan Obama. Son meilleur argument électoral, c’était l’enragé mormon qui voulait prendre sa place. Après la fumée, on aurait sans doute vu le feu…

En Chine, par contre, on a changé la statuette sur le capot, mais à bien moindres frais. Le nouvel homme fort est si discret que nous avons déjà oublié son nom.  Au nom du Parti communiste, parti de l’égalité et de la justice universelles, il régente la plus grande chiourme industrielle au monde, où des millions d’enfants entrent en usine pour n’en ressortir que vieux et lessivés, quand ce n’est les pieds devant. Devant un tel spectacle, même les patrons vampires des romans de Dickens se seraient pincé le nez. Heureusement que le Parti de la fraternité et de la redistribution veille d’une main de fer sur la paix du travail! Et que nos héroïques dirigeants nous promettent de parler droits de l’homme à chaque fois qu’ils emmènent leurs businessmen faire un tour à pied par la Chine.

Pendant que l’UE entre dans l’hébétude qui précède les issues fatales, que ses populations désespérées envahissent les rues et que ses élites si angéliques découvrent soudain les vertus de la répression policière, son grand voisin russe entreprend enfin ce dont on l’a accusé à tort durant toute la Guerre froide: la conquête de l’Ouest! Il vient de lancer le chantier de son grand gazoduc européen appelé South Stream. C’est le tentacule méridional d’un immense étau énergétique qui mettra toute l’Europe à la merci du robinet de Moscou. Entre crise économique et futilités médiatiques, les Européens ne s’en sont même pas aperçus. Il est vrai que la réalité du monde leur échappe de plus en plus.

Et la Suisse en 2012? Plus le monde vacille, et plus elle s’absorbe dans sa microgestion. Elle vient d’adopter une législation capitale anti-chauffards! Comme dans «Astérix chez les Helvètes», nous astiquons les bâtons qui serviront à nous astiquer…

Le Nouvelliste, 16 novembre 2012.

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Djoković et Federer, le choc des civilisations

On me rapporte une remarque de Nole sur Roger, à la veille du Masters: "Moi, que je gagne ou que je perde, une ville entière va m'acclamer. Et lui?"
Le mot est plus mélancolique que malicieux. Il définit les deux mondes qui se frottent à travers leurs raquettes.
Les deux sont des héros nationaux, mais cela ne signifie pas la même chose selon les pays. L'un prend des bains de foule au milieu des fumigènes. L'autre fait l'objet d'une adoration réservée et signe des autographes. L'un affiche son drapeau national comme un doigt d'honneur face à des tribunes hostiles, l'autre affiche sa femme discrète et ennuyée. L'un fait le pitre et construit des écoles dans son pays. L'autre subordonne sa participation à l'équipe de Suisse à des engagements plus lucratifs. L'un débarque aux tournois avec le masque de Dark Vador. L'autre s'habille avec un goût sobre et pose pour "Vogue". L'insurgé contre le gendre parfait. "A tale of two countries", pour paraphraser Dickens...
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Pourquoi il n'y a pas de littérature politique en Suisse

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Pour leur numéro jubilaire des 100 ans du PDC suisse, les rédacteurs de "La Politique", la revue du PDC suisse — qui vient de paraître —, m'ont demandé un point de vue sur la littérature politique dans ce pays.
Voici ma contribution au débat, en texte et en pdf.

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Basses vérités

Alors que le célèbre cinéaste russe Nikita Mikhalkov tourne discrètement son prochain film sur les quais du Bouveret, je me délecte à la lecture des souvenirs de son frère aîné, Andreï Kontchalovski. Lui-même réalisateur surdoué de certains des plus grands films soviétiques d’après-guerre — Le Bonheur d’Assia ou La Sibériade  —, Andréï a suivi une trajectoire très différente de celle de Nikita. Sceptique, épris d’indépendance, son mariage avec une Française lui permit dès les années 60 de voyager en Occident. Il finit par s’établir en Californie où, après des années de galère, il tourna quelques films remarquables, tels Runaway Train ou Maria’s Lovers. Dans ces souvenirs, opportunément intitulés Basses vérités on découvre le portrait d’un homme égocentrique, séduisant, buveur, versatile, angoissé, érotomane — bref d’un pur artiste russe et d’un artiste tout court — brossé avec une honnête absence d’enjolivures. 

On y retrouve le quotidien accablant d’un régime totalitaire, fait de privations et de suspicion, et pourtant parcouru de surprenantes plages de laisser-aller. On y partage les espoirs et les terreurs d’une génération brillantissime — du pianiste virtuose Vladimir Ashkénazi au génial Andréi Tarkovski, tous deux camarades de classe — que les carcans soviétiques ne parviennent plus à juguler. On y suit du bout du doigt les craquelures qui aboutiront, quelques années plus tard, à la perestroïka. Le tout est émaillé d’une improbable galerie de portraits : les hommes et — surtout — les femmes qui auront croisé cette existence passionnée. Sa relation malchanceuse avec Macha Méril. Les grandeurs et les manies de ses pairs illustres: de Sica, Buñuel ou Coppola. La Rolls volée de Gina Lollobrigida. Les subtiles débats sur le tempo avec Tarkovski qui éclairent soudain les mystérieuses lenteurs de Stalker ou de Nostalgia. Bref, la petite et la grande histoire du septième art à son apogée et à la veille de son nivellement tragique par la dictature du box-office…

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Kontchalovski eut une relation profonde et providentielle avec Shirley MacLaine, qui le sauva au bord de la dépression. Car ce grand artiste soviétique, à Hollywood, n’était plus rien. Ses films «américains», malgré leur qualité, donnent l’impression d’un talent gaspillé. Les partitions du cinéma à gros budget étaient des comptines sous les doigts d’un Chopin.

Pendant ce temps, son frère cadet, moins intransigeant, bâtissait une œuvre d’envergure nationale, frôlant parfois le cliché, mais empreinte d’une émotion et d’un souffle où tout un peuple a fini par se reconnaître (Le Barbier de Sibérie). Il peignait une humanité telle qu’elle aurait dû être, alors qu’Andréi, moins entraînant, la montrait telle qu’elle était. La destinée parallèle des frères Mikhalkov-Kontchalovski est une prodigieuse allégorie du XXe siècle et des relations équivoques entre art, société et pouvoir. Hélas, le livre essentiel qui la résume n'a jamais été traduit en français!

Le Nouvelliste, 20 octobre 2012.
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Le "Boulevard de l'islamisme" et les culs-de-sac de la liberté d'expression

On est quelquefois "déçu en bien", comme diraient les Vaudois, par les journalistes.
Avant même sa parution, l'ouvrage de Mireille Vallette, Boulevard de l'islamisme, a été lu et commenté avec attention dans la presse helvétique: un article de fond dans "Le Temps", critique mais réfléchi, et un entretien en pleine page avec l'auteure dans "Le Matin Dimanche". Sans oublier un beau compte rendu approfondi de Francis Richard sur lesobservateurs.ch.
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Il est possible que le danger existe. Il me semble inutile et imprudent de l'invoquer de manière aussi proactive.

Pour un peu, on ne pourra plus rien dire chez nous sur l'islam et ses applications alors que dans les pays musulmans eux-mêmes la question de la doctrine et de l'ordre social islamiques sont souvent débattus de manière vigoureuse! Qu'on songe aux travaux d'une incroyable liberté de Durre S. Ahmed, illustre féministe et professeure de Gender Studies à l'université de Lahore, au Pakistan! Il y a fort à parier que ses séminaires et ses publications sur la condition de la femme sous l'islam seraient censurés et vilipendés en France ou en Grande-Bretagne...

A ce jour, la presse suisse n'est pas tombée dans le piège de la peur ni du "politiquement correct". Le fait mérite d'être signalé. Il faut admettre aussi que cette publication arrive à point nommé, suite à l'incident de Benghazi et aux raids anti-islamistes en France, pour remettre sur la place publique l'une des questions les plus importantes que notre Europe aura à résoudre: la cohabitation désormais obligatoire de deux modèles de société et de deux visions de l'humain radicalement opposées.

Pour bien situer cette problématique, j'y ai consacré un commentaire vidéo dans les "coulisses de Xenia". A voir ici:

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Rideaux de fumée

De toute ma vie, je n’ai jamais grillé une seule cigarette. Il m’est répugnant de voir ou de toucher un mégot. A ma connaissance, seul l’ayatollah Khomeiny manifestait une horreur du tabac comparable à la mienne.

Adolescent, j’ai vu mes camarades se mettre à fumer pour la pire des raisons : le conformisme social. Le tabac n’est qu’une fumigation nauséabonde à laquelle on cède sans plaisir, pour faire comme les autres. Les mille additifs/addictifs concoctés par l’industrie se chargent ensuite de transformer les jeunes moutons en vaches à traire.

Ceci pour attester que ce qui suit n’est pas sponsorisé par ladite industrie.

Jusqu’à l’âge de trente ans, j’ai dû endurer la fumée sans piper mot. Cette peine est désormais remplacée par une autre : devoir supporter un conformisme contraire encore plus arrogant.

Sachez donc, tabagistes traqués, que ma maison vous est ouverte. Personne n’y sera relégué sur le balcon. Les brassards jaunes et les crécelles pour lépreux, très peu pour moi !

La traque à la fumée est symptôme d’une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d’un souci d’hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations.

Dans le beau film sur « Le mystère Silkwood » (1983), traitant des crimes de la mafia nucléaire, un Kurt Russell goguenard dit à Meryl Streep, dénonciatrice des empoisonneurs mais qui aligne clope sur clope : « Si tu veux éviter le cancer, arrête plutôt de fumer ». Il y a trente ans déjà, la nocivité du tabac était un lieu commun, mais qu’on traitait sur le mode nonchalant. Sa récente montée en épingle n’est pas une question de santé, mais d’idéologie.

Tout est affaire de probabilités, ou plutôt de leur interprétation. La généralisation du tabagisme correspond aussi, en Occident, à l’explosion de l’espérance de vie moyenne : en conclura-t-on que le tabac prolonge la vie ? Par ailleurs, même une probabilité de 99,99 % ne vous garantit pas qu’une chose va arriver. Or le principe de précaution, qui transforme notre société en un hospice infantile, traite un risque comme une certitude dès le plus infime degré de probabilité. On en arrive ainsi, par un remarquable obscurcissement mental, à traiter le tabac comme du plutonium. La moindre inhalation serait potentiellement mortelle !

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De la promotion à la persécution: le retour de balancier est aussi dément que l'aller

Le cordon sanitaire tendu autour de ce vice bénin est lui-même un rideau de fumée. Si le tabac était du plutonium, il faudrait l’interdire. Or on en est loin. On l’utilise comme arme pour culpabiliser et conditionner la population. La focalisation sur des enjeux secondaires tels que le tabac ou le terrorisme permet de rogner les libertés sans opposition et sans risque. Pendant ce temps, la dissémination massive d’uranium appauvri, les incidences suspectes de l’électrosmog ou de certains vaccins sur le métabolisme sont totalement ignorés.

Une consolation toutefois : nous assistons à une prolifération rapide des cancers — sans cause apparente selon les autorités. Lorsqu’ils toucheront plus de la moitié de la population, au moins saurons-nous que ce n’est pas à cause du tabac !

Le Nouvelliste, 21 septembre 2012.
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"Avec effet immédiat": encore une purge universitaire

Christoph Mörgeli perd son poste de conservateur du Musée d'histoire de la médecine de l'Université de Zurich. La haute école libère le conseiller national (UDC/ZH) de ses fonctions avec effet immédiat et le licencie avec un délai de six mois.

Christoph Mörgeli a "gravement porté atteinte au principe de loyauté" envers l'Université de Zurich, a invoqué vendredi le recteur Andreas Fischer face aux médias. Le professeur "a détruit de manière grave et irrémédiable le rapport de confiance" qui le liait à son employeur.

Christoph Mörgeli, de l'UDC, est licencié pour insuffisances professionnelles d'abord, déloyauté ensuite...
Si les universités suisses licenciaient vraiment pour incompétence, certaines facultés seraient dépeuplées.
Si elles licenciaient pour déloyauté, Jean Ziegler aurait dû aller professer à Tripoli.
Au fait... qui ont elles déjà licencié? Je ne connais que les tentatives avortées de justesse, suite à mobbing politique, contre Eric Werner et Uli Windisch, à Genève, et le limogeage réussi — et totalement immotivé — d'Aymeric Chauprade à Neuchâtel. Trois auteurs à l'œuvre importante, compétents et respectés chacun dans son domaine. Chauprade, viré par pur opportunisme politique, était même exceptionnellement bien coté par ses étudiants.
Autre point commun? Cherchons...
Ah oui! Comme Mörgeli, ce sont trois rares cas de clercs qui ne se rangent pas à gauche. Mais ne généralisons pas.
Mörgeli est encore infirme suite à un grave accident de voiture. Sa faute doit être gravissime pour mériter un châtiment aussi abrupt. Du niveau du harcèlement sexuel!
Tiens, comme cette prof de grec vaudoise, Anny Hertig, virée "sans délai", comme un pédophile, sur simple dénonciation de deux cancres. Le système avait dû la réintégrer ensuite la queue entre les jambes, et virer sa supérieure. Subira-t-il la même humiliation avec le conseiller national Mörgeli?

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De la société ouverte

L'expérience nous montre que la société ouverte est une contradiction dans les termes.
Aucune société n'est ouverte par nature. D'elle-même, chaque société tend à se fermer. On peut l'"ouvrir" de force, auquel cas on la referme, mais par un autre bout.
Pauvre Karl Popper! Il se voulait rationnel, il a fondé une religion.

(En faisant la vaisselle, 20 septembre 2012.)
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Le cas Cvetković

Le sort de Miroslav Cvetković, à Vernayaz, a ému l’opinion valaisanne jusqu’à susciter une manifestation de soutien. Cela n’annulera pas l’ordonnance de renvoi à l’encontre de ce Serbe du Kosovo, réfugié en Suisse depuis 2003 et qui y a entretemps trouvé emploi et fondé famille. Comme des milliers de requérants d’asile, du reste, contraints à quitter ce pays des années après y être entrés. Ce délai est un scandale. Il ne fait qu’ajouter une tragédie de plus à des vies déjà tourmentées. 

Le cas Cvetković me concerne à cause de mes origines. Mais pas seulement. C’est un coup majeur pour la diplomatie suisse.

Miroslav Cvetković a fui le Kosovo, comme la plupart des Serbes, parce que sa vie y était menacée. Les Serbes, de même que les Roms et autres minorités, n’y sont plus les bienvenus. Depuis l’entrée de l’OTAN dans cette province en juin 1999, la population serbe y a été divisée par six. En mars 2004, ils furent expulsés en masse sous les yeux indifférents des soldats occidentaux. Dans l’intervalle, plus de 150 édifices chrétiens du Kosovo, la plupart de valeur historique, ont été démolis, incendiés ou saccagés. En 2010, le rapport de Dick Marty révélait des détails horribles sur le trafic d’organes humains et l’interpénétration des structures criminelles et politiques locales. Un rapport accablant, qui n’a suscité aucun démenti, aucune action concrète non plus. Comme s’il n’avait jamais existé. 

Les Cvetković ne peuvent en aucun cas rentrer dans ce pays. Le 6 juillet dernier encore, un couple de Serbes qui avaient osé y retourner était assassiné. Le message est on ne peut plus clair, et Berne l’a entendu. Les Cvetković seront refoulés vers Belgrade, Serbie. Au besoin par la force.

Au mépris de sa tradition de neutralité, la Suisse s’est hâtée de reconnaître la souveraineté du Kosovo en 2008. Avec une stupéfiante naïveté, le Conseil fédéral a sans doute cru que cela règlerait les conflits ethniques et que les Kosovars reflueraient vers leur nouvel Etat. Il n’en est rien.

La moitié des pays du monde, et même en Europe, n’ont pas été aussi irréfléchis. Le statut du Kosovo varie selon d’où on le regarde: province serbe ou Etat indépendant. Pour Berne en tout cas, il n’y a aucun doute: c’est un Etat, elle a été la première à le clamer. Or, en refoulant les Cvetković vers la Serbie «restreinte», d’où ils ne viennent pas, elle s’apprête à discréditer triplement sa diplomatie à l’égard de cette région:

1) En reconnaissant que le Kosovo n’est pas un pays vivable pour ses minorités.

2) En admettant que le Kosovo est encore en quelque sorte sous juridiction serbe. Sinon, pourquoi ne pas renvoyer ses natifs en Roumanie, par exemple?

3) En appuyant de fait, par de tels transferts de population, la politique d’épuration ethnique du Kosovo voulue par les extrémistes albanais.

Si la Suisse n’avait rien à se reprocher, elle renverrait Miroslav Cvetković d’où il vient, au Kosovo. Si elle était consciente de ses responsabilités, elle lui accorderait l’asile. En le refoulant à Belgrade, elle se renierait totalement.

 

Le Nouvelliste, 7 septembre 2012.

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Richard Millet et le surréalisme

Elisabeth Lévy, dans son billet de "langue pendue" du 2 septembre, a eu la même association d'idées que moi, dans ma réponse au "Temps". Richard Millet, c'est l'esthétique surréaliste de l'assassinat glorifiée par André Breton. Sauf que Breton est encensé et Millet vilipendé...
Il n'en reste pas moins que, comme le relève E. L., le "texticule" de Millet est une provocation sans doute dispensable. "On aimerait bien, justement, pouvoir critiquer le multiculturalisme sans être embrigadé dans le camp du crime".
Cette critique, soit dit en passant, Lévy en livre l'argument à mon sens le plus indiscutable et le plus profond. Il n'est pas politique mais anthropologique et métaphysique. C'est le spectre du lit de Procuste, de la standardisation et de l'indifférentiation générale à laquelle les élites occidentales aspirent ardemment, et qui est pourtant un cauchemar kafkaïen, l'entropie installée à demeure sur une planète si belle et si diverse par nature. "On peut aussi trouver que le monde ne serait guère agréable si Alger ressemblait à Paris et Bamako à Madrid, parce qu'à la fin, tout ressemblera à tout". Voici 150 ans, un conservateur russe, Konstantin Leontiev, formulait une vision précise de ce cauchemar, fondée non encore sur la pratique, mais sur les idées dominantes de la civilisation industrielle. Son essai est comme un état du monde en 2012. Il s'intitule "L'Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle".

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Gendarmes et voleurs

La cacophonie soulevée autour de l’« affaire Varone » a fini par m’inspirer une nausée profonde. Pourquoi y revenir encore une fois ? Parce qu’il reste un exercice à faire : appeler les choses par leur nom.
En bref, M. Varone est inculpé en Turquie de vol de biens archéologiques, parce qu’il a dérobé un bien archéologique.
Ce « bout de chapiteau », l’intéressé l’a de son côté appelé « caillou » et refusé de le reconnaître pour ce qu’il est jusqu’à ce que les autorités turques le fassent pour lui. 

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M. Varone se trouve être à la fois chef d’une police cantonale et candidat au Conseil d’État. Son acte n’en finit pas de susciter des tentatives de défense qui en disent plus long sur les défenseurs que sur l’affaire elle-même. On a ainsi entendu le conseiller national Neirynck déclarer à la radio qu’il eût suffi de tendre un « bakchich » au douanier pour faire passer le morceau, propos de comptoir rappelant fort le « troussage de domestique » invoqué par Jean-François Kahn pour minimiser l’agression de DSK à l’encontre d’une femme de chambre à New York. Un journaliste éminent estime, lui, que cette « épreuve » ferait de l’accusé un encore meilleur administrateur des affaires publiques. Que dirait-on si l’on généralisait le raisonnement aux classes populaires ? « Vous avez volé à l’étalage ? Vous n’en serez que meilleur gérant ! »
Or au délit — puisque délit il y a —, l’officier de police a ajouté le mensonge, du moins par omission. Il a omis de dire que son caillou était sculpté et donc patrimonial. Cette manière de tourner les choses ferait-elle partie des qualités requises par la charge qu’il brigue ? Et qui se demande ce qu’il resterait d’autorité à la police valaisanne pour traquer les voleurs si son propre chef était condamné ? Personne. On s’emploie, en cette affaire comme en d’autres, à banaliser et relativiser les actes afin d’en occulter les conséquences. Au départ des courses, il n’y a jamais que des « peanuts »… Mais au bout ?
En Suisse romande, on n’admet jamais rien, relevait Etienne Barilier dans un pamphlet féroce, « Soyons médiocres ! ». On serre les fesses et l’on fait comme si de rien n’était. En l’occurrence, le « commesideriennétisme » ambiant révèle une attitude désinvolte, cynique et clanique de la nomenklatura vis-à-vis de l’ordre social. « Il a transgressé ? Qu’importe, il est des nôtres ! ». Comme si l’appartenance à tel milieu vous mettait au-dessus du régime commun.
Vers le milieu de l’été, le Valais bouillonnait suite à l’installation illicite d’un campement de Roms à Collombey-Muraz. Du côté des autorités, nul n’avait bougé : il est vrai que le commandant Varone était justement en vacances. On finit par dépêcher la police, non pour déloger les occupants, mais pour les protéger contre la colère des gens. Quand, quelques jours plus tard, confrontée à une situation analogue en terre vaudoise, Mme de Quattro fit évacuer le camp, on s’ébahit de cette soudaine fermeté. Alors que la criminalité explose, que le chef de la police jurassienne réclame des tests ADN sur la totalité des requérants d’asile, que les dealers multirécidivistes sévissent sans entraves, que les braquages à main armée deviennent monnaie courante et que, d’autre part, le gouvernement lui-même piétine ses propres lois dans ses tractations fiscales, faut-il s’étonner qu’une certaine Suisse, désormais accoutumée à vivre avec l’illégalité, fasse grief aux États sérieux de la sanctionner chez eux ?

Le Matin Dimanche, 2.9.2012.
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Se rafraîchir les neurones avec Maffesoli

"Je n'aime pas penser droit": Michel Maffesoli évoquant dans "L'Express" la postmodernité, l'énergie encore mal cernée du temps où nous vivons, l'effondrement des structures héritées et la création de nouveaux réseaux... et de l'autre côté la "normopathie" bureaucratique du gouvernement Mollande.
Un délice de paradoxes, de libres propos et de provocations intellectuelles au moment où la machinerie lourde de la bien-pensance française se mobilise pour écraser Richard Millet...

A lire: le pdf joint.

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Le balcon d'Assange

Dans Assange, il y a as et ange. Un as de la communication, d’accord. Pour l’ange, c’est moins évident. Sauf si l’on remonte à la source : un ange, en grec, n’est rien d’autre qu’un messager. De quel message Julian Assange est-il le porteur ?
Avec son site WikiLeaks, l’Australien est devenu une star mondiale. Il y a pris au pied de la lettre les principes de transparence politique que tout le monde prône mais que personne n’applique. Car le pouvoir est inséparable du secret, et la « transparence » n’est qu’un leurre pour le bon peuple.
A ses débuts, Assange fut la coqueluche des médias. Puis il en fit trop. Il publia des tonnes de documents secrets, essentiellement américains. On déclara tout à la fois qu’il mettait ainsi en péril de mort des milliers de personnes et que ses divulgations « ne nous apprenaient rien de neuf ».
Il n’y a jamais rien de neuf pour les cyniques, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Quand WikiLeaks révèle que les soldats US mitraillent des civils irakiens au hasard, que M. Obama intimide les gouvernements étrangers afin d’éviter toute inculpation de l’équipe Bush pour actes de torture, ou que des troupes de l’OTAN opèrent en Syrie depuis des mois afin d’envenimer le conflit : tout cela est notoire ! L’humanitarisme ne serait qu’un cache-sexe du droit du plus fort ? Ah bon ? Et vous l’admettez, vous, les bien-pensants ?
Accusé de viol dans des circonstances troubles, Assange devait être « entendu » par la justice suédoise. Or celle-ci a refusé de garantir sa non-extradition vers les Etats-Unis. Aux Etats-Unis, le principal informateur de WikiLeaks, le soldat Manning, est détenu dans des conditions que le rapporteur spécial de l’ONU pour la torture a déclarées inhumaines. Manning risque 52 ans de prison, car divulguer des crimes de guerre US aux quatre coins du monde, c’est mettre en danger la nation. Selon des sources fiables, Assange fait l’objet d’une inculpation secrète.
Quoi qu’on pense du personnage, Assange est un cas évident de persécution politique. Il est soutenu par des défenseurs illustres de la liberté d’expression, tels que les cinéastes Michael Moore ou Oliver Stone. On l’a vu dénoncer la chasse aux sorcières mondiale depuis le balcon de l’ambassade d’Equateur à Londres. Oui : d’Equateur ! C’est ce pays fragile d’Amérique Latine qui lui a accordé l’asile.
L’asile ? Helvètes, ce mot vous évoque-t-il autre chose que « abus », « criminalité » ou « racisme » ?
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Notre tradition d’asile, qu’on brandit à chaque fois qu’il s’agit de refouler des dealers, n’aurait-elle pas dû nous pousser d’office à proposer un abri à ce dissident ? Mais la Suisse de 2012 est trop occupée à aider le tentaculaire fisc américain à traquer le dernier dollar qui pourrait échapper au financement des guerres de l’Empire. Accueillir un vrai réfugié politique, cela ne vous vaut jamais que des ennuis. Et la Suisse de 2012 a une peur bleue des ennuis.
Le balcon d’Assange aurait dû être en territoire suisse. A quoi sert-il d’avoir un droit d’asile s’il ne s’applique pas à un cas comme celui-là ?

Le Nouvelliste, 24 août 2012.
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Je hais la clim'!

A l'approche de la fin du monde annoncée, même le climat se délite. Pendant qu'en Suisse l'on grelotte sous la pluie, les Balkans halètent par 38 degrés à l'ombre et guettent désespérément ce nuage qui remettra du vert sur leurs gazons torréfiés. 

Cela ne nous a pas empêchés de monter avec les enfants un raid archéologique sur le Danube. Le défilé des Portes de Fer, entre Serbie et Roumanie, recèle les plus anciennes traces de civilisation sur sol européen, ainsi que des vestiges antiques qui feraient la fortune d'un pays plus habile à s'autopromouvoir. 

En attendant, nous avons dû faire étape avec, sur la banquette arrière, une véritable mutinerie criant "la piscine ou la mort!". Et le lieu qui nous a permis d'éviter le lynchage mérite description. 

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C'est, au coeur d'une vallée paisible et sauvage, un château fort avec créneaux et redoutes, en toc bien entendu, qui semble tout droit sorti de Disneyworld. L'entourent d'incroyables boyaux bariolés, comme s'il était attaqué par un poulpe psychédélique. Non, la canicule ne nous fait pas délirer: il s'agit d'une station de bains toute neuve qui s'enorgueillit du premier aqua-parc thermal de Serbie. Elle se dresse, extravagante, au milieu de nulle part, telle un casino au Kazakhstan, ayant poussé comme un roseau sur une puissante source à 42 degrés. 

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On y trouve des "suites à thème" avec jacuzzi et déesses dépoitraillées en stuc qui invitent à l'adultère. Les installations cèdent déjà à l'usure prématurée qui est le destin de tout ce qui pousse dans cette partie du monde, humains, objets ou Etats. Dans les bassins tortueux, la sono ne s'arrête jamais. 

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Etrangement, je songe au Mexique ou aux gats funéraires de Bénarès, où le Hindou se fait incinérer dans une profusion de couleurs et par 110 décibels de musique turbo-pieuse. Là où l'Occident blasé cultive la restriction, le reste du monde préfère naturellement l'exubérance. 

A l'entrée du domaine, en contrebas de la route, une vanne qui fuit, sans doute délibérément, a formé un étang où vient se tremper jour et nuit une population braillante qui n'a pas les moyens ou l'envie de payer pour son eau: dernier rappel d'un temps où la gratuité des dons de la nature n'était pas l'exception mais la règle. Tels les "tapagoilles" médiévaux qui traquaient les grenouilles pour faciliter le sommeil des châtelains, des employés descendent par moments prier l'humanité nu-pieds de baisser le ton.

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Dans nos chambres à double vitrage, nous les entendons à peine. Nous n'aimons pas la grisaille, mais nous ne supportons pas non plus les belles chaleurs. Le touriste moderne, grand hypocondriaque, ne dort pas sans assistance électronique. Le simple ventilateur n'y suffit plus. Le Dr Panasonic est là pour climatiser son caveau hermétiquement scellé. 

A minuit, accroupi au bord du trou d'eau avec les curistes de fortune, je comptais les climatiseurs sur la façade de l'hôtel. Indénombrables! Autant de ponctions frivoles dans les ressources de la terre et qui, inexorablement, hâtent notre fin.


Le Nouvelliste, 13 juillet 2012.

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Consécration!

«Il n’y a pas de succès sans copie», disait Coco Chanel. A l’en croire, je suis arrivé au seuil de la gloire. Voici comment.
Le 17 janvier dernier, un éminent représentant de la Société de promotion des restoroutes valaisans venait me trouver à Sion à propos de mon livre Valais mystique, recueil des randonnées méditatives que j’avais proposées voici trois ans aux lecteurs du «Nouvelliste».
La SPRV entendait aménager une aire d’info-récréation spirituelle pour les voyageurs à l’extérieur du Relais du Saint-Bernard. Les 24 destinations de mon ouvrage, décrites, illustrées et pourvues d’infographies, offraient une solution aisée pour un parc récapitulant des lieux de spiritualité valaisans. On évoqua quelques détails techniques, on se serra la main, et je postai encore un exemplaire gratuit de Valais mystique à mon interlocuteur. 
Et puis? Silence radio. Jusqu’au 22 juin dernier, où je lus à ma grande surprise dans ce même journal qu’on inaugurait, pour les vingt ans du Relais, un «chemin de méditation» visant à «faire découvrir les richesses mystiques du canton». Là-dessus, un appel : «On annonce sur Rhône FM la découverte du Valais mystique à Martigny. C’est au sujet de ton livre?» Ne sachant que répondre, je me suis rendu sur place.
J'y ai vu des panneaux tels que je les avais suggérés. J'y ai vu les photos (non les miennes) de quelques-uns des sites que j’avais présentés, ainsi que d'autres lieux. Au lieu de légendes descriptives, des citations d'auteurs attendus (Ramuz-Rilke-Zermatten-Chappaz-Corinna), citations parfois si connues qu’on les retrouve jusque dans mon livre. J’y ai vu, comme dans mon livre, un plan du Valais situant en gros les lieux évoqués. Jusque-là, au contenu près, c’était le dispositif prévu en janvier.
Je n'y ai pas vu, en revanche, de cartes aidant à retrouver ces perles parfois cachées. Ni les textes circonstanciés que l’éminent représentant se proposait d’extraire de mon ouvrage. Aucun des hauts lieux païens que j’avais visités n’était retenu. Le choix des illustrations, strictement ecclésiastique, rappelait les Chapelles valaisannes de Maurice Zermatten (1941), ouvrage magnifique mais un peu daté. 
Je n’y ai vu — ô surprise! —  aucune mention du livre ayant inspiré cette mise en scène, Valais mystique, qui par surcroît n’était plus visible dans la vitrine du kiosque. Bien qu’il soit au cœur du sujet…
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Mais, surtout, je n’y ai trouvé aucune incitation concrète à la visite de ces lieux, à moins d’être un pèlerin averti et motivé. C’était le Valais des chasubles et des processions se figeant une fois de plus en carte postale et s’interdisant toute mise en cause de ses stéréotypes. 
«Il est joli, leur musée», diront les voyageurs du XXIe siècle, éperdument agnostiques mais éperdument en quête d’intériorité. 
"Le Relais du Saint-Bernard préfère cultiver la qualité plutôt que le cliché», lit-on néanmoins dans l’article cité. Et c’est vrai. Le dynamisme et l’inventivité de la gestion du relais n’ont sans doute rien à voir avec les exercices spirituels de la société œuvrant à sa promotion.

Le Nouvelliste, 28 juin 2012.

NB
Le site original et visitable du Valais mystique:

Commander le livre: chez votre libraire ou sur le site Xenia
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"Requiem" d'Anna Akhmatova. Pour qu'on n'oublie pas par où est passée la Russie...

L'épigraphe et une petite comptine suffisent:
«Dans les années terribles de la répression de Iéjov, j’ai passé dix-sept mois dans les files d’attente devant les prisons de Léningrad. Une fois, quelqu’un a fait mine de me reconnaître. Alors, la femme qui se tenait derrière moi, et qui n’avait évidemment jamais entendu mon nom, s’est arrachée à la torpeur qui nous caractérisait tous et m’a demandé à l’oreille (là-bas, on ne faisait que chuchoter):
— Vous pouvez décrire ceci?
J’ai dit:
— Je le peux.
Alors, quelque chose ressemblant à un sourire a glissé sur ce qui avait jadis été son visage.
Le 1er avril 1957, Léningrad.

(...)

Le don paisible s’écoule paisiblement
Une lune jaune entre dans le logement
Elle entre le bonnet de guingois
— Et c’est une ombre qu’elle aperçoit.

Cette femme a mal,
Cette femme est seule
Mari dans ta tombe, fils dans ta prison
Ayez une prière pour moi.

(1938)»

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Le monde à livre ouvert

On me presse de prendre position sur les événements de Syrie, d’en évoquer les coulisses géopolitiques. Il me semble qu’il n’y a plus de position à prendre sur de tels objets et que ceux qui n’y voient pas encore clair feraient bien de consulter leur oculiste. Voici donc un gouvernement bête en plus d’être méchant et qui s’acharnerait à massacrer ses propres citoyens pour les laisser filmer ensuite et se discréditer ainsi aux yeux du monde. Je parle bien sûr du massacre de Houla. Le fait que ce crime ait été finalement l’œuvre du camp d’en face — les « bons » — a été contourné comme un lit de braises par nos pudiques médias. Cela rappelle trop le scénario élaboré pour détruire le pays où je suis né et qui n’existe plus, la Yougoslavie. Qu’il me suffise, à titre d’illustration, de noter qu’aucun média occidental n’a relevé l’arrestation en Israël, fin mai dernier, du principal inculpé dans l’affaire du trafic d’organes humains au Kosovo. On passe les menottes à un émule probable du Dr Mengele ou d’Hannibal Lecter, et nul n’applaudit ! Pourquoi ? Parce que les humains dépecés étaient du mauvais camp ? Quoi qu’il en soit, la révélation de cette épouvante par l’enquêteur suisse Dick Marty n’aura pas valu à ce dernier le Nobel de la Paix, mais uniquement l’Oscar des emmerdes.

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L'alliance des «libérateurs»: Thaçi, parrain des parrains, Kouchner, docteur compromis, Jackson, général servile, Çeku, criminel de guerre et Clark, exploitant charbonnier.

Ce n’est pas assez clair ? Ajoutons ceci : que le général Wesley Clark, commandant de la coalition qui bombarda la Serbie en 1999 au nom de la démocratie, vient d’annoncer son projet d’exploiter les gisements de houille de ce Kosovo qu’il « libéra » jadis comme on libère un capital, à la grande joie des barons de la drogue et des trusts anglo-saxons. Lorsque je disais, voici treize ans, que c’était le vrai but de la croisade occidentale, on me traitait de fasciste.

Sans doute ai-je mes partis pris, mais j’ai aussi des yeux pour voir. Les vertueuses croisades démocratiques, auxquelles on tient tant à faire adhérer la Suisse, finissent dans la rapine et le chaos. C’est leur seul bilan réel, une fois qu’un a tiré le trait sous les belles intentions. Comment se fait-il que, dans nos sociétés de comptables, si peu de gens aient la lucidité de tirer de tels bilans ?

Ceci m’amène au vrai sujet de ma chronique. Le 22 juin prochain, je suis invité à la bibliothèque de Saillon pour un exercice redoutable : présenter ma « bibliothèque idéale ». Une bibliothèque intime n’est pas un agrément, ni une décoration de salon. C’est l’ensemble des influences qui ont façonné en profondeur une vision du monde. Les révéler, c’est un peu dévoiler son arsenal. Le mien est essentiellement littéraire. Car la littérature, depuis la nuit des temps, colporte la seule vérité sur l’homme, ses vices et ses mobiles qui ne soit pas susceptible de manipulation. Elle est le pilier de notre compréhension de soi et du monde. Faut-il s’étonner si les fabriques d’ignorance modernes font l’impasse sur la culture littéraire ? Les puissants de ce temps n’ont pas besoin de citoyens avertis, mais de papillons sans mémoire qui se cogneront mille fois à la même vitre.


Le Nouvelliste, 19 juin 2012.

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De la Yougoslavie à la Syrie: 20 ans de désinformation meurtrière

La désinformation massive que répandent les médias occidentaux au sujet des troubles en Syrie, et qui vise à justifier une nouvelle guerre, rappelle une autre campagne du même genre — ou plutôt, elle n’est que la suite et le prolongement de la recolonisation du monde par l’OTAN initiée voici 20 ans en Yougoslavie.
Une compréhension lucide de ce qui s’est passé alors, et en particulier des mécanismes de manipulation de masse et de lavage de cerveau,  permet de mieux comprendre la stratégie et le développement des récents conflits au Moyen-Orient, et peut-être même des prochaines étapes, plus massives.
A l’occasion de la parution de Balkans, un éclatement programmé, d’Alexis-Gilles Troude, il m’a semblé utile de rassembler quelques sources éclairant la part d’ombre de l’affaire yougoslave, véritable prototype des conflits du XXIe siècle.

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Etrange anniversaire
Les médias occidentaux ont commémoré en 2012 les 20 ans de la guerre en ex-Yougoslavie sans changer d’un iota leur interprétation grossièrement manichéiste des événements (d’un côté les méchants Serbes, de l’autre des Croates un peu fascisants et des Musulmans/Albanais blancs comme neige).
La volonté de désinformation s’illustre jusque dans choix de la date. Pourquoi commémorer l’’extension de la guerre à la Bosnie, au printemps 1992, alors que le conflit faisait rage depuis pratiquement un an, ayant débuté par les sécessions unilatérales, sous pression allemande, des républiques fédérées de Slovénie et de Croatie? 
Ce glissement de dates est révélateur: on fixe l’attention et la mémoire du public sur l’entrée en jeu du facteur musulman et donc de son protecteur: l’alliance américano-sunnite qui est aussi le sponsor principal des conflits actuels en Libye, en Syrie et peut-être demain en Iran. La diabolisation extrême des Serbes et la victimisation non moins grotesque des musulmans bosniaques n’a pris sa véritable ampleur qu’avec l’entrée en campagne des grands médias anglo-saxons et l’injection de sommes d’argent illimitées dans les opérations de relations publiques du président bosniaque Izetbegović, titulaire du Prix pour la propagation de l’islam décerné par le roi Fahd.
Ces opérations ont été amplement documentées par l’enquête exemplaire du journaliste français Jacques Merlino, qui ne lui a pas valu le prix Pulitzer, bien au contraire. 
La manipulation se perpétue donc par-dessus les années, comme sortie du congélateur. Comme si les principaux éléments du montage — de la responsabilité du déclenchement de la guerre aux mensonges de la guerre du Kosovo en 1999, en passant par les viols «systématiques» de femmes musulmanes, les massacres de civils à Sarajevo, les introuvables «camps de la mort», la nature et l’ampleur du massacre de Srebrenica — n’avaient pas entre-temps été mis en doute dans le monde entier, et jusque dans les prétoires de La Haye, par des observateurs étrangers au conflit.
S’il est un mérite à cette commémoration, c’est qu’elle offre à qui veut bien réfléchir une mise en perspective bienvenue de la géopolitiques des «guerres humanitaires» du quart de siècle écoulé. Mettant ainsi en lumière la stratégie générale de déstabilisation et de recolonisation du monde entreprise par l’alliance atlantique, ses financiers et ses satellites depuis la chute de l’URSS en 1989.

Quelques repères bibliographiques

Histoire générale:

• Dušan T. Bataković (et al.), Histoire du peuple serbe (L’Age d’Homme, un manuel complet et illustré)
• Dušan T. Bataković, Yougoslavie, nations, religions, idéologies (L’Age d’Homme, épuisé, à reparaître chez Xenia en 2012)
• Rebecca West, Agneau noir et faucon gris (L’Age d’Homme; grand récit de voyage dans le Royaume de Yougoslavie, fait comprendre la spécificité de cet Etat et les forces qui vont le détruire; considéré comme l’un des plus grands livres de voyage de tous les temps).

Guerre et désinformation:

De l'imprécision à la falsification (collectif dirigé par S. Despot, L'Age d'Homme, 1992: un inventaire ahurissant des centaines d'erreurs, omissions et manipulations contenues dans "Vie et mort de la Yougoslavie" de Paul Garde, considéré comme une "référence" par l'élite médiatique et diplomatique française.)
• Jacques Merlino, Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (Albin Michel, 1993, ne se trouve que d’occasion)
• Diana Johnstone, La croisade des fous : Yougoslavie, première guerre de la mondialisation (éd. Le Temps des Cerises, en rupture de stock)
• Jürgen Elsässer, Comment le Djihad est arrivé en Europe (éd. Xenia, enquête sur la manipulation de la menace terroriste par les services secrets occidentaux)
• David Mathieu, Bombes et bobards (L'Age d'Homme, 2000: propagande, bourrage de crâne, mensonges et manipulations de la guerre du Kosovo.)
• Edward S. Herman, David Peterson, Génocide et propagande - L'instrumentalisation politique des massacres, (éd. Lux, vient de paraître en édition française, livre fondamental)
Alexis-Gilles Troude, Balkans, un éclatement programmé (Xenia 2012, bilan du remodelage occidental de l'ex-Yougoslavie)
• Thomas Deichmann, «Das ITN-Bild, das die Welt täuschte»Novo Magazin.

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Kosovo :

• Dušan T. Bataković, Kosovo, la spirale de la haine (L’Age d’Homme)
• Slobodan Despot, La signification du Kosovo dans l’histoire du peuple serbe (L’Age d’Homme)
• Le chapitre «Vieille Serbie» du livre de Rebecca West déjà cité.

Srebrenica :

• Germinal Civikov,  Srebrenica, der Kronzeuge (Promedia Verlag, Vienne, 2009, disponible en accès libre sur Scribd en traduction anglaise: http://www.scribd.com/doc/51220592/Germinal-Civikov-Srebrenica-Star-Witness; une analyse systématique, par un reporter allemand détaché à La Haye, du témoignage du «témoin-clef» du massacre de Srebrenica)
• Louis Dalmas, Le dossier caché du «génocide» de Srebrenica (éd. Verjus, à commander sur http://www.b-i-infos.com/)
• Carlos Martins Branco, Was Srebrenica a Hoax? Eye-Witness Account of a Former United Nations Military Observer in Bosnia. (http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=731)
• Slobodan Despot, Ratko Mladić et la boîte de Pandore du conflit bosniaque (Le Temps, 1.6.2011, disponible sur: http://despotica.blogspot.com/2011/06/ratko-mladic-et-la-boite-de-pandore-du.html)
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Du réaliste au cynique, une subtile dérive du langage

J’étais invité ce matin à l’émission de débat «En Ligne directe» sur la RSR1, consacrée à un bilan des années Obama. 
En face de moi, Hugues Hiltpold, conseiller national genevois, radical d’idées et Américain de par sa mère.
Suivant la formule de l’émission, les auditeurs expriment leur avis avant et pendant le débat. Selon les animatrices, trois types d’attitudes se dégagent: les «obamaniaques», les «déçus» et... les «cyniques». 
Les deux premières catégories vont de soi. 
La troisième est une peau de banane que je me suis senti obligé de relever. Comme la radio ne permet que des échanges brefs, je finis ici ma pensée.
En somme, selon les journalistes de la RSR, toute personne n’ayant pas soutenu d’emblée le président Obama est un cynique. «Cynique», dans notre société où il est obligatoire de positiver, n’est de loin pas une qualification flatteuse. C’est même péjoratif. 
La méfiance à l’égard des bonimenteurs, religieux, politiques ou autres était jusqu’il y a peu enseignée comme une vertu. Aujourd’hui, il convient de «rêver», de «croire», d'«espérer», même en des calembredaines sans nom, tandis que le sceptique, le réaliste ou le sage sont tous affiliés, malgré eux, au club des cyniques!
Moi-même étais présenté comme le chef de file de ces «cyniques» — probablement à cause d’un passage à «Ce soir ou jamais» au lendemain de l’investiture d’Obama où je prédisais la déception que l’homme allait susciter.
Certes, le premier président noir américain a commencé sa carrère par un étrange Nobel de la Paix. Mais il s'avère que c'était un chèque en blanc pour la poursuite de la militarisation du monde. (A quoi attribuer cette décision étrange du comité Nobel? A un monstrueux lobbying du complexe militaro-industriel, ou à l'optimisme irénique, obligatoire, éméché et jobard, voire gâteux, de la grande bourgeoisie de gauche scandinave? J'opterais pour le plan B.)
Entre 2008 et 2012, Obama n’a pas fermé Guantanamo, il n’a pas arrêté les guerres coloniales US — il les a même étendues à de nouveaux  pays —, il n’a pas limité le pouvoir des banquiers — il l’a au contraire renforcé —, il n’a pas abrogé les lois d’exception paranoïaques de l’ère Bush mais les a encore renforcées de nouvelles dispositions telle que la détention indéfinie et sans inculpation de ses concitoyens.

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Bref, son action la plus tangible est la poursuite et l'achèvement de la transformation des USA en un Etat policier agressif à la solde du grand capital. On continue pourtant, comme M. Hiltpold, de parler uniquement de l’«espoir» qu’il suscite — après 4 ans de pratique, les espoirs du foot ou du violon accomplissent leurs promesses ou disparaissent de la scène, tandis que l’«espoir Obama» paraît d’autant plus inoxydable qu’il est irréalisé —, et l’on pousse en avant comme unique bilan tangible une réforme partielle et timide de l’assurance maladie!
Cette réforme serait-elle un franc succès qu’elle ne signifierait rien en face des graves atteintes aux libertés dont la même administration s’est rendue coupable. 
Pour mémoire — mais les poulets élevés dans les batteries de l’ère médiatique ont-ils encore une barrette mémoire? —, l’Allemagne d’Hitler et l’URSS de Staline avaient des systèmes de couverture sociale très avancés, mais ceux qui en bénéficiaient n’avaient que le droit de se taire. Comparaison n'est pas raison. Mais y a pas de fumée sans feu, non plus.
Du point de vue civique — «citoyen» comme l’on aime à dire lorsqu’on veut vider cette notion de son sens pour en faire son contraire —, les reculades du point de vue des libertés individuelles ne sauraient être compensées par aucune avancée en matière sociale. A moins qu’on veuille édifier un hospice à la place d’une société d’hommes et de femmes libres.
Mais qui nous dit que ce n’est pas justement ce que l’Occident las de lui-même a envie de devenir?

PS Dans le bulletin de nouvelles précédant cette émission, à 8h, Novak Djoković, n° 1 du tennis mondial et patriote serbe éhonté, était une fois de plus présenté comme un «Croate». C’est pour ainsi dire machinal, ici comme ailleurs en Occident. Le conditionnement des esprits est si intériorisé qu’il est leur très difficile de présenter comme «serbe» un personnage positif. A ceux qui me traiteraient de parano, je réponds que le lapsus inverse n’a jamais été observé. Par exemple, que l’on qualifie accidentellement de serbe le tennisman croate Goran Ivanišević, les skieurs Kostelić ou tel footballeur suisse d’оrigine albanaise.

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L'heure du loup

J’aime le loup. Pour la nation d’où je viens, c’est un animal héraldique. Il orne le blason de l’homme libre, dur à cuire, sagace et intrépide. Dans la Couronne des montagnes, le grand poème de la lutte contre l’envahisseur turc, c’est du reste le prénom de héros le plus courant. Vuk, le Loup. La virilité incarnée.

Parmi les vertus du héros-loup, la sensiblerie ne tient pas, on s’en doute, un très haut rang. La vue de ses propres enfants massacrés lui brise le cœur, mais n’en tire pas une larme. La cause qu’il poursuit est au-dessus de toutes les compassions. La justice et la morale communes, il n’en a cure puisqu’il est, comme Antigone, le juge, l’exécutant et la victime de son propre code de lois. Il est féroce mais droit, puissant mais austère.

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Nous voici en pleine tragédie antique. Ou en plein western, selon votre goût. Dans le fantasme en tous les cas, sachant que l’animal réel préfère le lynchage en meute au combat singulier et n’hésite pas à saigner tout un troupeau pour ne déguster qu’une demi-brebis. Rien de noble là-dedans.Il n’empêche : si la réalité est loin de l’idéal, l’image que répandent de cette belle bête les autorités fédérales de l’environnement et les ONG alliées est à la limite de l’insulte. A les en croire, le loup serait un maraudeur trouillard qui n’oserait même pas s’en prendre à l’homme ! A peine plus qu’un renard fouille-poubelles. Et dire qu’il y a des criminels, dans certains cantons arriérés, qui osent le tirer ! Suivez mon regard…

Une fois, de nuit, dans un sous-bois du fond de l’Épire, trois loups ont croisé mon chemin. Une apparition : trois formes claires trottinant sans hâte, trois paires de braises reflétées par le faisceau de la lampe. Et une montée d’adrénaline brutale, atavique, comme si vous découvriez une vipère sous vos draps. Depuis, je me demande comment ces messagers d’un autre espace et d’un autre temps — préindustriels — pourraient se fondre dans notre paysage rationalisé et quadrillé sans y laisser leur personnalité. Autant faire pousser des dinosaures en pot.

Mais je me demande aussi, du coup, d’où vient cette passion des nouvelles classes bureaucratiques des villes pour le vieux prédateur de nos campagnes. Tient-elle à cette oisiveté des nantis qu’a si bien épinglée la sagesse populaire : « Un curé désœuvré baptise même les cabris ! » dit-on dans ces mêmes Balkans où l’on connaît encore la bête — ou selon les mots de feue ma grand-mère, qui avait le verbe vert : « Qui a trop de beurre s’en badigeonne même le cul ! »

A moins que, plus subtilement, la réintroduction forcée du fauve le plus effrayant du bestiaire collectif dans un paysage jusqu’ici totalement bénin soit encore un élément de ce harnais de peur que l’Occident s’impose à lui-même, ayant épuisé toutes les autres méthodes de gouvernement ? Pourquoi devrait-on, en 2012, se sentir en paix dans les forêts si l’on a déjà si peur en ville, hein ? Pourquoi ? Mais je délire sans doute, comme tous ceux qui ont vu le loup…


Le Nouvelliste, 31 mai 2012.

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L'affaire Zemmour et le reniement de la France

Une fois de plus, et peut-être une de trop, Eric Zemmour aura franchi la ligne jaune. Dans sa chronique quotidienne sur RTL, le 23 mai dernier, il s’en est pris à la nouvelle ministre de la Justice, Christiane Taubira, en des termes que SOS Racisme et le MRAP ont jugés racistes et misogynes. « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux, déclarait-il. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais ». Le chroniqueur, en somme, est taxé de discrimination non pour avoir évoqué le sexe ou la couleur de peau de la ministre (il ne l’a pas fait), mais pour avoir, justement, dénoncé ce qu’il croyait être une discrimination !
Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, scandaient les révolutionnaires. Nous voici un stade plus loin : pas de liberté pour les ennemis des ennemis de la liberté. Nous vivions dans l’absurde, nous voici désormais dans l’absurde au carré. Vous dénoncez le racisme ? C’est donc que vous êtes raciste ! Enfin, précisons : un certain racisme, le racisme antiblanc et antifrançais, qui, par décret, n’existe pas. Ainsi, jamais un rappeur de banlieue ne fut condamné pour les véritables appels au règlement de compte avec les « souchiens » qu’on entend sur l’internet ou les radios communautaires. Ainsi peut-on lire dans les Inrockuptibles que les écrits d’un Denis Tillinac, Corrézien déclaré et bon-vivant, «suintent le “Français de souche”» sans que personne ne s’en émeuve. On imagine, s’en amuse Elisabeth Lévy sur causeur.fr, le scandale si un « média honorablement connu » avait écrit que « Le dernier film de Djamel sent le Beur »…
Ainsi donc, du moment que le racisme antiblanc n’existe ni ne peut exister, ceux qui troublent l’ordre public avec des problèmes imaginaires ne peuvent être que des incitateurs à la haine raciale. La boucle est bouclée !
Voici quelques années, j’ai publié Le communisme du XXIe siècle, un essai de Renaud Camus que ses éditeurs parisiens avaient mis sous le boisseau. Il y disait en résumé que, dans son pays, on était prié de ne pas voir la voiture qui brûle devant la porte de son immeuble. J’avais accepté de publier l’ouvrage sans retouches, et sans le faire lire par un avocat. L’illustre écrivain n’en revenait pas !
Triste France, m’étais-je dit alors. Au temps où Hitler et Staline bâillonnaient l’Europe, les Français s’écharpaient en des polémiques d’une violence aujourd’hui impensable, qui finissaient parfois en duels au petit matin, et parfois en chefs-d’œuvre littéraires, mais rarement à la XVIIe Chambre. Cette France où fleurissait l’invective demeurait un idéal pour les esprits libres du monde entier. Sa défaite militaire face aux nazis signifiait la mort de la liberté en soi.
La France de SOS Racisme n’est plus un idéal pour personne. Elle n’est pas le seul pays à vivre en régime de bien-pensance, mais c’est elle qui, jadis, a inventé cette liberté d’esprit qu’elle criminalise à tout va. On y stigmatise Zemmour pour Taubira, mais aussi Pagny pour avoir déploré l’accent « rebeu » des écoliers, Kassovitz pour avoir contesté la version officielle du 11-Septembre et Taddéi pour l’avoir laissé parler… j’en passe et des meilleurs. Fossilisée, l’élite française nourrie d’une philosophie du respect de l’individu gouverne désormais par son antithèse  : le communautarisme et la peur.
L’antifascisme n’existe qu’en tant que force d’opposition. Lorsqu’il s’institutionnalise et met la main sur l’appareil de répression, il devient son contraire. La France en dérive nous en fait la démonstration.

Le Matin Dimanche, 3 juin 2012.

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Arrestation de Moshe Harel, cerveau du trafic d'organes au Kosovo: qui en parlera?

Nouvelle rapportée ce jour par l'agence serbe Tanjug et relayée par le site d'actualités Akter:

"La porte-parole d'EULEX, Irina Gudeliévitch, a déclaré aujourd'hui que l'Israélien Moshe Harel, recherché par les autorités du Kosovo depuis des années, principal suspect dans l'enquête parallèle liée à l'acte d'accusation de juin 2011 qui l'accuse de trafic d'êtres humains et de crime organisé dans le cas "Medikus"...
(lire la suite, en serbe, ici)

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Pour les francophones, je résume: 
1. Un certain Moshe Harel, principal suspect dans l'enquête sur le trafic d'organes au Kosovo en 2008, a été arreté en Israël avec une dizaine d'autres personnes. 
2. Il y a peu de chances qu'il soit extradé, puisqu'Israël n'extrade jamais ses propres citoyens.
3. Et maintenant la question-concours: combien y a-t-il de chances pour que l'arrestation du cerveau d'un des crimes organisés les plus épouvantables de notre temps, de ce concurrent du Dr Hannibal Lecter, fasse la "Une" des médias occidentaux?
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Le doigt de Dieu

Deux mil douze est une année mystique remplie de signes étranges. Que la France, qui inventa la souveraineté nationale, soit tombée sous le pouvoir de Hollande, n’est pas la moindre ironie des temps. Le Roi-Soleil et le Grand Condé doivent se retourner dans leur tombe !
Plus grinçante encore fut la journée d’investiture, où les éléments se liguèrent pour donner à une cérémonie en soi dénuée de lustre un air d’apocalypse. Le prince sans carrure porté au pouvoir par le seul rejet de son prédécesseur eut droit à une mare en guise de tapis rouge, et les grêlons lui tinrent lieu de confetti.
Puis le malheureux têtard brusquement devenu grenouille sous un si bel arrosage s’embarqua dans un aéroplane en direction des Allemagnes — et là encore, le ciel s’ingénia à lui rancir la fête. Frappé par la foudre, son équipage dut rebrousser chemin ! Éclairant du même coup le sens de l’obscur et très ancien quatrain d’Onuphre, récemment déterré par la mémoire universelle de l’internet :

« Lorsque Hollande Hongroys vaincra
Et tiendra couronne de France,
Ciel son vol foudroyera
Par despit de male alliance. »

Selon la statistique, les avions sont frappés par la foudre environ toutes les mille heures de vol, mais cela n’affecte leur fonctionnement que dans un nombre infime de cas. Pour qu’un tel pépin entrave un avion transportant un chef d’État — et ce le jour de son investiture —, les chances sont, on l’imagine, quasi-nulles. S’il est jamais arrivé que Dieu pointe sur quelqu’un son doigt, c’est ce mardi 15 mai 2012 qu’il l’aura fait.
Admettons un instant cette hypothèse et demandons-nous pourquoi.
Les rois de jadis avaient, dit-on, la grâce de guérir les écrouelles le jour de leur sacre. Miraculeux ou non, le premier geste d’un roi était donc de toucher ses sujets ! Or le roi Hollande n’a même pas eu le temps de tester ses éventuels pouvoirs, tant il était pressé de… quitter ceux qui l’avaient élu ! Afin de présenter ses hommages aux patrons de l’empire européen qui siègent à Berlin.

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De sacre en sacre: Hollande et Henri IV...

Dans ce pays en crise profonde, divisé, vacillant, l’abandon de poste post-électoral est en passe de devenir une tradition. Jospin désertant la politique après son élimination par Le Pen, Sarkozy filant se dorer la pilule sur le yacht d’un milliardaire, et maintenant Hollande commençant par quitter sa terre pour aller flatter l’étranger. Pour cet apparatchik millionnaire, socialiste par opportunité, ses pairs ne peuvent se trouver que dans les hautes sphères : dans une Europe supranationale sans aucun pilotage démocratique, et d’où, par surcroît, les Français ne reçoivent plus que de mauvaises nouvelles. Les faillites se succédant dans leur voisinage, leurs impôts flambant dans des guerres coloniales qui ne leur rapportent rien, la foudre est tombée à pic pour stigmatiser la « male alliance  » qui fait de chaque prince européen un aveugle encordé à une procession de fous courant au gouffre par couardise et refus de responsabilité.

Le Nouvelliste, 18 mai 2012.

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Echec à la reine

Les combats de reines ne sont pas qu’un spectacle typiquement valaisan au retentissement international. Ils constituent un cas rare de divertissement impliquant des animaux qui ignore le sang versé, le voyeurisme sadique et la jubilation primaire de l’humain sur des créatures inférieures dans des affrontements truqués à la base. Les combats de reines sont à la tauromachie ce que la justice civile est au lynchage : un grand saut de civilisation. On élève les reines par tradition familiale, pour ainsi dire comme des membres de la famille, on les ménage en vue de leur noble destinée, et on les fait combattre portantes afin d’émousser leur agressivité. Alors que les tragiques taureaux d’Espagne sont assommés de drogues pour ne pas risquer d’écorner la superbe du macho attifé comme une marquise qui doit leur percer la nuque au terme d’une séance de harcèlement révoltant de cruauté, les reines d’Hérens ne sont confrontées qu’à leurs égales, mues par leurs seules rivalités instinctives et pacifiées par le jeu naturel des hormones.
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Ce témoignage éclatant d’un haut degré de conscience et de respect du vivant est à lui seul une raison d’aimer le Valais. Quoi d’étonnant à ce que les bureaucrates de Berne s’apprêtent à le biffer d’un trait de plume ? Arrivant à la suite de la Lex Weber, du dézonage massif des zones à bâtir et de la motion Gasche visant les retours de concessions, le plan de politique agricole 2014-2017 du Conseil fédéral se présente comme l’estocade du matador. Il conditionne les aides directes aux éleveurs par une formation agricole complète. N’y auraient donc droit que 10 % des éleveurs actuels de la race d’Hérens. Le dévouement, l’amour et la passion des 90 % d’amateurs restants ne représentent aucune garantie aux yeux des cols bleus.
Garantie de quoi, au fait ? Quelle menace pour la santé publique, la paix civile ou l’écosystème cela représente-t-il d’élever une belle vache noire dans son préau ? Les apparatchiks capables d’éradiquer des centaines de milliers de bêtes en Europe sur la moindre suspicion d’épidémie — un massacre de faibles qui ne leur sera pas pardonné au Jour dernier — réussiront sans doute à dénicher dans cette tradition bénigne un risque intolérable. Comme dans toutes les traditions, au reste.
On voudrait susciter un mouvement de sécession valaisan qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Mais on aurait tort de personnaliser le cas. Le rôle d’essuie-pieds de la Suisse urbaine affecté au Valais n’est que le symptôme d’un putsch affectant toutes les sociétés évoluées : l’accès au pouvoir absolu d’une caste d’administrateurs purement cérébraux, universitaires, en possession d’aucun métier concret, vénérant la lettre et sourds à l’esprit des choses, et convaincus par formatage que toutes les coutumes non réglementées constituent une anomalie intolérable et dangereuse.
Contre le fléau du nivellement bureaucratique, les belles vaches d’Hérens n’auront guère de chances. A moins qu’on appelle Franz Weber à la rescousse…

Le Nouvelliste, 24 avril 2012.

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Le sens du trafic

Berlin n’est, comme le décrivait un de ses écrivains, qu’une enclave urbaine cernée par la steppe et les loups. Durant un demi-siècle, son isolation fut encore aggravée par le morne désert de la RDA communiste. C’est dire l’importance de ses ponts aériens.
Les Berlinois étaient fiers, à juste titre, de leur bel aéroport de Tegel, construit vers 1965. A 8 km seulement du centre ville, son terminal en hexagone avait été bâti autour d’une boucle routière, formant de la sorte un véritable « drive-in » où l’on pouvait se faire déposer quasiment au pied des avions, disposés en étoile. Une trentaine de mètres seulement vous séparaient de l’envol, check-in et contrôles compris. C’étaient les années soixante : au nez et à la barbe des totalitaires, l’Occident pavanait son idéal de liberté au travers de cet art hautement symbolique qu’est l’architecture. A l’Est, la stagnation, la bureaucratie, les passeports intérieurs et les trains délabrés ; à l’Ouest, le monde entier à quelques heures de vol, sans tracas ni formalités. Une utopie réalisée !

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Une utopie, mais aussi un montage de propagande destiné à faire barrage aux sirènes du collectivisme.
Nous voici en 2012 et Tegel va fermer dans quelques semaines. Le bloc soviétique a disparu, Berlin est réunifiée, le modèle occidental triomphe. A la place de la confortable aérogare, symbole d’une époque révolue et qui doit s’en aller avec elle, tout comme les statues de Lénine, voici ce que la pensée libérale nous propose : le mastodonte de Berlin-Brandebourg, un complexe industriel destiné à traiter jusqu’à 50 millions de passagers par an. Son dessin est fonctionnel, gris, sans grâce ni joie : le mot « carcéral » s’impose de lui-même. Des kilomètres de couloirs à parcourir — à l’aide de trottoirs roulants, bien entendu.
Tegel aurait encore pu servir, mais son concept, paraît-il, est devenu incompatible avec les normes de sécurité du XXIe siècle. Les architectes l’avouent : ce n’est pas la fluidité et la rapidité qu’on recherche désormais, mais leur contraire. Des goulets d’étranglement sont indispensables pour filtrer et fouiller les terroristes en puissance que nous sommes tous désormais. De même que les allées labyrinthiques jalonnées d’échoppes pseudo-détaxées, explicitement destinées à financer le mastodonte en soutirant à chaque usager des faux frais devenus quasi inévitables, délais et queues aidant.
En 1965, l’infrastructure était conçue pour servir les gens. En 2012, les gens sont conditionnés pour justifier l’infrastructure. Pourvu qu’on leur parle de « modernité », de « terrorisme » et de « sécurité », ils acceptent n’importe quoi. Même de baisser la culotte pour partir en week-end.
A Berlin, point focal d’une titanesque confrontation des mondes, nous mesurons avec précision le chemin parcouru depuis la fin de la Guerre froide. Nous n’avons pas vaincu le dressage totalitaire et paranoïaque : nous l’avons intégré !

Le Nouvelliste, 11 avril 2012.

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Les directives de l'UE pour 2012

Une image valant mille mots, voici le résumé : 


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Duende

L’ancien footballeur anglais David Icke a gagné son titre de champion du monde des conspirationnistes en soutenant dans ses conférences que nous étions gouvernés par une élite de lémuriens qui auraient colonisé la Terre depuis la nuit des temps. La Reine-Mère, non contente de ses origines allemandes, serait ainsi un lézard vieux de deux siècles et mangeur de chair humaine.

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Peut-être. Rien ne doit nous surprendre, comme l’on disait dans l’armée yougoslave juste avant sa dislocation.
 Je connais, moi, une autre conjuration, reliant une autre élite éparpillée aux quatre coins du village global. Ses membres se reconnaissent à des signes discrets mais qui ne trompent pas. Ils — et elles, n’ayez crainte Mesdames — ont tellement aimé les livres d’aventures de leur jeunesse qu’ils ont fait de leur destin une «bibliothèque verte». Ils connaissent la valeur du temps, aussi n’en sont-ils jamais avares. Ils font de leur travail un art. Ils savent que rien ne peut nous arriver sinon la mort, laquelle ne fait même pas mal. Ils sont des seigneurs égarés dans la fourmilière. Une sacoche-cabine attend, prête, au pied de leur bureau, pour leur permettre de changer de vie sans devoir retourner chez eux. Les gens sérieux et déjà morts les traitent d’éternels enfants.
Ce sont d’anciens soldats, des luthiers, des romancières ou des sujets du roi patagon, mais nul ne tient le registre de cette fraternité-là. A quarante ans passés, je m’aperçois que ma vie n’a jamais eu d’autre but que de la retrouver.
L’un d’eux, appelons-le Pantos, fut officier dans la Légion. Je le retrouve à l’occasion dans des capitales insolites où nous explorons des affaires que les prudents et les rassasiés dédaignent. Nous voici célébrant le printemps sur l’une des plus agréables terrasses d’Europe.
Il me parle de ses incursions nocturnes en hélico, tous feux éteints, sur le territoire des fiers Afars de Djibouti, que la Légion soutenait en douce dans leur guerre contre les Somalis. Conciliabules d’yeux écarquillés autour d’un feu de camp, dans l’odeur du cabri grillé et la fièvre érotique que vous procure la mastication du khat. Passe l’ombre du Crabe-Tambour, l’inoubliable capitaine Willsdorf de Pierre Schendoerffer, pris en otage par les tribus du coin et qui devint leur chef de guerre.

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Il me parle de son ami l’éminent diplomate mauritanien qui se vantait d’avoir recouvert la vue de ses trente ans grâce à une poudre urticante qu’il avait achetée à une vieille au marché de Bamako.
« Et… il se l’était versée dans les deux yeux? A la fois?
— Oui. Pendant un quart d’heure, il a cru avoir fait la connerie de sa vie. Puis ça a passé.»
Comment qualifier cet univers parallèle à mille lieues de l’hospice qu’est devenu l’Occident? Un vieux terme espagnol me vient, mis à l’honneur jadis par Garcia Lorca. Duende. Ce «charme mystérieux et ineffable» que véhicule le flamenco, ainsi que toute expression fulgurante et vraie. Duende, le démon qui nous garde, dans la vie comme dans l’art, de verser dans l’imposture.

Le Nouvelliste, 27 mars 2012.

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Combat de titans

Ce soir, au Téléjournal suisse, débat d'une virulence inhabituelle entre Franz Weber, vainqueur de la votation populaire sur les résidencees secondaires, sauveur de Lavaux, de Delphes, des forêts du Danube, des Baux-de-Provence et de nombreux autres joyaux du patrimoine humain, protecteur des éléphants du Togo et des chevaux sauvages d'Australie, et Bernard Crettaz, sociologue alpin, auteur de plusieurs livres.
L'intervention de Crettaz commence par: "Grâce à moi...".
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Hommage à Franz W.

A l’heure où cette chronique était rédigée, je ne savais encore quelle serait l’issue du vote sur les résidences secondaires. Est-elle passée, et le Valais sinistré devra-t-il quitter la Confédération, comme l’a suggéré un farouche indépendantiste alpin ? Est-elle rembarrée, et la cohorte des grues et des bétonneuses envahira-t-elle les contreforts du Cervin, ainsi que le prophétisait une hallucinante affiche de la Fondation F. W. ? La question est cruciale et futile tout à la fois. Cruciale pour la survie de certains secteurs économiques et d’un certain mode de vie. Mais futile au regard de la signification profonde de ce débat dans le monde d’aujourd’hui.
Ce qui importe, c’est le fait même que nous ayons eu à en débattre, et que chaque citoyen de ce pays ait eu l’occasion de soupeser en son âme et conscience une question philosophique essentielle. Les Suisses aiment décomposer en unités triviales et « opérationnelles » les choix les plus abstraits. C’est un tour d’esprit dont l’initiative même de Franz Weber est affectée. Traduire en interdictions et en quotas rigides une préoccupation visionnaire pour notre environnement était sans doute maladroit. Il n’en reste pas moins que, de la sorte, cette préoccupation a été soumise à la connaissance et au raisonnement de chacun par la voie insolite de l’initiative populaire. 

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Connaissez-vous un autre pays en ce monde prétendument démocratique où le citoyen soit consulté, et donc respecté, à ce point ? La Suisse est le seul exemple connu de collectivisme abouti. Certes, cela coûte, cela ralentit les « grandes décisions », cela complique la vie des gouvernants et cela énerve. Mais — et c’est infiniment plus important — cela coupe court à la tentation innée de toutes les castes dirigeantes : faire notre bonheur à notre insu, malgré nous et, pour tout dire, contre nous.
Rousseau l’avait pressenti, notre époque le confirme : le progrès des arts et des sciences ne signifie nullement le progrès de la conscience ni de la condition humaine. A mesure qu’il se technicise, notre monde se totalitarise. Autrement dit, il régresse. L’individu s’y dissout dans le groupe, les fins dans les moyens, le cas dans la statistique, l’intérêt commun dans la pression corporative. On en vient ainsi, par exemple dans l’UE, à tolérer que le destin de millions de citoyens soit dicté par des spectres dépourvus de toute caution populaire et — c’est plus grave — de toute consistance de caractère, de vision ou d’idées.
Tout le contraire d’un Franz Weber ! Cet homme habité est une Antigone, peut-être la dernière, de notre temps. Sa volonté inflexible a déjà sauvé Lavaux du béton et le sanctuaire de Delphes de l’horreur sidérurgique. Ses combats les plus incongrus sont peut-être les plus prophétiques. Il incarne l’âme suisse, tissée d’indépendance, de ténacité et de prévoyance. L’ire extrême qu’il suscite est la poussière de gloire que seul un grand homme soulève sur son passage.

Le Nouvelliste, 12 mars 2012.

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2012, année de la bêtise!

Nous voici en 2012 : il ne nous reste que quelques mois à vivre. Ce n’est qu’une rumeur, mais sa seule persistance me fait redouter que ce monde court au suicide par autosuggestion.
Relayer des lieux communs sans recul critique, c’est du conformisme. Les relayer au détriment de ses propres intérêts, j’appelle cela de la bêtise. Or c’est aujourd’hui l’usage commun de la grande majorité des médias européens. Et je ne parle plus du calendrier maya. Je m’en suis aperçu en voyant qu’au fil du temps, mes sources d’informations fiables sont devenues de plus en plus exotiques, allant des Amériques rebelles à ce monde oriental ou slave que les ex-civilisateurs et les ex-évangélisateurs ignorent avec un mépris indéfectible, car congénital.
Si l’on avait dit à Voltaire qu’un jour le débat d’idées serait plus nourri en Russie, dans les Guyanes ou aux Indes que dans la patrie des droits de l’homme, il aurait crié : « Apocalypse ! ». Eh bien, nous y sommes ! Pendant qu’en France l’on traque les déviants et que des ministres, des élus, des artistes passent à la trappe pour un mot de travers, pendant qu’en Suisse les esprits s’absorbent dans une laborieuse microgestion des effets en fuyant toute réflexion sur les causes, le reste du monde contemple avec stupeffroi l’écroulement du monde euro-atlantique et prépare la décolonisation finale. Des décennies après le retrait des armées, voici que les conceptions et les illusions des colons européens s’apprêtent, elles aussi, à quitter la scène, emportées par leur retentissante défaite à domicile.
De quoi parlons-nous ? Le catalogue de ces âneries suicidaires et sacrées est pléthorique, allant de la « construction européenne » dictée par les financiers, aujourd’hui comme hier fossoyeurs de l’Europe, aux taxes climatiques qui ne sauveront que la bureaucratie, en passant par les impasses de l’égalitarisme à tout cran dont l’URSS elle-même avait fini par saisir le ridicule. Sans oublier le trend majeur : une application infantilisante du principe de précaution à tous les secteurs de l’activité, soumettant bientôt le moindre de nos gestes à une évaluation juridique des risques et des responsabilités. Sauf dans un domaine précis : celui des affaires internationales. Ici, nul calcul des conséquences n’enraye l’imposition fanatique d’une démocratie abstraite à des pays qui, comme par hasard, sont pointés dans l’agenda géopolitique de la CIA. On va donc démocratiser la Syrie sur le modèle libyen sans tirer aucune leçon du chaos précédent, sans aucune compassion pour les populations bombardées puis livrées aux gangs.

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Si vous avez sursauté une ou deux fois à la lecture du paragraphe précédent, c’est que nous ne sommes pas toujours d’accord. Si vous avez tremblé d’indignation comme un diesel au point mort, c’est que vous me donnez raison contre M. Hessel : son « Indignez-vous ! » se traduit en réalité par « Ne pensez pas ! ».
Car l’Européen moyen ne s’indigne vraiment que de la liberté d’autrui. Dans son esprit rétréci, l’apocalypse 2012 a déjà eu lieu.

Le Nouvelliste, 29 février 2012.

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Pourquoi les nouveaux-nés devraient-ils vivre, après tout?

  1. Alberto Giubilini1,2,
  2. Francesca Minerva3,4

+ Author Affiliations

  1. 1Department of Philosophy, University of Milan, Milan, Italy
  2. 2Centre for Human Bioethics, Monash University, Melbourne, Victoria, Australia
  3. 3Centre for Applied Philosophy and Public Ethics, University of Melbourne, Melbourne, Victoria, Australia
  4. 4Oxford Uehiro Centre for Practical Ethics, Oxford University, Oxford, UK
  1. Correspondence to Dr Francesca Minerva, CAPPE, University of Melbourne, Melbourne, VIC 3010, Australia; francesca.minerva@unimelb.edu.au
  1. Contributors AG and FM contributed equally to the manuscript.

  • Received 25 November 2011
  • Revised 26 January 2012
  • Accepted 27 January 2012
  • Published Online First 23 February 2012

La conséquence logique de la banalisation de l'avortement, la voici: la mise à mort des nouveaux-nés encombrants.
Ce n'est pas une idée hitlérienne enterrée dans les ruines de Berlin en 1945, mais bien une proposition formulée par deux chercheurs dans le "Journal of Medical Ethics" du 23 février 2012.
Je traduis l'abstract:
"L'avortement est largement accepté, même pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la santé du fœtus. En montrant (1) que tant les fœtus que les nouveaux-nés n'ont pas le même statut moral que les personnes réelles, (2) que le fait que les deux sont des personnes potentielles est moralement insignifiant et (3) que l'adoption n'est pas toujours dans le meilleur intérêt des personnes réelles, les auteurs soutiennent que ce que nous appelons l'«avortement post-natal» (la mise à mort d'un nouveau-né) devrait être autorisé dans tous les cas où l'avortement l'est, y compris ceux où le nouveau-né n'est pas infirme.»
Le Dr Alberto Giubilini et le Dr Francesca Minerva (tiens, quel drôle de nom...) passeront aux yeux de certains pour des Mengele modernes. Or ils ne font que tirer la conséquence logique du relativisme établi à l'égard de la vie humaine. Si l'accession au statut de "personne réelle" est un processus graduel entre la conception et le stade de l'humain accompli, le moment de la mise à mort autorisée n'est qu'une affaire de curseur qu'on déplace d'un côté ou de l'autre.
Reste juste un point à éclaircir, assez cocasse: à savoir, le stade d'aboutissement du processus. Qu'est-ce qu'une "real person"? A quel âge commence-t-elle? Avec l'apparition du langage? Des poils pubiens? L'obtention du droit de vote?
Une réponse "large" à cette question pourrait fournir une solution efficace et "légale" au problème de la surpopulation mondiale!

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La bouillabaisse (à propos de l'échine trop raide de Pierre-Yves Maillard)

La bouillabaisse

Dans une vie antérieure, Pierre-Yves Maillard et moi avons usé nos culottes sur les mêmes bancs: ceux de l’Université. J’étais anarchiste réac, il était de gauche, d’une gauche militante et disciplinée. Cela ne nous empêchait pas d’avoir des débats francs, encore que houleux, sur le monde comme il ne va pas. De toute façon, nous finissions par nous réconcilier autour d’une partie d’échecs clandestine, sur un jeu de voyage placé entre nos deux sièges, pendant des cours narcoleptiques de linguistique péridurale ou de structuralisme agraire. 
Je l’avoue ici: il me battait souvent. J’espère qu’il a cultivé cette gymnastique d’esprit autant qu’il a persévéré dans ses engagements.
Depuis, nous avons tous deux pris du poids. Lui a en plus pris du grade, poussant jusqu’au conseiller d’Etat. Et plus si affinités.
Justement, ce maussade 14 decembre 2011 à Berne, ce sont les affinités qui ont posé problème. De toute évidence, PYM n’a pas eu l’échine assez souple pour être admis au Conseil fédéral. 
A l’époque, les idées et l’attitude de PYM ne sortaient pas encore du lot autant qu’elles en débordent aujourd’hui. On était socialiste, on avait des principes universels qu’on défendait toujours et partout. Ainsi a-t-il fini syndicaliste. Quand je croise, de temps en temps, son regard bleu suraigu, je m’assure qu’il est resté lui-même. C’est son environnement qui, en se liquéfiant idéologiquement, a souligné sa constance de caractère et d’idées.
A l’exécutif vaudois, il lui a fallu composer. Que fait-on d’autre, chez les Vaudois, que composer? Je te prête un MI si tu me files deux LA… Ansermet reviens! pour orchestrer ces siècles de composition ininterrompue dans tous les domaines! N’importe: il aura défendu dans son domaine, qui est celui de la santé, une ligne personnelle — ou plutôt non: très classiquement sociale, mais marginalisée par le revirement néolibéral de la gauche de pouvoir.
Un socialiste défendant le socialisme? Décidément, dans la Suisse de 2011, c’en était trop! PYM fut balayé au profit de l’agréable Alain Berset, mieux vêtu. Comme pour d’autres, sa compétence n’était pas en cause. C’était son incompétence qui était lacunaire.

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Devinette: lequel de ces deux socialistes suisses a été élu au Conseil fédéral? (Montage L’Hebdo/Keystone 16.11.2011)

Tout attendu qu’il était, le barrage qu’on a opposé à ce ministre éprouvé, capable, représentant l’autre grand pôle économique du pays, avait quelque chose de quasiment… nord-coréen. Jamais un banc de méduses n’aura été si compact. On imaginerait presque un complot. Par exemple, le cartel des assureurs se réunissant discrètement, quelques jours avant l’élection, avec cinquante ou soixante députés serviles à qui l’on aurait fait passer un mot d’ordre simple, où le suisse allemand aurait pris les intonations de Charles Pasqua: «Pas de ce fadoli-là dans nos murs! Des fois qu'il nous flanquerait la caisse unique, té!» Ensuite de quoi tout le monde serait allé se taper une bonne bouillabaisse. Histoire de contempler dans son assiette l’image de ce qu’on est devenu.

Le Nouvelliste, 10 février 2012.
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A la poubelle ou au musée (un artiste quia de la frite)

Où finit l'art, où commence la foutaise? La question se posait depuis la nuit des temps, elle est devenue obsolète avec l'invention de l'art conceptuel.
Vous prenez deux vieilles frites pour deux vieilles frites et vous les flanquez à la poubelle? Il vous en cuira, vandale! Bien qu'étant galeriste, vous avez détruit une oeuvre d'art!
Ce n'est pas l'artiste qui vous le dit, mais le juge! Et sans hésiter! Car, si l'art conceptuel irrite et déboussole les ignares, il offre à la justice un critère imparable pour déterminer la nature de ses productions. Pour départager le chef-d'oeuvre du détritus, le critère est simple: son prix!
Du moment qu'il se trouve un client - en l'occurrence, une copine de l'artiste - prêt à débourser des milliers d'euros pour de la bouffe périmée, la cause est entendue: nous sommes en présence de l'ART!
Le concepteur de ces fameuses frites avait sans doute ses raisons (que nous ne pouvrons pas comprendre) pour les immortaliser, et même les couvrir d'or. Mais sa véritable performance d'artiste est ailleurs: par sa victoire devant les tribunaux, il dresse un piédestal à l'arbitre, su commissaire et au critique suprême de l'art moderne: le dieu Argent...

Source: LE MATIN, 13.2.2012.

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Les coulisses de Xenia: les morts parlent enfin (sur l'affaire Luca)

y a-t-il une chance pour que Luca Mongelli soit enfin reconnu vivant, et non congelé dans la neige depuis dix ans?
Lecture de "Canines" et commentaire sur les derniers événements.

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Les coulisses de Xenia: Pardon, Luca ! - YouTube

Depuis quelques semaines, l'affaire Luca Mongelli s'internationalise et prend une ampleur exceptionnelle. La ministre de la justice suisse, Mme Simonetta Sommaruga, interpellée par l'ambassadeur d'Italie, s'est dite choquée par le calvaire de cet enfant.

En prévision de la conférence de presse du Ministère public valaisan et de la manifestation pro-Luca à Sion, le 26 janvier prochain: un résumé de l'affaire Luca Mongelli et prise de position de Slobodan Despot, éditeur du livre.

***

Pour rappel: le roman CANINES de Janus, publié aux éditions Xenia, restitue de manière concise et claire la version officieuse, mais plausible, de cette affaire. Ce roman a contribué à raviver le souvenir du martyre de Luca. Lecture utile, voire nécessaire, pour quiconque veut se faire une idée équilibrée de l'enjeu.

En attente d'accréditation pour la conférence de presse, l'éditeur de CANINES sera présent jeudi matin devant le Ministère public, rue des Vergers 9 à Sion.

***Liens***

Page du livre:
http://www.editions-xenia.com/livres/canines/

Chronique de Slobodan Despot parue dans *Le Nouvelliste* le 22 décembre 2011:
http://despotica.blogspot.com/2011/12/peanuts-la-suite.html

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L'invisible M. Paul

En ce jour historique [18 janvier 2012, note de l'auteur] où Wikipedia s’est mis hors ligne pour protester contre la censure de l’internet par le gouvernement américain au nom de la «guerre-au-terrorisme», je pense très fort à Ron Paul. je Il est le principal obstacle républicain à l’investiture de Mitt Romney, et pourtant vous n’avez jamais entendu parler de lui. Or il est porté par un réel mouvement de fond. L’économiste Paul Craig Roberts écrit carrément: «L’Amérique a encore une chance, et elle est très mince. Elle peut élire Ron Paul à la présidence, ou sombrer dans la tyrannie». 

La tyrannie en Amérique? Sous un président noir, démocrate et prix Nobel de la Paix? Vous délirez!

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C’est vrai: je délire. Ce qui suit peut-il être l’œuvre d’un Nobel de la Paix?

Le dernier jour de 2011, juste avant le réveillon, M. Obama signait le «Defense Authorization Bill», une loi martiale permettant la détention indéfinie et immotivée de n’importe quel citoyen américain. Le 4 janvier, il créait un «Bureau antiterroriste» chargé de «renforcer la sécurité intérieure en combattant l’extrémisme violent» dans le pays. On comprend le début de la proposition: il signifie «Etat policier». Mais de quel extrémisme violent l’Amérique a-t-elle été victime depuis l’énigmatique 11 septembre 2001? 

M. Obama n’a pas clos le camp de torture de Guantanamo, ni rappelé ses tueurs. Au contraire: par le recours massif aux drones, il a furtivement étendu la zone des tueries — qui n’en sont pas, du moment qu’elles n’impliquent plus de vies américaines — à six pays musulmans. Il a blindé la raison d’Etat face à la loi et bloqué toute procédure à l’égard des criminels du régime précédent, celui de M. Bush. Il a saboté un traité mondial d’abolition des bombes à sous-munitions. Il a ratifié tous les abus israéliens. Et il a légitimé l’assassinat sommaire des «ennemis» de l’Etat américain sur toute la planète. 

Par ailleurs, loin du coup de balai dans le guêpier bancaire qu’on attendrait d’un président de gauche, M. Obama a introduit les prédateurs de chez Goldman-Sachs au cœur de l’administration. En faut-il davantage pour pousser les démocrates à désavouer ce tyran? Sans doute, puisque personne, dans son camp, n’a formulé d’objection à cette dérive totalitaire.

En face encore moins, puisque c’est en substance le programme de MM. Romney, Gingrich, Perry et consorts, tous plus belliqueux et plus affairistes les uns que les autres. Eux ou Obama, c’est du kif: le règne sans partage du lobby militaire!

M. Ron Paul, lui, propose le repli des troupes, la fin de l’Etat omnipotent et fouineur, la responsabilisation des citoyens, le retour aux racines de la Constitution. Nous devrions saluer ce vieux jeune homme qui veut raisonner un empire devenu paranoïaque. Or nous l’effaçons de nos écrans, car il n’est pas prévu dans le logiciel et que nous n’avons plus l’intelligence d’observer par nous-mêmes. 2012 pue la guerre et nous y allons tout droit, par paresse mentale.


Le Nouvelliste, 23 janvier 2012.

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Grounding

C’était au temps où Swiss avait de l’air. C’était au temps où la croix blanche s’étalait au beau milieu des empennages, comme un étendard, et non dans leur coin comme une note en bas de page.
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C’était au temps où le personnel de cabine ressemblait encore à la chaleureuse copine de votre mère plutôt qu’à un métrosexuel exaspéré rêvant d’Ibiza pendant qu’il verse distraitement le café à des ploucs qu’il méprise.
C’était… le jour même du terrassement (pardon, du « grounding » : ça rassure) de Swissair par une élite de cuistres qui avaient mis en gage une maison de granit pour bâtir des châteaux de vent.
Mon ami D. a raconté la journée ailleurs, mais le rappel s’impose. Il se trouvait donc à Kloten ce funeste 2 octobre 2001 où la speakerine de l’aéroport annonça la faillite du fleuron national avant de fondre en larmes devant son micro. Scène déchirante : tous les Suisses présents firent de même. A l’exception des responsables préparant déjà, de tête froide, leurs parachutes, leurs alibis et leurs excuses.
Ce jeune homme, qui se rendait en Serbie pour son travail, faisait partie des milliers de clients trahis par la dernière compagnie susceptible de trahison. A tout hasard, il s’adressa à la dame du check-in. « Belgrade ? Filez, vous avez juste le temps d’attraper le vol de la JAT ! — Mais je n’ai pas leur billet ! — Plus tard ! — Et mes bagages ? — On fait suivre ! »
Assis parmi des dizaines d’« aéro-stoppeurs » éberlués comme lui, il s’entendit expliquer que la compagnie yougoslave transporterait gracieusement les voyageurs de Swissair. Ceci en mémoire d’un geste plus noble encore : lorsque la Yougoslavie fut frappée par l’embargo calamiteux de l’ONU, en mai 1992, Swissair rapatria spontanément vers l’Europe les passagers et les équipages de la JAT immobilisés aux quatre coins du monde. L’intégrité et l’humanité de l’esprit helvétique bravaient encore non seulement la loi du profit, mais encore la terreur du politiquement correct.                                                                                           
La JAT, bien que brinquebalante, a survécu à toutes les guerres. Ses Boeings d’occasion ont appartenu à des casinos du Nevada, ses hôtesses ont les bas qui filent, ses sandwiches sont secs, mais elle vole. Swissair est bien morte. Sa réincarnation monosyllabique ne lui ressemble que par les mirages du marketing.
Pourquoi l’affaire Hildebrand m’a-t-elle remis en mémoire cette anecdote ancienne ? Peut-être qu’en voyant un ancien ministre fouler aux pieds ce secret bancaire qu’il a si âprement défendu, un patron de banque nationale se cacher derrière sa femme, et la curée médiatique pousser au suicide le seul acteur honnête de cette farce de fin d’époque, j’ai retrouvé cette même insensibilité à l’égard des valeurs héritées, cette même mesquinerie qui se veut raison, qui a présidé au « grounding » de 2001.
Qui a dit que Swissair, c’était l’image de la Suisse ?

Le Nouvelliste, 13 janvier 2012.
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Noël, toujours et malgré nous!

Voilà six semaines que les sirènes de la consommation nous y préparaient. Elles étaient bien les seules. Les curés se raréfient comme l’ozone au-dessus de la calotte polaire. Leurs évêques font dans l’humanitaire pour ne pas donner dans l’humain. Les Etats se gênent: faut bien donner des vacances d’hiver à la masse de perdition, mais comment les appeler désormais? Fêtes de fin d’année? Relâches? Solstice? Dans tel vieux pays soi-disant chrétien, prononcer le mot « Noël » est interdit, dans les autres c’est juste ringard. Il faut dire « sodomie », « partouze », il faut dresser le catalogue des dépravations, tout sera moins compromettant que de parler de la nativité de Dieu.
Merci, donc, aux centres commerciaux de nous avoir servi les ultimes restes de la bonne vieille imagerie européenne et chrétienne: anges, séraphins, rois mages, crèches, barbes blanches et paille jaune. Tout le monde est rassemblé autour du berceau, les lampes brûlent et les cantiques jouent en sourdine. Tout est à sa place, à un détail près: le berceau est vide. On a escamoté le bébé pour ne froisser personne. 
Cela n’a pas entravé la marche des affaires. Au contraire!
La préparation d’artillerie terminée, on est passé à l’attaque, armés de victuailles jusqu’aux dents! On fête contre vents et marées. Les familles, parce que c’est la fête des familles, où l’on se retrouve, où l’on fait trêve mais où l’on finit par faire jaillir des rancoeurs bandées et enfouies sous les feuillages comme des pièges à loups. Les hédonistes, parce que c’est le meilleur prétexte à bombance de toute l’année. Les païens, parce que c’est le retour du dieu Soleil. Les orthodoxes comme moi, parce que c’est le Noël des copains et qu’on va remettre ça, en plus gras, dans deux semaines.

C’est le Tao-te-King qui résume de la manière la plus sobre la dégringolade de cette civilisation qui fut la nôtre. Remplacez « Tao » par « foi » dans ce qui suit, et méditez:


Après la perte du Tao, vient la vertu.

Après la perte de la vertu, vient la bonté.

Après la perte de la bonté, vient la justice

Après la perte de la justice, vient le rite.

Le rite est l’écorce de la fidélité et de la confiance,

mais il est aussi la source du désordre.


Nous avons eu les sursauts de foi, de vertu, de bonté, de justice. C’est toute notre histoire. Nous voici désormais à l’ultime Noël du rite, « écorce de la fidélité et de la confiance ». Le prochain sera sans doute celui du désordre.

Il n’est même plus temps de se lamenter, de déplorer, de condamner... C’est un sourire léger qui me vient. Comme un soulagement: nous voici seuls face à nous-mêmes, sans l’armure de lois, de préceptes et de croyances qui pensait pour nous. Nous voici au temps que Guénon avait pressenti, où l’effondrement des systèmes de pensée élaborés durant des siècles laisserait place à tous les vents du chaos... Y compris ceux de la liberté.
Pourquoi déplorer la fin d’une époque où nous fûmes dressés, systématiquement, à faire le contraire exact de tout ce qui nous était prescrit, en commençant par nous juger nous-mêmes et à vouloir bétonner notre merveilleux destin par l’accumulation, la surprotection, la banque et la technologie, les quatre cavaliers du péché contre l’espérance?
Joyeux Noël quand même! Car la joie du monde, heureusement, ne dépend pas de nous!

Xenia_noel_2011
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Peanuts, la suite?

J'ai envie, à l'approche de Noël, de vous raconter une fable. Elle m'est inspirée par le sort de "Canines", un roman que nous avons édité l'an dernier, et qui contribua à ressusciter la fameuse affaire Luca. C'est une histoire si édifiante, si universelle qu'on pourrait la résumer en quelques proverbes.
"Vous pouvez tromper tout le monde un certain temps; vous pouvez même tromper quelques personnes tout le temps; mais vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps" (Lincoln). Lorsque le petit Luca (Gianni, dans le roman) fut retrouvé nu et violenté dans la neige d'une station valaisanne, et qu'il eut le toupet de survivre, on conclut que son propre chien l'avait déshabillé et molesté, on incinéra le chien et l'on s'empressa de clore le dossier. L'explication était insultante d'invraisemblance. Elle en disait moins sur l'affaire elle-même que sur la morgue d'un système aveugle par paresse ou par intérêt.
"Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. -- Je n'en ai point. -- C'est donc quelqu'un des tiens." Le pouvoir sans limites se moque de la vraisemblance. La Fontaine eût peut-être écrit: "c'est donc sans doute ton chien" si cette épopée du déni de justice s'était passée de son temps.
"Quand le sage montre la Lune, le fou regarde le doigt." Lorsque "Canines" parut, la réaction des médias fut déroutante. La seule chose digne d'intérêt, pour la plupart, était l'identité de l'auteur, caché par discrétion sous le pseudo de "Janus". Oubliés, la tragédie d'un enfant et d'une famille, la quête de vérité opiniâtre d'un homme seul, l'art du romancier qui sut dénouer un écheveau de fausses pistes. Ne voyait-on pas que cette curiosité de concierges était la meilleure alliée de l'arbitraire?
"Nul n'est prophėte en son pays". On n'aime pas se souvenir de l'affaire des fonds en déshérence. Il aura fallu la mobilisation de tout l'appareil d'intimidation et de propagande américain et deux milliards de dollars d'amende pour apprendre aux banquiers suisses -- ces autres mandarins d'un pouvoir qui se croyait absolu --, qu'on ne traitait pas de cacahuètes (peanuts) la dette d'argent et de vérité envers les victimes d'un génocide. Même s'il ne s'était agi que de quelques milliers de francs.
Luca fut traité sans humanité, comme un objet encombrant trouvé dans un champ. Sa vérité, faute d'avoir été entendue par la justice, s'est réfugiée dans un roman, puis dans la mobilisation des simples citoyens. Ce mercredi soir, sur la RAI, devant des millions de téléspectateurs italiens, l'enquêteur privé dont les juges d'ici se sont moqués exposera cette vérité qui n'a pas trouve de place dans son pays. Tandis que les nouveaux ministres d'une Italie en crise ont trouvé le temps de rouvrir un dossier que la Suisse trop sûre d'elle avait écarté. Encore une affaire de cacahuètes à l'horizon...


Le Nouvelliste, 21.12.2011. 

Voir également le dossier "Luca" paru le lendemain dans "Le Matin":
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Quels navions pour guelles guéguerres?

D’ordinaire, on braque sa banque avec un calibre et un collant de dame sur la figure. Quelquefois au lance-roquettes. Ou à la furtive, avec une perceuse. Mais a-t-on jamais vu une banque se faire attaquer par un raid aérien ? C’est en substance ce que me faisait observer l’autre jour une dame plutôt versée dans les affaires aéronautiques.
Le trait d’esprit masquait une perplexité profonde, et plus répandue qu’on le croit, quant à l’opportunité d’investir des milliards de francs dans notre « parapluie aérien » et ce, en évitant bien de consulter la population que celui-ci est censé protéger.

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Entendons-nous : j’adore les avions. Je ne suis pas peu fier d’avoir un peu prêté ma patte au Sion Air Show. Où j’ai pu contempler bouche bée, comme tous les gosses présents, le ballet prénuptial des trois chasseurs qui prétendaient ravir le cœur — et la bourse — de l’opulente Helvétie. Je n’émergeais de l’hypnose collective que pour de brefs instants, lorsque le tonnerre de ces monstres de combat me vrillait l’échine, faisant passer le rugissement de nos vieux tigres pour un aimable ronron, et que je m’imaginais l’emprise nouvelle que l’univers militaire étendrait sur nos consciences une fois que ces engins entreraient en service régulier.
Entendons-nous encore : je ne suis pas un pacifiste bêlant. J’ai été l’éditeur et l’ami d’un grand stratège du XXe siècle, le général Pierre-Marie Gallois, concepteur de la dissuasion nucléaire, inventeur du légendaire « Mirage ». Ce visionnaire pensait déjà aux drones et aux missiles intelligents à l’époque où les Suisses se ruinaient pour des bombardiers de l’aéronavale américaine homologués pour délivrer des charges nucléaires. Il ne comprenait pas qu’une nation si économe pût s’acheter des jouets aussi incongrus. Que dirait-il aujourd’hui ?

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Il commencerait par demander : quel est le but ? Nous défendre contre une attaque frontale ? De qui ? L’excellent historien militaire Bernard Wicht n’a pu nommer qu’une seule puissance assez agressive, ces temps-ci, pour représenter une menace contre des pays européens : les USA. Cette option fera-t-elle jamais « tilt » dans des cerveaux formatés par l’OTAN ?
Contre le « terrorisme international » des barbus à cutters et à semelles explosives ? Un ancien ponte aérien invoque de manière cocasse, à l’appui de ces investissements, l’exemple du Onze-Septembre. Ce fameux jour où les intercepteurs les plus sophistiqués, justement, n’auront servi à rien ! Autre argument, mon général ?
Pour assurer la sécurité du trafic aérien et des grands raouts mondialistes ? Que l’on commence par étendre l’horaire de veille de la garde aérienne existante au-delà des heures de bureau. A moins que l’on veuille foudroyer les ennemis potentiels par des crises… de fou rire !
Blague à part : la situation politique si particulière de la Suisse mériterait une réflexion plus originale que celle consistant à imiter ses gros voisins en faillite.

Le Nouvelliste, 12 décembre 2012.


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Le syndrome Audrey Rose

Le syndrome Audrey Rose

Robert Wise est le plus grand des cinéastes méconnus. Nous ne lui devons pas seulement West Side Story ou ce chef-d’œuvre du cinéma de suggestion qu’est La maison du Diable. Il est aussi l’auteur d’un grand conte philosophique sur l’aveuglement induit par les certitudes rationnelles. Audrey Rose a péri avec sa mère dans les flammes de leur voiture accidentée. Son père, M. Hoover, croit la retrouver dans une enfant née le lendemain de sa mort. Tout en la suivant de loin, il se documente sur la réincarnation et fait son « coming out » lorsque la fillette tombe dans de graves crises de terreur d’où elle ressort physiquement brûlée. La mère finit par se fier à cet homme malgré ses théories — car elle voit son effet bénéfique sur la gosse. Le père, lui, est un rationaliste blindé. Son esprit trivial ne voit dans M. Hoover qu’un voleur d’enfant. Désavoué au tribunal par sa femme, il réclame une régression hypnotique pour prouver que son Ivy n’a aucune parenté avec la fille de M. Hoover. Malgré les suppliques de la mère et les réticences des psychiatres, il impose le test qui tuera l’enfant dans l’horreur de l’accident revécu.

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Laissons de côté l’enjeu spirituel de cette fable. Elle met en scène un homme, pourtant intelligent et aimant, qui agit comme un imbécile sans cœur pour ne pas renier ses convictions. Les psychologues parlent de la « dissonance cognitive » qui survient lorsqu’une expérience vécue entre en collision frontale avec une vision du monde.

L’actualité récente regorge de courts-circuits de ce genre. Ainsi, en l’espace de quelques jours, nous avons vu, tétanisés, deux vieilles démocraties européennes changer de régime. En Grèce comme en Italie, deux chefs d’État élus ont cédé leur pouvoir à des technocrates sans aucune validation démocratique — les deux fois sous le prétexte que « les marchés ne peuvent attendre ». Sans ciller, des Européens ont accepté la primauté de la bourse sur la volonté populaire, de l’argent sur l’humain. Sans ciller, ils ont livré le destin de leurs États (ainsi que de la BCE !) à des hommes issus d’une même banque américaine. Laquelle banque est l’un des principaux fauteurs de la crise qui, justement, a entraîné les « procédures d’urgence » qui les ont menés au pouvoir. En bref, on a confié la barre à des naufrageurs.

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Qui s’est opposé au « hold-up » de Goldman Sachs sur l’économie européenne ? Qui a dénoncé cette annexion de la zone euro à un système financier plus malade qu’elle ? Personne, ou presque. On a surtout entendu des louanges bébêtes sur les vertus d’un « Super-Mario » ou de quelque autre Pac-Man venu du monde virtuel.

Et pourquoi ?

Parce que mettre en question le caractère démocratique d’un quelconque processus interne à l’UE relève de la « dissonance cognitive » dans le climat d’endoctrinement quasi-hypnotique où vit l’Occident. Il nous est moins douloureux de veiller sur la démocratie en Syrie, au risque d’une guerre majeure, que de constater son dépérissement chez nous.

Le Nouvelliste, 22/11/2011
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Procès? Quel procès?

L'exécution du colonel Kadhafi est l'un des gros bugs de l'ère virtuelle. Sa mort est due, nous l'avons en effet appris de source bien renseignée, à une erreur de programmation. 
Avant même le début de l'insurrection en Libye, l'OTAN avait mis sur pied un tribunal pénal international. L’opération avait été tenue secrète afin d’assurer à la justice une marge de souplesse en fonction des événements sur le terrain. En cas d'échec de la révolte, on devait pouvoir reprendre les affaires avec Tripoli comme si rien ne s'était passé. 
Mais la révolte des Libyens armés de leur seul courage et de drones progressa rondement. Au fil des semaines, la liste des accusés se réduisit au colonel Kadhafi et à son entourage familial. Quant aux autres dignitaires, leurs méfaits s’effaçaient des disques durs à mesure qu’ils rejoignaient les rangs de la rébellion pro-occidentale. Ce n’était pas la première fois que l’on observait cet étrange phénomène. Une semblable amnésie avait accompagné le passage à l’ouest des cadres scientifiques et policiers du Reich allemand après 1945. Mais à l’époque, l’humanité ayant encore la mémoire un peu plus longue qu’un tweet, la chose avait dû se faire dans la discrétion. En 2011, les techniques d’escamotage de la réalité avaient considérablement progressé, acquérant même une capacité rétroactive. Elles permettaient donc de canaliser l’indignation du public de manière aussi pragmatique que ciblée.

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Le procureur de la Cour pénale internationale, M. Moreno-Ocampo, se gratte la barbe: 
inculpera-t-il les coupables du lynchage de Kadhafi? (La réponse est connue...)

On porta donc à l’ardoise de l’antipathique colonel tous les crimes, réels ou imaginaires, passés et futurs, de son régime, et même ceux de ses adversaires. Au moment des premières frappes, la procédure judiciaire s’enclencha suivant une routine déjà bien rôdée avec le TPI pour l’ex-Yougoslavie. Des infographies furent préparées, des photos shopées, des témoignages accablants furent enregistrés à couvert, visages cachés et voix déformées, comme on le fit pour l’ex-Yougoslavie. Ensuite de quoi, pour garantir leur sécurité, on expédia les témoins-clefs aux antipodes avec une identité toute neuve et un solide compte en banque. Des experts indépendants travaillant pour les think-tanks anglo-saxons démontrèrent l’implication de Kadhafi dans — entre autres — le financement d’Al Qaida, l’attentat du 11 Septembre et la diffusion de la grippe H1N1. Pour éviter les imprévus et les dérapages qui avaient grevé le travail du TPI à La Haye, le procès fut simulé grâce à un logiciel spécial. 
C'est là qu'un opérateur se trompa dans les doses de drogue à administrer au prisonnier. Au lieu de tout avouer, l'accusé virtuel se mit à énumérer les flatteries qu'il avait reçues des dirigeants occidentaux, rappela les valises de fric qu'il leur avait passées, et alla même jusqu'à relever leur soutien "pervers" aux islamistes. La simulation échoua piteusement. Il ne restait plus qu'une solution: l'effacement physique. Dont se chargèrent les vrais rebelles qui avaient capturé le vrai Kadhafi. En temps réel et en toute indépendance.

Le Nouvelliste, 26.10.2011.
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Mon dernier bal à Léman Bleu

Je suis déçu ! Me voilà pris dans le lot des chroniqueurs que l’on vire. C’est mon dernier bal, ma dernière virée, et demain dans le journal, eh bien, y aura pas mon portrait. Je monte docilement dans la charrette, comme ceux qui allaient à la guillotine non parce qu’ils avaient combattu la Révolution, mais juste parce qu’ils étaient mal nés.
Quelle fin honteuse ! Moi, qui me voyais au panthéon des Guillon, des Zemmour, des Bigard censurés pour un mot malheureux, et donc illico devenus martyrs de la liberté d’expression, je n’ai même pas reçu un de ces demi-compliments sournois qui tiennent lieu en Suisse d’ultime sommation.
J’ai pourtant vu ici même des gens se donner du nègre et du p’tit blanc, pardon, du mélanoderme et du leucoderme, sans même avoir eu l’occasion d’y mettre mon grain de sel !
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Or regardez autour de nous : il y a quelques jours à peine, Brett Ratner, le réalisateur de Rush Hour, quittait la production des Oscars juste pour avoir dit que les répétitions c’était bon pour les pédales. L’an dernier, c’était Florent Pagny qui se liquéfiait pour s’être plaint de ce que son gosse parlait rebeu. Je ne vous parlerai pas de la carrière brisée de John Galliano pour ses propos stupéfiants (et alcoolisés) sur les juifs. Ni des doutes coûteux de Marion Cotillard sur le 11 septembre. Ni de la vanne antinègre (pardon : mélanophobe) de Jean-Paul Guerlain dont j’ose pourtant encore porter les parfums.
Moi qui ai été recruté pour créer le scandale, voici que je quitte la scène sans la moindre vague. Et eux, sans faire exprès, pour une milliseconde de laisser aller, ils déclenchent des tsunamis ! COMME JE LES ENVIE !
Mais je n’incrimine personne. Le problème est en moi. Le scandale, c’est comme la bandaison selon Brassens : ça ne se commande pas. Les dérapages des gens comme il faut, c’est comme la valve qui pète sur une cocotte-minute bouillonnante de franchise constamment réprimée. Si je n’ai pas réussi à reproduire ce genre d’orgasme, si je n’ai pas su cracher sur ce plateau ce que le 99 % des gens pensent tout bas sans jamais oser le dire, c’est peut-être tout simplement parce que je ne le pense pas…

Léman bleu, 10.11.2011

PS Pour visionner la chronique:
/dès la 12e minute/
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Pourquoi l'Occident n'aime-t-il pas les Serbes?

Une enquête ethno-sociologique approfondie a mis à jour douze raisons principales:

1. Les Serbes boivent des boissons fortement alcoolisées
2. ... et ils le font au travail
3. ils mangent de la vraie viande grasse
4. ...et en plus ils trempent leur pain dans le jus
5. ils boivent du café non-décaféiné
6. ...qu'ils édulcorent au besoin avec du vrai sucre
7. ils nourrissent leur bétail avec des céréales
8. ils utilisent des mots désagréables dans les moments agréables
9. ils paient à boire aux autres dans les bistrots
10. ...et ils paient cash
11. ils entretiennent des rapports sexuels réguliers
12. ... qui plus est, avec des personnes du sexe opposé.

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Physiognomonie politique

Je ne fais rien comme les autres: je serai LE chroniqueur qui ne vous infligera pas son laïus sur les élections fédérales. C’est que, ma chère Ana, je n’entends rien à la politique. Ainsi je me suis longtemps demandé pourquoi il fallait absolument avoir des appartements pour pouvoir siéger à Berne — avant de comprendre que j’avais omis une syllabe.
C’est donc d’APPARENTEMENTS qu’il s’agissait. Or là, je pige. Les histoires de génétique, ça, c’est du réel. On apparente le lièvre et la tortue, ainsi l’on est sûr que tout le monde franchira la ligne d’arrivée. Quant à savoir en quoi les hybrides issus de ces expériences sont représentatifs du reste du règne animal, c’est une autre question.
Question que je me suis tout de même posée en regardant les affiches de la campagne. On y voit des sourires trop gentils pour être même commerciaux, des faciès d’une fadeur comme seule une démocratie confite dans la routine peut en produire.
Au même moment, autour de nous paradait la tête de lion trouée du dictateur de Tripoli, le rictus impitoyable de son vainqueur islamiste, ou encore l’expression de jubilation puérile de Mme Clinton et d’autres dirigeants occidentaux, expression qui a poussé l’ambassadeur russe aux Nations Unies, M. Rogozine, à observer, perplexe, qu’ils ont l’air de « se remémorer comment, dans leur enfance, ils pendaient des chats perdus dans leur cave ». Bref, c’est la comédie humaine étendant sa palette de vices, d’appétits et de tares sur une planète engagée dans la voie du conflit et de la rapine.
Je suis un peu affligé de ne plus voir nos bénignes affiches électorales. C’était réconfortant de croire, l’espace de quelques semaines, qu’on était encore à l’école primaire.

Léman bleu, 27 octobre 2011.
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La tonte

La semaine dernière, pendant quelques heures, je me suis senti slovaque. 
Pourquoi slovaque? Parce que les Slovaques ont osé réfléchir et refuser le fonds de secours européen, cette cagnotte créée dans l'urgence pour tenter d'éponger avec l'argent du contribuable les erreurs de gens pour qui le contribuable est une notion abstraite et plutôt désagréable.
Je parle de la nomenklatura politico-financière de la DESUNION européenne.
La petite Slovaquie, où l'herbe repousse à peine après la tonte communiste, estimait ne pas avoir assez de fourrage pour nourrir les vaches sacrées néo-libérales. N'importe: elle a dû revoter, fissa, et dans le bon sens avec l'aide de l'opposition social-démocrate qui est venue encore une fois, comme c'est son habitude, au secours des plus riches.
Faire voter et revoter le chaland jusqu'à la bonne réponse: voilà encore une pratique habituelle chez nos voisins, pratique qui les a conduits à cette union de tartuffes où chacun ne zieute, mais en cachette, que sur ses propres intérêts, comme il l'aurait fait au grand jour s'il avait pu s'exprimer librement.
Mais tout ceci ne sont que frivolités politiques. C'est le raisonnement économique qui surprend: une fois qu'on aura aspiré toutes les réserves de l'Européen moyen pour un renflouage auquel personne ne croit, avec quoi compte-t-on relancer sa consommation? En lui reprétant à crédit l'argent qu'on lui aura pris? A moins qu'on profite de ce choc pour prolétariser l'Europe et lui appliquer le modèle chinois, alliant le dirigisme étatique à l'esclavagisme capitaliste le plus régressif.
J'ignore la réponse. Quoi qu'il en soit, si j'étais citoyen de la désunion européenne, j'aurais bien de la peine à me convaincre de payer mes impôts...

Léman bleu, 20 octobre 2011.
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Vignettes londoniennes

Moments rares dans la vie d'un homme: j'ai passé trois jours à Londres avec mes filles adolescentes, Irina et Xenia.
C'était notre première visite, mais c'était surtout leur voyage. Mon Londres était celui de Samuel Johnson, le leur celui de la cyber-génération. Mais m'importait davantage de voir l'étonnement et la joie dans leurs yeux que d'explorer la cathédrale St-Paul. 
Nous voici donc, du matin au soir, carte Oyster en poche, sautant d'un métro à l'autre, du marché des écuries de Camden à Piccadilly Circus. Et puis traînant le dimanche au British Museum où les maudits Anglois ont entassé le produit de siècles de rapines planétaires. Et ils ont bien fait! Avec leur matérialisme méticuleux, ils ont rassemblé, nettoyé, catalogué, reconstitué le trésor universel de la diversité humaine. 
J'ai accompagné en coin, discrètement, avec mon iPhone, cette riante errance dans l'une des villes les plus fascinantes au monde. Et j'en ai tiré des vues carrées et bariolées comme ces plaques de verre qu'on projetait jadis dans la chambre des enfants...
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Pour voir le reportage:
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Pourquoi pleure-t-on Steve Jobs?

Le vieux typographe n’en croyait pas ses yeux. C’était son dernier jour de travail et sa photocomposeuse s’en allait avec lui. Encombrante comme un orgue, il fallut bien trois hommes pour la déplacer. « Mais enfin… Ça vaut une véritable fortune ! » clamait-il, affolé. En réalité, nous étions chanceux : une organisation d’entraide avait bien voulu nous en débarrasser sans frais. En quelques mois, le précieux outil était devenu un objet encombrant.
La scène se passait voici vingt-trois ans, au début de mon travail dans l’édition. Elle était aussi cruelle que courante. La grosse machine fut remplacée par un jouet, un petit Macintosh au prix dérisoire. Et les vieux typographes, élite des artisans, firent place à des jeunes barbares mal formés qui ne savaient même pas que l’espace, en typo, se conjuguait au féminin.
Je me souviens nettement du premier jour où j’ai vu un Mac, dans le bureau d’un professeur. Avec sa souris, il avait ouvert une lettre affichée comme une page imprimée, vérifié les marges, lancé une impression. C’était magique ! C’était la lumière du jour dissipant les ténèbres des terminaux MS-DOS sur lesquels nous écrivions jusqu’alors, et qui rappelaient les écrans lugubres d’un sous-marin. Je m’en achetai aussitôt un pour mes traductions ; il tourne encore. Le Mac était mieux qu’une console, une consolation. Un univers intelligible et amical qui vous enveloppait tout en vous infantilisant un peu. Mais l’enfance n’est-elle pas l’âge de la liberté et de l’imagination ?
Steve Jobs avait créé davantage qu’un produit : un art de vivre. Il allait changer, à lui tout seul, notre interaction avec les machines, notre univers musical, nos habitudes de consommation.
Il y eut des années de vide — celles de son exil —, où Apple sembla une impasse luxueuse et tragique, telles la vidéo Betamax ou les voitures Saab. Même alors, je n’ai pas changé. Je ne pouvais me résoudre au kitsch oppressant, foireux et moralisateur du monopole Microsoft. Nos détracteurs avaient raison : la fidélité à Apple n’était plus alors qu’une affaire d’esthétique. Mais privilégier l’esthétique à l’utilité est justement une marque de civilisation.
Mais il revint et l’on eut l’i-Mac, explosion de couleurs dans un monde gris-beige. Le robuste système Mac OS X. L’iPod. L’iPhone. Au moment où ses inventions se dévoilaient sous les « oh ! » et les « ah ! » comme des cadeaux de Noël, il en était déjà très loin.
Aujourd’hui, la disparition de Bill Gates ne toucherait que quelques geeks. Celle de Jobs a fait pleurer les anonymes dans le monde entier. Ceux qui n’y voient qu’une dérive émotionnelle, une manipulation consumériste, devraient y réfléchir à deux fois.
Cet homme austère et peu mondain n’a jamais versé — publiquement — un dollar aux « charités » quand ses pairs rachetaient leur opulence à coups de millions ultra-médiatisés. Il avait la dent dure et la colère aiguë. Il avait abandonné ses études et se moquait des préjugés de l’establishment, des conseils du marketing, des réticences des techniciens. Perfectionniste, il contrôlait tout, du lissage des caractères à l’écran jusqu’à la forme des prises. Chaque produit Apple porte la marque d’une quête de simplicité absolue. A l’ère du nivellement statistique des offres et des goûts, Steve Jobs a réussi à insuffler à l’industrie une mystique altière et très personnelle. Il nous a légué l’espoir qu’un individu pouvait encore infléchir le destin d’un monde impersonnalisé. Ceux qui le pleurent portent le deuil d’un rêve d’humanité.

Le Matin Dimanche, 16.10.2011.

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Le parapluie de Jaruzelski

L’histoire remonte à la Guerre froide, mais elle n’a rien perdu de son croustillant.

Comme il se promenait dans une rue du centre de Varsovie, le général Jaruzelski, dernier président communiste de la Pologne, est abordé par une connaissance. « Camarade général », s’étonne le passant, « pourquoi portez-vous un parapluie ouvert par ce beau temps ? — Ne savez-vous donc pas qu’il pleut à Moscou, camarade ? » répond le polichinelle soviétique, offusqué par l’aveuglement de son concitoyen devant une telle évidence.

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Le Pacte de Varsovie était un exemple de relation tyrannique et coloniale entre une puissance et ses satellites. Le parapluie de Jaruzelski était, pour quiconque faisait partie de la nomenklatura, synonyme à la fois de boussole et de bouée de sauvetage. L’effondrement de l’URSS, voici vingt ans, devait mettre fin à ce genre d’esclavage. Et pourtant…

On entendit d’abord la même plaisanterie, mais adaptée aux nouvelles réalités. Ce n’était plus Jaruzelski prenant sa météo à Moscou, c’était notre Vàclav Havel qui prenait la sienne à Washington. La blague nouvelle version était courante à l’est de Vienne, mais n’était guère reprise à l’Ouest. C’est que les puissants ont toujours de la peine à nommer correctement la lèche dont ils font l’objet. Ceux d’ici préfèrent l’appeler « ouverture d’esprit », « conviction démocratique » ou « vent de réforme ». Et ils se sont tellement rengorgés, en entendant vanter partout les vertus de leur système sans égal, qu’ils en ont lâché leur fromage. Comme le corbeau de la fable.

Les voici aujourd’hui réduits à attendre, hébétés, leur banqueroute financière tout en contemplant l’expansion spectaculaire des anciens va-nu-pieds russes et chinois. Ceux-là mêmes qu’on considérait voici quelques années encore avec une infinie condescendance mêlée de pitié gratuite.

Le grand logicien et satiriste russe Alexandre Zinoviev, dont j’ai eu la chance d’être l’ami, disait que l’idéologie n’était qu’une structure — de pouvoir et de mentalité — indépendante de tout contenu. Un totalitarisme basé sur l’irresponsabilité et la servilité peut bien se réclamer de Marx ou de Lénine. Mais il peut aussi se réclamer du libéralisme. C’est égal.

Depuis vingt ans, les pays d’Europe occidentale ont ainsi réglé leurs parapluies sur le climat américain. Les preuves abondent : leur suivisme dans les guerres pétrolières, leur boycott minoritaire et ridicule du dernier discours du président iranien aux Nations Unies, la capitulation des institutions publiques devant le diktat des grandes corporations. Ils auront suivi leurs mentors jusqu’au bord de la faillite. A un détail près : c’est qu’à la différence de la non-entité politique qui couvre l’euro, le dollar, même vacillant, est garanti par un budget militaire équivalant aux dépenses du reste du monde. Un cow-boy si bien armé peut bien rallonger son ardoise au saloon. Tandis que le porte-parapluie qui trottine derrière lui devra tout payer cash. Ou faire la plonge…

Le Nouvelliste, 12.10.2011.
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Les parachutes dorés

Les mariages ont quelque chose de magique. L’on y voit jaillir de l’ombre des destins perdus de vue depuis des décennies et puis ils retrouvent leur cours invisible, telles des rivières souterraines, après les « faut qu’on se revoie » d’usage qui n’engagent à rien.

Ainsi ai-je pu partager un bon repas avec un camarade de chambrée que je n’avais plus revu depuis vingt ans. A l’époque où j’entamais mon université, Francisco rêvait déjà de gloire et de fortune grâce aux cosmétiques. Il ne manquait pas d’idées. Lorsqu’il voulut vendre l’air des pâturages suisses en tube dans les aéroports, nous passâmes quelques matinées dans les champs à tremper des buvards dans des bouses fraîches avant de les conditionner sous vide. Le projet capota pour d’obscures et mesquines objections d’hygiène.

Puis la vie nous sépara. Lorsque je le retrouvai, j’eus de la peine à reconnaître le sémillant jeune homme de jadis. La vie avait laissé des lacérations profondes sur son visage. Mariages, divorces, affaires aventureuses… Le costume était toujours impeccable, la pochette assortie et l’escarpin rutilant. Mais l’optimisme cynique du temps des Golden Boys avait cédé la place à un regard rassis et presque philosophe.

A l’époque où il sortait d’HEC, Francisco se croyait, avec la cohorte de ses condisciples, maître du monde. Ils étaient, eux, dans la vraie réalité. Sans jamais froisser leur chemise Façonnable, ils partaient créer de la richesse comme ça, d’un claquement de doigts. Ils s’achetaient des cabriolets sur les bénéfices des placements qu’ils étaient sur le point de faire avec l’argent d’autrui. Leurs trains de pneus, bien que roulant sur du vent, s’usaient très vite. Et coûtaient plusieurs mois de nos revenus de gratte-papier, gratte-labours, gratte-petit. S’occuper de politique, d’ingénierie, ou — à Dieu ne plaise — d’idées, c’était, dans ces stratosphériques années quatre-vingt, du dernier ringard.

C’est ainsi que la génération de Francisco a pris les rênes de notre monde occidental. Les uns sont allés naufrager des compagnies aériennes solides comme le roc, les autres dépouiller une armée de petits porteurs ou appâter les jobards gérant des caisses de pension.

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Francisco, lui, n’a jamais atteint à ce degré d’abstraction. Depuis nos expéditions bottées dans le fumier, il a toujours eu la passion de la terre et de la matière. C’est ce qui l’a sauvé. Pas financièrement, non : les parachutes dorés ne vont qu’aux libellules. Humainement. Il est allé en Espagne cultiver des essences. Il était sur le point de percer lorsque la crise a tout fauché. Le voici désormais dans sa ferme avec quelques chevaux de monte, un jardin. Et puis, une truie.

« Tu vois, m’a-t-il dit, elle me fait jusqu’à dix porcelets par an.

— Et… tu en fais quoi ? Tu les manges ?

— Pas tous, non. Je les troque. Parce qu’en Espagne, maintenant, il n’y a plus que ça : le troc. Deux bons cochons de lait, ça me fait joliment un train de pneus d’hiver. »

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Le couteau par le manche °

Plus de lettres pour le colonel. Ou, dans une traduction plus littérale : le colonel n’a plus personne pour lui écrire.

C’était le titre, prémonitoire, d’un roman de Garcia Marquez : ce que l’auteur lui-même ne savait pas, c’était que son colonel s’appelait Mouammar.

Ainsi M. Jean Ziegler lui-même a fait repentance publique d’avoir serré la main de Kadhafi, expliquant que son ancien ami, hélas, était devenu fou. M. Ziegler a constaté la folie du colonel en même temps qu’il s’assurait de l’imminence de sa chute. En tant que dissident officiel, M. Ziegler a toujours su comment tenir le couteau par le manche, tout en faisant mine de se frotter à la lame.

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La palinodie de M. Ziegler avait quelque chose de sordide. Oh, il n’était pas, de loin, la première personnalité suisse à retourner sa djellaba libyenne. Ici, à Genève, on en sait quelque chose. Mais M. Ziegler est un intellectuel, un mandarin, une conscience, comme l’on dit.

Il aurait pu composer, comme l’on compose toujours, dans la vie réelle. Dire que son ancien ami était un dictateur, certes. Mais que c’était aussi un garant de stabilité dans la région. Que ses sujets vivaient bien et recevaient une bonne instruction. Qu’il incarnait encore une certaine idée d’indépendance africaine, un espoir anticolonial, un souvenir de ce beau mouvement que furent les non-alignés. Que, vu le profil des Gurkhas qui le combattaient avec l’appui intéressé de l’OTAN, on en viendrait peut-être à le regretter.

La vie réelle est faite de crépuscules. Pendant qu’on renverse un dictateur, le business continue avec des tas d’autres. M. Ziegler aurait pu faire la part du jour et de la nuit. La part de lumière, en l’occurrence, c’était qu’on avait déboulonné un régime tyrannique. La part obscure, c’est qu’en le déboulonnant on risquait d’offrir un siège aux Nations Unies à Al Qaida.

Aujourd’hui, c’est fait. On a fui Charybde, on s’est échoué sur Scylla. Vous vous souvenez d’Al Qaida, M. Ziegler ? Non ? Lorsqu’on veut toujours tenir le couteau par le manche, il faut avoir la mémoire très courte.

Chronique pilote pour la nouvelle émission d’actualités sur Léman bleu, 22.9.2011.

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Dogmes, farces et apparitions

Pendant que le monde civilisé se recueillait sur les ruines encore fumantes de «Ground Zero»,  je m’abandonnais voluptueusement au carnaval chatoyant et tapageur des fêtes médiévales de Saillon. Certes, j’y habite. Mais l’excuse est facile. J’aurais pu, en un jour aussi solennel, fermer mes persiennes. Or non: je humais avidement les effluves d’une cuisine aux arômes frénétiques et je contemplais, fasciné, mes contemporains déguisés en moines, bourreaux ou ménestrels se donner du «Maistre Gaspard» et de la «Sœur Geneviève» en se tapant sur le ventre et en dévoilant des chicots soigneusement contrefaits. Du cracheur de feu à l’archevêque, du fauconnier au prédicateur, chacun s’efforçait d’accaparer l’attention du chaland comme si son salut en dépendait. Pas de sacré sans foi, pas de foi sans miracle!
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Aurait-on joué Rome ou la Révolution française avec autant de conviction? Non, sans doute: le Moyen Age a un statut spécial dans notre mémoire. Nous revivons dans nos tripes cette dernière saison où la future civilisation de la raison scientifique et de la névrose était encore comme les autres: vulnérable et allègrement fataliste, éprouvant son malheur de plein fouet avant de le dissiper dans un rire épais et une grosse rasade de vin.

O Fortuna! Sicut Luna… 

Où es-tu, Moyen Age des dogmes, des farces et des apparitions, de Chaucer et de Boccace? A Riyad, où les chapardeuses d’épicerie se font couper les mains? A Bénarès, où les gosses et les chiens se disputent les os mal consumés des défunts ? Où bien chez nous, où la loi règlemente la conservation des cendres de grand-maman?

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Ne répondons pas trop vite. En attendant 2012, le monde occidental vit sous le coup du miracle et de la vision, telle une procession de flagellants. Des tours s’effondrent en chute libre, selon des lois physiques nouvelles. Des apprentis-pilotes bâclés, armés en papeterie, transforment des avions de ligne en missiles chirurgicaux, et ce le jour même où l’espace aérien le mieux gardé de la planète tombe en sommeil comme le château de la Belle au Bois dormant. Des passeports de terroristes émergent intacts des décombres d’acier fondu, comme Excalibur remontant du lac enchanté. Une croisade est lancée comme au temps de Bernard de Clairvaux, qui pourchasse les Assassins jusqu’en Bactriane. Dévastant au passage le pays des Mille et Une Nuits à cause d’armes de destruction massive imaginées par le général Powell et la fée Morgane (Fata Morgana)

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Dix ans et un million de morts plus tard, Maistre Gaspard se réveille ligoté par des lois antiterroristes jaillies comme d’un chapeau et qui n’entravent que lui, citoyen redevenu sujet. Jadis, il aurait sifflé un broc de vinum generosum et roté à la face de ses tyrans. Aujourd’hui, il est prié de s’incliner devant la noble mission de ses maîtres et de trembler devant la menace qu’ils agitent sous ses yeux. S’il pète au lieu de soupirer, il sera déclaré ennemi de la démocratie et roué en place publique.

Le Nouvelliste, 15 septembre 2011.
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Interview: de l'«arrogance» helvétique

Réponses (en version non abrégée) à Laurent Nicolet pour le dossier Le retour du « y en a point comme nous » ? paru dans Migros Magazine n° 35, du 29.8.2011.
La version parue est en image au bas de l’article.

1. Pensez-vous, comme le suggérait récemment le quotidien Le Temps, qu’on l’on assiste au « retour d’une certaine arrogance helvétique, de cette façon de dire, tous les pays d’Europe sont en crise, mais nous, nous allons bien, parce que nous sommes les meilleurs » ?

Je ne le ressens pas ainsi. Les crises alentour sont si profondes que personne ne peut se sentir à l’abri, pas même sur le radeau « Helvétie ». Je trouve les réactions en Suisse plutôt timorées, pour ne pas dire mesquines. « Le monde brûle, d’accord, mais qu’adviendra-t-il de nos exportations ? Et de nos comptes en euros ? » Je suis frappé, au milieu d’un monde qui craque sous toutes les coutures, de la platitude des sujets de débat public. D’un côté les tsunamis, de l’autre des ronchonnages de rentiers acariâtres…

2. Que pensez-vous de l’assertion de l’historien François Walther : « la Suisse a beaucoup utilisé cette double référence : la beauté et l’idée que le pays a été choisi par Dieu pour un destin particulier » Notamment parce qu’elle avait besoin d’un autre élément rassembleur que la langue ou la culture, trop diverses. Voir l’imprécation de Guisan : « Aimez votre pays parce qu’il est beau » !

Elle l’a utilisée parce qu’elle était vraie ! Nous vivons dans un pays extraordinaire, qui a en commun avec le Japon ce voisinage abrupt entre les zones très urbanisées et une nature quasi-déserte et bien préservée. Si j’ai adopté la Suisse comme une patrie charnelle, c’est avant tout parce qu’elle est belle et unique, même si c’est la première fois que j’entends parler de ce mot d’ordre un peu martial. C’est encore un odieux privilège helvétique que d’avoir une géographie d’exception comme ciment national. Quant à la prédestination : j’estime les peuples que leurs épopées inspirent, même si elles sont « historiquement infondées ». Mieux vaut se croire choisi par Dieu que d’être oublié par le diable lui-même, comme tant d’humains qui ne croient plus en rien. Y compris en Suisse.

3. Lancé par les écologistes, adopté par l’UDC, l’actuel débat sur le surpeuplement de la Suisse ne s’ancre-t-il pas dans « un imaginaire national qui fait du pays un paradis préservé et intouchable ? »

Que veut-on dire par là ? Qu’il s’agit de déraciner un imaginaire erroné pour le remplacer par un autre, élaboré en serre ? Prétendre juger la vision de soi d’un peuple est totalement absurde. Il est possible que les Suisses s’imaginent habiter un paradis, et alors ? Il est des arguments dans leur histoire en faveur de cette thèse. Il en est contre, aussi.
Le surpeuplement affecte la Suisse comme d’autres régions développées et crée des problèmes réels que les politiques transforment en causes faciles. Or on est surpeuplé quand on est désirable, on est désirable quand on est prospère et l’on est prospère quand on a su faire travailler les autres : c’est la monnaie de la pièce ! Je caricature, bien entendu. Mais je crois qu’on réfléchirait à ce sujet de manière moins polémique et plus constructive en l’abordant par l’autre bout : que deviendront les pays dont l’Occident aspire ainsi la force vive, bras et cerveaux confondus ? Ou alors, en ouvrant vraiment les horizons : en comparaison des pays d’Asie, nous sommes une aimable campagne. Le seuil du surpeuplement n’est pas une valeur fixe. Il varie en fonction du « lebensraum » que l’individu considère comme inaliénable. Celui-ci est très confortable en Suisse et très modeste en Inde, par exemple.

4. Dans ce contexte, le franc fort ne peut-il pas apparaître comme une sorte de punition pour un excès de vertu ? (C’est parce que la Suisse est moins endettée que les autres — 38 % du PIB contre 144 pour la Grèce ou 96 pour les Etats-Unis — que sa monnaie est devenue un refuge qui la pénalise…)

J’adore ce discours moralisateur ! Décidément, les Suisses ne s’en départiront jamais. Punition, vertu… Sur quelles vertus, au sens moral du terme, repose l’enrichissement des secteurs les plus opulents de l’économie suisse ? Cela dit, il apparaît clairement, hors de tout esprit partisan, que le « Non » du 6 décembre 1992 aura été un réflexe salutaire des Suisses, et non le suicide que tout l’establishment leur prédisait. Le reste en découle. La dilapidation, la lourdeur bureaucratique et l’inefficacité de l’UE en ont fait la digne héritière de l’URSS. Elle s’effondre à son tour, malgré les « règles d’or » pseudo-helvétiques qu’elle s’invente à la hâte. Quant aux États-Unis, transformés en canonnière, ils ne tiennent plus que par la terreur qu’ils inspirent. Un petit pays est resté ennuyeusement sobre au milieu de cette orgie, malgré tous ses efforts pour s’encanailler. Lui en veut-on d’avoir raté son déniaisement ?

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Le complot serbe est partout!

En deux mots: 

1. Préambule: voici quelque temps, le CERN a dépensé 10 millions de francs pour une étude de l'incidence des rayonnements solaires sur le climat terrestre, en particulier sur le réchauffement climatique, sans aboutir à aucune conclusion probante (info de Peter L.).

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2. Une équipe de physiciens serbes, dirigée par le professeur Dragić, avec un budget serbe, c.à.d. quasi-nul, démontre que les rayonnements solaires, indépendants de toute activité humaine, jouent un rôle prépondérant dans le phénomène du réchauffement climatique. Potentiellement, c'est tout le système du mandarinat climatique, avec toute sa suite: taxe CO2, colloques alarmistes, manuels scolaires culpabilisants, sinécures prodigieuses, qui risque de s'effondrer. L'étude est publiée dans une revue faisant autorité, "peer-reviewed". Mais la presse anglosaxonne ne manque pas de relever le point saillant: "Ce sont tout de même des Serbes"!
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3. Quelques jours après la parution de cette étude aussi succincte que retentissante, Djoković remporte l'US Open.
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Etonnez-vous après ça que la Serbie continue d'être mal famée!

PS Merci à Peter Leathwood pour la source!

Source: "Astrophysics and Space Sciences Transactions"

Commentaire intéressant par Nigel Calder:
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Steve Jobs, i-mortel

L’homme à la Pomme croquée, l’homme dont tous les geeks du monde suivaient les annonces le souffle coupé pour tomber en transe au moment du « one more thing » (Oh, encore un détail…), l’homme qui révolutionna le mode même de notre interaction avec les machines, l’homme Steven Jobs va mourir. « Malheureusement, ce jour est arrivé », annonce-t-il laconiquement à ses employés. Cet adverbe a son poids dans une lettre de démission : celui qui l’écrit n’a pas seulement cédé la barre d’Apple, mais également celle de sa propre vie.

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Au moment même où il prépare le transfert de sa technologie dans le « nuage » immatériel, multiredondant et donc immortel, l’« i-Cloud », Steve Jobs va mourir. Une photo de lui a filtré, peut-être truquée mais qu’importe : lunettes rondes sur un crâne décharné, jambes d’échassier sous un peignoir informe. Pareil à Gandhi au sortir d’une grève de la faim. Gandhi, dont il fit l’un des emblèmes de son « Penser autrement ». Sauf que sa grève, à Steve, n’est pas volontaire. Elle est le fait de son corps périssable, sur lequel la science n’a aucune prise. Il le sait, il l’a prévu et exprimé : « la mort est la plus formidable invention de la vie », a-t-il dit.

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Au moment même où Apple vient de détrôner, pendant quelques heures, la plus puissante cotation boursière, celle d’Exxon, Steve Jobs rejoint le parfait dépouillement. Il nous lègue une culture ambivalente qui accomplira peut-être la prophétie du grand Philip K. Dick : la fusion, voire le croisement, de l’homme et de la machine sur l’échelle de l’âme. Sa mort physique n’a au fond aucune importance.

La conquête avait commencé avec un petit cube bizarrement appelé Macintosh. La pub initiale, inspirée du 1984 d’Orwell, avait tout d’un manifeste. Briser l’écran de la pensée unique !

La publicité est toujours mensongère : celle-ci le fut moins que d’autres. Rappelez-vous ce divin soulagement. Avant, nous devions nous faire à la machine. Avec le Mac, la machine s’adaptait à nous et à nos symboles. Nous n’écrivions plus en vert sur noir, comme des taupes, mais en noir sur blanc, comme des gens. Le système concurrent, le MS-DOS de Bill Gates, apparut soudain sous son vrai visage : la raideur IBM-protestante couplée à la laideur est-allemande. La suite ne fut qu’une cavalcade de plagiaires aux trousses d’Apple, dont nul ne put égaler l’élégance et la simplicité.

Mon premier Mac, de 85, tourne encore. Il a écrit des milliers de pages. J’ai imposé des Mac partout, juste pour ne pas voir le kitsch dysfonctionnel, moralisateur et intrusif du système concurrent, qui tenait les 97 % du marché. Et qui noyait le monde sous les bugs et les virus.

Steve Jobs aura imprégné mon esprit plusieurs heures par jour depuis un quart de siècle. Après avoir combattu Big Brother, il l’est devenu lui-même. Mais je lui suis redevable de deux leçons essentielles : de n’avoir jamais oublié l’harmonie quand les autres ne visaient que l’utilité ; et d’avoir prouvé que la majorité n’a jamais raison.


Le Nouvelliste, 1er septembre 2011.

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Un été trépidant

Vous en souvenez-vous ? L’ultime belle saison de l’avant-2012 avait commencé par un tsunami et une catastrophe nucléaire. Puis nous fûmes scotchés par une cascade de faillites d’États, avec des gouffres monétaires où les zéros s’agglutinaient comme les perles sur le collier d’Audrey Hepburn dans le Petit-déjeuner chez Tiffany’s. Puis, mi-mai, nous entonnâmes « Gare au gori-i-i-ille ! » d’une voix vibrante d’indignation lorsqu’un satrape français se fit pincer à New York à cause d’une soubrette guinéenne. Mais nous ne manquions pas de suivre le « printemps arabe » où des foules opprimées, organisées par le réseau Facebook et relayées par Twitter, avaient déboulonné des dictateurs honnis qui les maintenaient dans une arriération médiévale. C’est alors que, grisé par cette ola libertaire, Tartarin se prit pour Montgomery et M. Sarkozy lança l’OTAN contre le mégalomane de Tripoli. Nous suivîmes donc, le souffle coupé, l’avancée des rebelles libyens surgis du sable tels des fleurs du désert. Mais las ! Nos champions finissant par s’enliser et M. Sarkozy arrivant à bout de missiles, nous switchâmes aussitôt sur Damas, où les derniers vestiges autocratiques du parti Baas s’employaient à broyer sous leurs chenilles une démocratie naissante.

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Nous n’eûmes même pas le loisir de profiter des vacances pour replier les antennes : en juillet, nous vomîmes d’horreur à la nouvelle du massacre d’Oslo, commis par un désaxé à la fois islamophobe, poutinophile, néoconservateur et franc-maçon, qui n’avait rien trouvé de mieux que d’exterminer de jeunes « traîtres » à la cause blanche et chrétienne. Au milieu de la déferlante, la nouvelle de la faillite prochaine des États-Unis nous laissa presque placides. Et voici que l’Espagne bivouaquait, que Londres brûlait…

Trop, c’est trop !

En Suisse, au moins, nous avons un drame simple et constant : plus le monde s’effondre autour de nous, et plus le franc monte. Merci Archimède ! Mais que faire d’une monnaie aussi lourde ? Que deviendront nos exportations ? Comment placer nos euros ? Que font nos autorités ? Voilà les interrogations qui font débat. Sur le reste, les causes et les conséquences des cataclysmes évoqués, l’anesthésie est totale. On répète l’AFP, qui répète CNN, qui répète… qui ? Les sceptiques, on les bâillonne, comme cela arriva l’autre jour à un Syrien de Genève. La manipulation des masses, la géopolitique, les coulisses du FMI, la nouvelle lutte des classes, on les abandonne à l’internet. Où des chercheurs de valeur, désormais, passent outre l’étiquette de « conspirationnistes » pour essayer de déceler de la cohérence dans ce que les médias officiels nous vendent comme de la fatalité ou du pur hasard. Ailleurs, on est prié de rester confiant et bête.

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L’intelligence du monde est, elle aussi, descendue dans la rue. Nos chantres de la révolution-chez-les-autres l’ont un peu perdu de vue. Faut-il s’étonner si leur discours n’intéresse plus personne ?

Le Nouvelliste, 22.8.2011 
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Ratko Mladić and the Pandora’s Box of War in Bosnia

Ratko Mladić did not serve his country well by hiding from justice for all these years, but his late capture may allow a more serene evaluation of the tragedies in which he was the protagonist, an evaluation that would have been impossible had the trial been held in the immediate post-war period.

At the time when the ICTY indictments were issued, the West unanimously designated a single culprit: the Serbs. Since then, things have changed.

Foreign interference in the conflict, especially by the Americans, has been widely studied and analysed (see the books by Jürgen Elsässer and Diana Johnstone). Similarly, Jacques Merlino, Noam Chomsky, Edward Herman & David Peterson and others have conclusively shown how media manipulation on a very large scale was used to influence public perception of the war.

Protagonists presented until recently solely as victims have been accused or convicted of the same crimes as were the Serbs. Tudjman’s Croatia, in "Operation "Storm", in the summer of 1995, massacred thousands of Serbs and ethnically cleansed 250,000 others from Krajina. Hashim Thaci’s KLA in Kosovo massacred Serb civilians and trafficked their organs. Bosnia, led by the late Alija Izetbegovic, president-elect of the Muslim community and theoretician of Islamic fundamentalism, was proved to be a bridgehead for the Mujahedeen, first Saudis and then Iranians, and a haven for terrorists. In fact, most of the terrorists responsible for the attacks of September 11, 2001, London and Madrid had stayed in Bosnia and Bin Laden himself had a Bosnian passport issued in 1993.

For those who have the courage to remember, the period when accusations of genocide were made against Ratko Mladić and his political superior, Radovan Karadzic (whose capture and on-going trial in The Hague seems to have already been forgotten) was marked by militant anti-Serb propaganda by the West. From the perspective of 16 years later, this propaganda now appears irrational and extravagant.

It will be difficult to present General Mladić as a wolf who attacked innocent sheep. At the arrest of each new Serbian official, the International Community and the media jubilantly assured us that guilt would be demonstrated but they were remarkably discreet once the trial began. The trial of Milosevic had completely disappeared from the screen by the time he died, that of Seselj, although fantastic, was hidden and then fizzled out, and nobody is in the least interested in Karadzic’s trial. Each of these protagonists, in his defence, has accused the people who set up the court trying them of (at the least) partiality and cynicism.

Hopefully, the trial Mladić will be an exception to this rule. Hopefully it will seriously examine the entire context that led to the massacre of Srebrenica and how a vulgar “tit-for-tat” between two armies was transformed by rhetoric into something far worse: genocide.

The widespread and abusive use of this word in Western and Bosnian-Muslim descriptions of events of July 1995 shows that the main aim of its use is to intimidate. When we compare this usage with what happened at Nuremberg and the legislation it led to, it becomes clear that the ICTY wants to prevent any rational examination of Srebrenica. Astoundingly, the definition of genocide established at Nuremberg excludes the Srebrenica massacre since the latter targeted only men of fighting age (in spite of the “men and boys” ritually referred to), and not a community as such.

When I participated in the programme Forum of Radio Suisse Romande, of May 26, 2011, the journalist Philippe Revaz asked a straightforward question to Carla del Ponte, former prosecutor of the ICTY:

"Carla del Ponte, is this genocide?"

The response of the magistrate is significant:

"I say genocide, because, uh, we already had convictions for complicity in genocide, and already we have had confirmation that it was genocide in Srebrenica by the Court of Appeal Tribunal [ICTY] ".

It is highly significant that Ms. del Ponte justifies the term not by describing what happened or by using a universally accepted definition of this crime, but by recourse to the jurisprudence of her own court. "I say that X has committed genocide because someone else has already been sentenced for complicity in genocide". The tautology borders on the absurd!

Mladić’s judges would make a real service to justice for mankind if they avoid the tautologies and absurdities above. To do this, they need to try and answer, calmly and without bias, a whole series of questions that have accumulated over the last 16 years:
-       Why were the Muslim forces of Naser Orić allowed to use the demilitarized zone of Srebrenica, between 1992 and 1995 as a base for their murderous forays into the surrounding Serb villages, directly under the eyes of the Dutch UN peacekeeping battalion?
-       Why did the ICTY release Naser Orić without investigating the well-documented - by a medical examiner - massacre of 3,250 Serbs in the vicinity of Srebrenica?
-       What is the value of the testimony of key witness Dražen Erdemović, a Croatian mercenary, released in exchange for his damning testimony - unsupported by the facts - of mass executions of Muslim prisoners?
-       Why did the United States, via the voice of Madeleine Albright, wait until August 10th 1995 to "reveal" the massacre of Srebrenica, even though they claimed to have taken satellite photographs of the crime in real time?
-       Why have these images never been shown?
-       What is link between the press conference on 10 August, which focused world attention on Srebrenica, and "Operation Storm", which was initiated in neighbouring Croatia on August 4, in which a similar number of Serbs, including women and children, were murdered or disappeared?

On 15 April 2011, the ICTY convicted two Croatian generals for this operation, described what took place as ethnic cleansing planned at the highest level. Yet “Operation Storm”, as we now know, was carried out with detailed support of U.S. officers working with a sub-contractor of the U.S. forces, the MPRI.

The credibility of the U.S. administration has collapsed since the lies about weapons of mass destruction that justified the invasion of Iraq were revealed. Suspicions that were unthinkable in 1995 are in common currency in 2011.

General Mladić, cordially appreciated by his peers in NATO during the Bosnian war, is not only a suspected war criminal. He is also a key witness to a frenetic period when it was forbidden to think.

Announcing the arrest of Mladić, Serbian President Boris Tadic reiterated that it is important to act on the results of the investigation by Dick Marty on organ trafficking adopted by the Parliamentary Assembly of Council of Europe – conclusions that the International Community seems to have difficulty translating into actions.

The trial of the last warlord of the 90s is also the last chance to bring real justice for all the victims of those years of hatred, rather than a limited justice based on retribution and re-education mainly directed against the group summarily identified as “guilty”.

• Slobodan Despot, CEO of Xenia publishing, and ex-secretary of the Serbian Institute of Lausanne.

Published in a slightly shortened version in Le Temps, Geneva, June 1, 2011. Kindly translated from French by P. L.

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Ratko Mladić et la boîte de Pandore du conflit bosniaque

Le général Mladić n’а pas rendu service à son pays en se cachant durant seize ans. Pourtant, le temps passé devrait favoriser une interprétation plus équilibrée des faits qui lui sont reprochés. Au temps du conflit yougoslave, le monde occidental désignait un seul coupable: la partie serbe. Depuis, les esprits se sont bien calmés et certains dogmes ont été mis à mal.
De nombreux auteurs ont mis en évidence le rôle des ingérences étrangères et des manipulations massives de l'opinion occidentale au cours de cette guerre. Des acteurs présentés jusqu'il y a peu comme des victimes ont été convaincus de crimes épouvantables: l'Etat croate pour le nettoyage ethnique des Serbes de Krajina en été 1995, l'UÇK de Hashim Thaçi, au Kosovo, pour trafic d'organes humains. La Bosnie dirigée par le fondamentaliste Alija Izetbegović, protégé de l'Occident, s'est avérée être un havre de terroristes: Ben Laden lui-même a bénéficié d'un passeport bosniaque délivré en 1993. 
Il sera plus difficile, désormais, de présenter Mladić comme un loup dans la bergerie. Encore faut-il que la justice internationale veuille bien aller au fond des choses.
Jusqu'ici en effet, l'Occident a manifesté autant de jubilation lors de l'arrestation des dirigeants serbes que de discrétion à l'heure de leur jugement. Le procès de Milošević avait disparu des nouvelles au moment de sa mort, celui de Šešelj a été occulté avant de finir en farce, et celui de Karadžić ne semble intéresser personne. Il faut souhaiter que le procès Mladić fasse exception à cette règle. Il devrait nous permettre de comprendre pourquoi l'on a élevé un vil règlement de comptes, visant des hommes en âge de combattre et non une communauté dans son ensemble, au rang de génocide. Et pourquoi cette même appellation n'a pas été étendue, par exemple, à l'éradication de la population serbe de Croatie.
Par ce glissement rhétorique ponctuel, créant une analogie avec la Shoah, on a voulu empêcher tout examen rationnel des événements de Srebrenica. L'invariabilité même du nombre des disparus, resté inchangé depuis 1995 mais non confirmé par les exhumations, témoigne du traitement dogmatique de ce dossier. Le malaise est patent.
Ainsi, dans le Forum de la RSR du 26 mai dernier, Philippe Revaz posait la question à l'ex-procureur du TPI: 
"Carla del Ponte, vous dites génocide?"
La réponse a tout d'une esquive:
"Je dis génocide, parce que déjà on a eu des condamnations pour complicité de génocide, et déjà on a eu la confirmation que c'était un génocide à Srebrenica de la part de la Cour d'Appel du Tribunal [TPI]." (Sic)
Il est significatif que Mme del Ponte se réfère non à la réalité du terrain, mais à la construction juridique qu'elle a elle-même contribué à créer.
Si les juges de Ratko Mladić veulent échapper aux tautologies de ce genre, ils devront affronter nombre de questions restées sans réponse depuis seize ans:
— Pourquoi a-t-on permis aux forces musulmanes d'utiliser la zone démilitarisée de Srebrenica comme base arrière pour leurs incursions meurtrières en territoire serbe, ce sous les yeux des Casques bleus?
— Pourquoi le TPI a-t-il relâché le chef de la place, Naser Orić, sans instruire le massacre, par ses unités, de quelque 3280 civils serbes des environs de Srebrenica en 1992-1995? 
— Que vaut la déposition du mercenaire et témoin-clef Dražen Erdemović, rapidement libéré en échange de son témoignage accablant mais non confirmé sur les exécutions de masse auxquelles il aurait pris part?
— Pourquoi les Etats-Unis ont-ils attendu le 10 août 1995 pour "révéler" le massacre de Srebrenica, alors qu'ils affirmaient disposer de photos satellite du crime en temps réel?
— Pourquoi ces images n'ont-elles jamais été divulguées?
— Y a-t-il un rapport entre l'intervention de Mme Albright aux Nations-Unies du 10 août, qui focalisa l'attention du monde sur Srebrenica, et l'opération "Tempête" lancée en Croatie voisine six jours plus tôt, entraînant un nombre équivalent de morts et disparus du côté serbe, femmes et enfants compris? Ce nettoyage ethnique, on l'a su depuis, avait été encadré par des officiers américains. 
La crédibilité de l'administration américaine s'est effondrée depuis ses mensonges irakiens. Il est naturel de s'interroger sur la valeur de ses allégations sur ses autres zones d'ingérence, notamment la Bosnie.

Le général Mladić n'est pas seulement un criminel de guerre présumé. C'est aussi un témoin capital d'une époque frénétique où la plupart des médias s'étaient interdit de réfléchir.
Annonçant son arrestation, le président serbe Boris Tadić a demandé que l'on tire aussi les conséquences du rapport de Dick Marty sur le trafic d'organes adopté par le Conseil de l'Europe — et aussitôt classé. Ce procès sera peut-être l'occasion ultime de faire toute la lumière sur ces années funestes, plutôt que de s'en tenir à une justice de représailles prioritairement dirigée contre le camp déclaré coupable. 

Slobodan Despot, directeur des éditions Xenia, ancien secrétaire de l'Institut serbe de Lausanne.

Article paru dans Le Temps du 1er juin 2011.

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La seule nouvelle de 2011

Mais où est donc passé Fukushima ? Cette batterie de cocottes-minute en déroute constitue pourtant la séquelle la plus mémorable du tsunami qui frappa le Japon ce dernier mois de mars. Car s’il est un cas de développement durable qui fonctionne, et de manière indiscutable, c’est bien celui de la radioactivité induite par l’homme.

Pour une sordide pingrerie énergétique — la construction en bord d’océan, pour ne pas avoir à pomper trop haut les eaux de refroidissement — les chaudières japonaises sont en train de contaminer à jamais, du moins à vues humaines, des mers nourricières. Pour quelques heures d’incompétence — à Tchernobyl —, toute l’Europe fut irradiée et une province bouclée à perpétuité. Pour un modeste avantage technologique dans l’arsenal d’une armée suréquipée — les obus à l’uranium appauvri des Américains —, des peuples entiers sont empoisonnés par l’air qu’ils respirent et l’eau qu’ils boivent.

Les taux de nouveau-nés monstrueux de cancers dans les populations d’Irak, d’Afghanistan ou du Kosovo sont bien les statistiques les moins diffusées par nos systèmes de surinformation. Mais qui s’en plaindrait ? Ces projectiles constituent un recyclage idéal pour les déchets du nucléaire civil. Chaque année, des tonnes de reliques encombrantes se vaporisent, tout simplement, dans les sols, les chairs et les murs des États dits « voyous ». Les écolos qui se couchent devant les trains de déchets oublient, curieusement, de s’en prendre bases aériennes d’où décollent ces chargements de mort.

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Source: http://bit.ly/3ziYPd

En l’an fatidique 2012, comme en 3012 et 10012, le site de Fukushima, étiré sur un rayon qui touche déjà à la mégalopole de Tokyo, sera donc un lieu maudit. Impropre à la vie humaine. C’est ce qu’il ressort de l’aveu récent et contourné de l’exploitant, TEPCO : « Nous ne pouvons pas nier la possibilité qu’une perforation dans la cuve du réacteur ait induit la fuite de l’eau ». Autrement dit : le réacteur est en fusion totale, il va s’enfoncer sous terre comme une boule de lave, jusqu’à la première nappe phréatique, au contact de laquelle une explosion est hautement probable. Pour éviter cette issue, les Russes ont sacrifié des centaines d’ouvriers chargés de couler une dalle de béton sous le cœur fondu de Tchernobyl. Les Japonais, eux, rassurent, « communiquent » et comptent sur le silence discipliné des grands médias internationaux. Ah oui : ils posent une bâche en polyester sur le toit du réacteur. Un voile de pudeur sur ce gouffre que nous ne saurions voir !


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Fukushima est la seule nouvelle de l’an 2011, comme l’empoisonnement pétrolier du Golfe du Mexique était la seule nouvelle de l’an 2010. Toutes deux ont rapidement disparu des écrans. Nos enfants oublieront les noms de Ben Laden ou de Strauss-Kahn. Ils n’oublieront pas la génération qui aura laissé détruire leur écosystème par sa déférence aveugle au dieu de la consommation.

Le Nouvelliste, 24 mai 2011.
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Pour passer de l’immortalité à l’immoralité, il suffit de biffer un T. 

Je ne suis pas le Canard enchaîné pour résumer l’actualité à des calembours. Celui-ci, pourtant, me paraît riche de sens.

Immortelles sont les certitudes qui nous gouvernent. Même lorsqu’elles ne durent que le temps d’une cigarette. Ainsi la série Mad Men fait en ce moment nos délices en ressuscitant ces opulentes années 60 chargées de volutes. On y voit des jeunes mères bercer leurs petits le cheveu en papillote et la clope au bec. On y fume au lit, à table, au cabinet médical. On y est sincèrement outré par les premières études sur la nocivité du tabac. « Comment ça, pas sain? » 

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Je n’ai jamais fumé. Cette odeur me révulsait. Adolescent, étudiant, soldat, je pouvais tout juste adoucir mon sort de fumeur passif en suppliant qu’on ouvre les fenêtres de l’auto et en évitant les lieux publics. « Ça te gêne? Grilles-en une… »

La cigarette était une constante de civilisation, comme l’Union soviétique et le service militaire. Face à un phénomène si écrasant, les bases de la civilité — « ne fais pas à autrui… » — étaient oubliées. L’immortalité autorise l’immoralité!

C’est aujourd’hui la délirante idéologie antitabac qui enfreint la civilité élémentaire. Du coup, on a le droit de fumer dans ma maison.

Vers la fin de l’ère nicotine, j’avais également eu l’excentricité de ne pas admettre la vision caricaturale de la guerre civile yougoslave répandue dans les médias occidentaux. Il m’avait suffi de rappeler qu’un match de boxe avait forcément deux combattants, et non pas un tortionnaire et une victime, pour devenir le « Serbe de service ». 

Je fus donc associé à ceux qu’on chargeait de tous les maux, allant  du viol « systématique » de femmes musulmanes aux camps d’extermination. En 92, j’accompagnai Élie Wiesel à la recherche de ces camps. Il ne trouva rien: son expédition sombra dans le désert médiatique comme celle d’Amundsen dans les glaces du Pôle…

Le massacre mal élucidé de Srebrenica, en juillet 1995, vint opportunément faire oublier quatre années de bobards dont tout l’establishment occidental s’était fait le relais. Organisée un mois après les faits par le secrétaire d’État américain, cette révélation venait aussi — surtout? — occulter le plus grand nettoyage ethnique de cette guerre, commis l’avant-veille sous la supervision d’officiers US: l’expulsion foudroyante de 250’000 Serbes de leurs foyers dans l’actuelle Croatie, moyennant plus de 10’000 morts et disparus. Effacés de l’histoire par une seule conférence de presse!

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Du coup, on comprend le peu d’écho qu’a reçu, ces jours-ci, la condamnation de ce crime d’État par le Tribunal de La Haye. C’est soudain l’autre boxeur qui surgit de l’ombre, seize ans plus tard, faisant crouler une certitude aussi immortelle que la cigarette. S’amendera-t-on pour autant? La mortalité des certitudes favorisera-t-elle la moralité des comportements?


Le Nouvelliste, 26 avril 2011.

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Révélation: un putsch se prépare en Valais (à lire absolument)

« Libre circulation : le PLR se réveille | Page d'accueil

04.05.2011

Un putsch se prépare en Valais

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 04.05.11

 

Ami lecteur, l’heure est grave. Il est temps d’aller quérir le fusil d’assaut qui dort sous ton lit, de le graisser, d’entamer un mouvement de charge, et de monter la garde. Un pronunciamiento, composé du rédacteur en chef de ce journal (oui, le Nouvelliste, que tu tiens en mains), d’un Serbe fou, d’un Saviésan semi-Habsbourg et d’un peintre non-dégénéré se prépare à prendre le pouvoir en Valais. C’est en tout cas ce que j’ai lu, sous la plume d’Albertine Bourget et Xavier Filliez, dans le Temps du mercredi 20 avril. Ce quatuor diabolique se réunit tous les lundis dans un carnotzet secret, sauf les nuits de pleine lune, sous les photos des généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller. Ils portent cagoule. Ne laissent nulle trace écrite de leurs rencontres. Ne communiquent que par pigeons voyageurs, chacun de ces infortunés volatiles étant immédiatement égorgé à l’issue de son vol messager. Et dévoré par les comploteurs.

 

Après une très longue enquête, je suis en mesure, par devoir civique et irrépressible vocation de transparence, de vous livrer ces quatre noms : il s’agit de Jean-François Fournier (pressenti comme ministre de l’Information du futur Comité de Salut public, il sera également secrétaire d’Etat au Cinéma), Slobodan Despot (il prendra le portefeuille des Affaires balkaniques), Jérôme Rudin (futur ministre de la Culture, chargé de noyauter la Fondation Gianadda, d’où émettra une radio des insurgés), ainsi que d’Oskar Freysinger, qui prendra en charge l’ensemble des autres portefeuilles gouvernementaux, avec une attention toute particulière à l’Instruction publique. Je vous demande, pour l’heure, de ne rien ébruiter de tout cela. Je l’ai lu dans le Temps. Et le Temps, c’est la Bible.

 

Oh, n’essayez pas d’interroger ces quatre personnages. Evidemment, ils nieront. D’ailleurs, le Temps (dont j’aimerais ici rappeler la dignité de journal de référence) n’a pas perdu le sien (de temps !) à donner la parole aux conjurés : si, en plus, les journalistes devaient prendre contact avec les gens dont ils parlent, on n’en finirait jamais. Las, l’affaire est grave, « le cénacle s’est-il fixé l’ambition concertée de servir l’ultra-droite ? Pour, qui sait, propulser in fine le chef de file de l’UDC locale au Conseil d’Etat ? », se demande, avec une rare pertinence, le fils naturel du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien, qui fait, en l’espèce, œuvre d’hygiène publique, reléguant les Catilinaires au rang d’aimable chansonnette, au moment des caresses et des préliminaires.

 

J’aimerais ici, officiellement, rendre hommage à mes confrères du Temps. Par leur civisme, leur courage, ils nous révèlent l’un des complots les plus odieux que ce canton ait connus depuis les heures les plus noires de Catacombes. Face à ce quatuor de la nuit, il fallait que la Lumière fût. C’est désormais chose faite. Et maintenant, allez tous. La messe est dite.

 

Pascal Décaillet

 

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D'abord vous ne niez rien quant au fond du papier du Temps et sur ce que cet excellent morceau de journalisme révèle : ni les amitiés suspectes entre un magnat éconard du vin et une maison d'édition qui mitraille de l'UDC tous les deux livres, ni la communion idéologique entre des individus influents qui clament partout leur indépendance d'esprit, ni même que ces gens-là ont autre chose à l'esprit que la seule beauté de l'esprit et qu'ils sont véritablement engagés dans un combat politique, souterrain pour certains, visible pour d'autres.

Ensuite, vous dites que le Temps n'a pas donné la parole aux protagonistes de ce vaudeville sinistre. Et une seule lecture du papier d'Albertine Bourget vous donne tort, puisqu'elle s'est adressée à tous, sauf à Oskar Freysinger qui de toute façon s'exprime déjà partout et tout le temps. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que ni Slobodan Despot, ni Fournier, ni Giroud ne lui font l'honneur de répondre clairement à ses questions. S'il s'agit de s'autoproclamer chantre de la liberté d'expression dans Le Temps, Despot est au premier rang. Dès qu'on lui pose des questions, au demeurant très simples et directes, non seulement il hurle au complot, mais vous lui emboîtez le pas avec toute l'emphase dont nous vous savons capable.

Enfin et surtout, votre papier est une scintillante illustration de la thèse centrale de l'article paru dans Le Temps. En vous précipitant pour défendre vos petits copains valaisans, et dans les colonnes du Nouvelliste en plus, tout en le relayant dans la TDG, vous vous alignez vous-même sans l'ombre d'un doute possible sur l'agenda idéologique et politique de ce groupe, et vous lui servez la soupe sans vergogne, même si vous n'avez pas l'ombre du début d'un argument réel pour attaquer Le Temps.

Votre style, indéniable, gagnerait à servir une attaque reposant sur autre chose que des insultes et des ricanements, un peu nerveux d'ailleurs.

Ecrit par : Jean-Christophe Felley | 04.05.2011

J'ai lu l'article, bien sûr, et l'ai trouvé très édifiant. Non pas sur l'idéologie de la bande des quatre, que chacun connaît, puisqu'elle étale généreusement dans toutes les gazettes. Mais sur cette très moderne « théorie du complot ». Il y a des comploteurs partout. Il faut les démasquer. On nous cache la vérité. Etc. Or l'article — caractéristique du Temps — ne montre, ni démontre rien. Papier perdu. Le seul fait avéré, c'est que ces quatre-là partagent une fondue de temps en temps. Est-ce un scoop ?

Ecrit par : fédor | 04.05.2011

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NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Mise en garde à tous mes amis: sachez que je suis un conspirateur décidé à renverser la démocratie valaisanne! Toutes les preuves sont sur le blog de Pascal Décaillet...

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A torse nu sous le crachin toxique

En attendant 2012, les saisons poursuivent leur ronde. Malgré tous nos drames, nous avons quand même passé l’hiver. La nature ne regarde pas la télé ni ne se tétanise sur l’internet. Début mars, elle s’est ébrouée du côté de l’Asie — et le monde entier en est chamboulé. Non à cause de la lézarde qui a englouti des milliers de Nippons, mais à cause du réseau frêle et vital que ces derniers avaient posé dessus. La production mondiale du high-tech est, paraît-il, en danger.

Mais est-ce vraiment si important?

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Le jour où le crachin invisible et vénéneux de Fukushima commençait d’humecter l’Europe, j’achevais la lecture du Train de nuit pour Lisbonne, de Pascal Mercier, romancier suisse établi en Allemagne. Cela commence par un mélodrame pour finir — une fois le lecteur happé sans retour — en profonde méditation sur l’existence et l’idée que l’on s’en fait. Ayant sauvé une Portugaise du suicide, un placide Bernois, le professeur Gregorius-dit-Mundus, plaque le jour même son existence de pantouflard pour partir vers l’inconnu, vers l’Atlantique. Son seul point d’attache dans la Ville blanche: les écrits introuvables d’un médecin « orfèvre de mots », Amadeu de Prado, génie écorché vif prématurément disparu qui aura laissé une empreinte profonde sur tout son entourage.

La découverte de cet entourage encore vivant et de la couronne de mots qui le relie — les feuillets du défunt —, fera entrevoir à Mundus tout l’éventail des existences qu’il aurait pu vivre pour ne pas s’éteindre avec ce sentiment aujourd’hui si répandu d’une vie gâchée ou à moitié consommée. L’on y verra l’austère érudit troquer ses habits élimés contre un costume chic et même (à son âge!) se mettre à fumer pour faire comme le spectre qu’il poursuit. Par mimétisme et débauche? Non. Pour ressentir enfin la joie vraie et sommaire de vivre — ainsi que l’amertume qui l’accompagne.

Les catastrophes du temps n’ont aucune part dans ce livre éternel et si jeune. Les innovations techniques dont on nous assomme non plus, sinon comme catalyseurs et outils d’un jeu d’échanges aussi vieux que le monde. Il nous rappelle, comme la ronde des saisons, que la vie réelle se déroule en-dessous, et au-delà, des images frénétiques dont nous nous enfumons l’esprit. Et que les questions qui nous minent jusqu’au tréfonds ne passent jamais par l’écran des nouvelles.


Le Nouvelliste, 30 mars 2011.

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Les filles de l'ogre ont le sommeil profond

La divulgation massive, par WikiLeaks, de documents incriminant la diplomatie des États-Unis et leur conduite des guerres, était censée entraîner une profonde prise de conscience morale. Plutôt que d'un scoop, il s'agissait d’une avalanche de faits bruts venant étayer une thèse que l’on connaissait déjà: que les États-Unis sont le premier « État-voyou » de la planète et qu’ils sont — eux ou leurs satellites de l’OTAN — à l’origine des crimes de guerre les plus graves et les plus lourds de conséquences.

Les preuves fournies par le site de Julian Assange seraient-elles trop écrasantes pour ne pas faire crouler toute notre vision du monde? Quoi qu’il en soit, la révolution internet qu’il a engendrée s’est bornée à quelques coups d’éclat de hackers en défense de leur idole. Pendant ce temps, le grand business continuait as usual et les Occidentaux ouvraient en Libye, sans le moindre remous dans les opinions démocratiques, un nouveau front humanitaro-colonial. Ceci au terme d’une fulgurante cascade de « révolutions Facebook » — efficaces, celles-ci — derrière lesquelles on ne serait pas étonné, d’ici peu de temps, de découvrir la patte de la CIA.

J’entends d’ici les cris: « Conspirationniste! » D’accord. Mais est-il encore possible de croire à la candeur d’une puissance qui a dévasté l’Irak grâce au mensonge des armes de destruction massive, légalisé la torture et qui, hors micro, se moque cyniquement de la justice et du droit?

C’est impossible, bien entendu — c’est pourtant ce que l’on fait, pris que nous sommes dans la schizophrénie des filles de l’ogre: peu importe si papa sort dévorer de la chair humaine, pourvu qu’il vienne nous border dans notre lit chaud...

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(Les sept filles de l'Ogre, découpage de Stéphanie M.)

L’unanimisme occidental s’est ainsi ressoudé autour du nouvel Hitler: Kadhafi. Toute réflexion sur les mobiles et les buts de cette nouvelle guerre est évacuée. Le débat sur la disproportion des fins et des moyens — par exemple: à partir de combien de civils tués, d’édifices détruits, les chefs de l’OTAN seraient-ils passibles de jugement? — est inexistant. L’information filtrant du terrain est maigre et stéréotypée. Qui favorise-t-on en Libye? De vagues « opposants », sans autres précisions. La présence d’Al-Qaida parmi les poulains de l’OTAN? A peine mentionnée. A mesure que nos moyens de connaissance se perfectionnent, nous acceptons d’en connaître toujours moins.

Mais c’est un autre paradoxe, en l’occurrence, qui trahit l'esprit de ce temps.

Vous souvenez-vous de la cour que nos dirigeants faisaient, hier encore, au dictateur de Tripoli? De l’obséquiosité de ces personnalités suisses qui en voulaient à Genève d’avoir voulu soumettre un potentat dégénéré à la loi commune? Les mêmes, aujourd’hui, veulent la guerre. Hier encore, il était politiquement incorrect de dénoncer Kadhafi; aujourd’hui, il est mal venu de se demander si une majorité réelle des Libyens approuvent les bombes qui tombent sur leur pays.

Cet unanimisme « dynamique », évoluant au gré des intérêts du moment, révèle non seulement  la faillite morale de l’Occident aux yeux du monde, mais encore la maladie totalitaire qui nous mine de l’intérieur. Nous prônons la démocratie à coups de bombes, mais nous ne souffrons plus le pluralisme d’idées au sein de nos sociétés. La volonté de policer le monde au nom de valeurs plutôt que d'intérêts bruts impose au policier une certaine conduite. Que pèsent encore des valeurs illustrées de la sorte?

Le Matin Dimanche, 10 avril 2011.

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Merci" Vigousse "pour le piédestal!

Les jets d'acide de l'organe satiriflique vaudois prennent une coloration si singulièrement basique à la double lumière de la montée en flèche de l'UDC en Suisse depuis l'éviction de son boss C.B. du Conseil fédéral et du désastre technologique japonais anticipé par Theodore Kaczinsky - dit "Unabomber" - que l'on se dit: voilà au moins un tribunal où les "a priori stupides" n'auront jamais droit à la cour d'appel. Vous trouvez ma phrase trop ouvragée? C'est qu'elle est cryptée anti-"Vigousse", où l'on n'entrave que les propositions simples. Et c'est heureux! Comme dit mon ami publicitaire: un capital antipathie, c'est d'abord un capital.
Merci "Vigousse" pour ce piédestal! Et une grande tournée de foin pour toute la rédaction!

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Philtres & Potions

En attendant 2012, les géants pharmaceutiques ignorent la crise. Pourtant, l’ère des grandes inventions est passée, et les médecines naturelles font de plus en plus d’adeptes. Où vont-ils chercher leurs rentes désormais? Dans le marketing et le réseautage.

Or quoi de plus rentable, en la matière, que les vaccins? Plutôt que de vendre au détail, mieux vaut se choisir un client de gros toujours solvable: l’Etat. Qui, ensuite, redistribuera par force de loi ou de persuasion — fort de la confiance innée des citoyens —, le produit miracle à des populations entières. 


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Ainsi fit-on du Gardasil, le célèbre «vaccin contre le cancer du col de l’utérus». Bien qu’il s’agisse du vaccin le plus coûteux jamais commercialisé, son efficacité a été mise en doute par des études sérieuses. Au point que la France a interdit, comme mensongère, la publicité pour ce produit.

En Suisse, cette mesure sévère n’a alarmé personne. Au contraire: le conseiller fédéral Burckhalter a récemment étendu la couverture de ce vaccin de 20 à 26 ans… 

Mais il y a mieux. En janvier, la Confédération helvétique déclarait avoir détruit pour 41 millions de francs de vaccins anti-H1N1 inutilisés, non sans avoir offert quelques doses au tiers-monde. H1N1 était le nom que portait notre trouille à l’automne 2009. H1N1 nous terrorisait plus encore qu’Al-Qaida. Et puis… nous fûmes quittes pour quelques jours de congé-maladie, comme les autres années. Voire moins.

Montrant plus de jugeotte que l’OMS et ses relais officiels, public et professionnels ont boycotté les campagnes de vaccination. Le fiasco fut cuisant.  Nos autorités ont décidé qu’il ne se répéterait plus. 

Voici donc que la Confédération veut obliger «certaines catégories professionnelles» à se faire vacciner (Le Matin, 30 janvier 2011). Si nous avions eu cette loi en 2009, il y aurait eu bien moins de chimie à recycler…

Mais comment convaincre les récalcitrants? Si «les vaccinations de force sont exclues», l’OFSP précise tout de même que le refus d’ordre «pourrait même conduire à un licenciement».

Est-on dans Molière pour la tartufferie, ou dans Orwell pour la méthode totalitaire? Non: nous sommes dans un pays libre où les campagnes des marchands de philtres sont librement financées par nos libres cotisations. Qui augmentent sans cesse. On se demande pourquoi…


Le Nouvelliste, 16/2/2011

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En attendant 2012...

Mais pourquoi 2012? On a déniché quelque part un calendrier maya qui, semble-t-il, ne compte plus les jours au-delà de cette année-là. Repentez-vous, car la fin du monde est proche! 

Nous voici à la croisée d’une technologie affolante et de la plus sommaire superstition. Celle-ci véhiculée par celle-là, du reste. Que serait le nouveau millénarisme sans l’internet? Que seraient les réseaux intégristes sans la borne wifi gratuite dans le dernier relais mauritanien avant le désert? 

2012

Nous voici, même les sceptiques, à battre le compte à rebours de 2012, repliant en cachette les doigts sous la table. Nous voici à dresser des écrans de fumée face au grand bug qui, lui, nous guette pour de bon. Dernier hochet en date: la voiture électrique. Achetons-nous une demi-tonne de batteries impossibles à recycler, branchons-les sur cent nouvelles centrales nucléaires, c.à.d. cent nouveaux sites irradiés à jamais, et nous aurons biffé notre ardoise de pollueurs à hydrocarbures!

Combattons Charybde par Scylla, la peste par le choléra, Sarko par Ségo!

Soyons sérieux: nous ne savons pas vraiment si le pic pétrolier est vraiment passé, si l’effet de serre nous est dû (quelle présomption!) plutôt qu’à la respiration indifférente de la nature, si le terrorisme international est une vraie menace ou un mauvais alibi. Même la contamination de la planète par les nouveaux Tchernobyls ou les plateformes pétrolières qui flanchent, surexploitées à cause de l’appât du gain devenu la seule loi réelle, n’est pas acquise. Ces lendemains apocalyptiques, dont Hollywood s’emploie à nous infuser des aperçus splendides et lassants par leur abondance, n’existent pas. Seul aujourd’hui existe, mais nous le conditionnons par ces spectres issus de l’hallucination collective. Pour les chasser de notre horizon? Non! Juste pour éprouver le grand frisson à leur inexorable approche.

Aucun de ces cataclysmes n’est sûr, mais une chose paraît déjà acquise: la perte de cohérence massive de l’humanité face aux défis contradictoires que lui posent ses propres inventions (au sens technique et mental). La tête crie: sauvez la planète! lorsque le corps marmonne: quel confort! Ne restent, au bout du compte, que les réflexes hédonistes et sécuritaires issus du cerveau reptilien. Il est beau, le progrès!


Le Nouvelliste, 21/11/2010.

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Comment on a volé le Kosovo

La vraie histoire de la "libération" du Kosovo retracée dans un documentaire minutieux de la TV tchèque... qui fut interdit d'antenne!

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La passerelle de Farinet

Elle a mobilisé l'ingéniérie la plus avancée -- elle ne sert pourtant qu'au délice des marcheurs et des braconniers.
Montez-y un jour de désarroi. Toute passerelle, tout col, tout pont est un seuil symbolique. Surtout quand le voyage est gratuit.
Quelque chose en vous sera forcément transformé.
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Le sentier d'Isérables

Ne rien faire. Écouter bruire les herbes sèches, attendre que le soleil se retire et que l'ombre nous glace.
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Indignons-nous!

Je n'avais pas même eu le temps de jalouser l'obscur éditeur du pamphlet de Stéphane Hessel qu'il avait dépassé le million de ventes.
J'avais à peine eu le temps de me demander quel était son secret que je l'ai (en partie) compris en apercevant l'ouvrage sur les rayons de la FNAC: son épaisseur! Ce n'est pas même un livre! Une brochure piquée dans le pli, à peine une heure de lecture...
En une heure et pour quelques sous, M. Hessel nous offre donc la possibilité de prendre part à la grande vague de l'indignation générale.
Indignation n'étant pas insurrection - loin de là - ce joli cahier contribue, qui plus est, à maintenir l'ordre paradoxal (pseudo-anarchique) où nous vivons.
Que demande le peuple?
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Auto-test

J’adore feuilleter les vieux journaux. Ils nous rappellent nos sacro-saintes vérités d’hier et la brièveté de leur règne. C’est ainsi que j’ai dévoré l’autre jour le test de la Renault 15 GTL paru en 1976 dans un magazine populaire. 
Pour essayer ce coupé anguleux, deux journalistes s’étaient offert une virée jusqu’à Madrid et retour: 3200 km de routes, d’autoroutes, mais aussi de petits bistrots, de galeries et de musées. Les veinards, se diraient leurs collègues d’aujourd’hui, réduits à de succincts et pédants comptes rendus techniques. 

Mais daigneraient-ils même s’asseoir dans cette barquette brinquebalante? Le modèle essayé souffrait, entre autres, d’une voie d’eau et ses vitres vibraient à vous assourdir dans les hautes vitesses. Qui, ceci dit, n’étaient pas si hautes que ça, puisque nos pilotes n’avaient jamais réussi, malgré leurs efforts, à atteindre les 170 km/h vantés par le constructeur. C’était sans doute heureux, car le freinage ne semblait pas excessivement fiable. La Régie ayant oublié de prévoir un plafonnier, la lecture des cartes à la lumière de la boîte à gants ressemblait à un rite clandestin, tandis que l’accès aux sièges tenait du yoga. Néanmoins, l’engin ne manquait pas de confort, grâce, notamment, au généreux cendrier central placé entre les deux baquets arrière… 
Ayant signalé ces quelques menus défauts, les testeurs se disaient enchantés de ce bolide de 90 ch qui les avait bravement ramenés au port. La voiture, à leurs yeux, restait avant tout un moyen de transport, non une prouesse scientifique adulée en soi.
Je croyais rêver. Tabagisme, excès de vitesse, bombance, digressions sans rapport avec le sujet… Ces journalistes travaillent peut-être encore. Or, de nos jours, un article comme celui-là leur vaudrait le renvoi. Sans parler de l’engin. Le successeur de ce coupé sport a un cendrier en option et le double de puissance. Mais celui qui l’embarquerait pour une virée à Madrid dans les mêmes conditions finirait au trou. La cavalerie, ça en jette, mais ça ne sert plus à rien.
L’espace d’un instant, je les ai enviés, eux et leur casserole. Leur équipée polluante avait le parfum des grandes plaines et de la liberté. Comment avons-nous fait, en une génération, pour faire du monde dit libre cet hospice sécuritaire peuplé d’hypocondriaques?

(Chronique du Nouvelliste, 9 novembre 2010.)
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Comment osez-vous oser?

Suite aux vœux de Nouvel An des éditions Xenia, une correspondante nous adresse un message écumant:

Comment osez-vous me dire chers amis! Alors que vous publiez des écrits d'Oskar Freisinger qui est un homme qui ne vague que sur la peur des autres et met en évidence le mal qui est en lui sur le dos d'autre communauté religieuse qu'il ne connait même pas!
Vu que vous soutenez cette personnalité je VOUS PRIERAI DE NE PLUS M'ENVOYER DU COURRIER TANT QUE OSEREZ PUBLIER UN TEL INDIVIDU 

Ce n'est pas — de loin — la première harangue à majuscules que nous recevons. Celle-ci m'a pourtant semblé toucher à un principe important qui va bien au-delà de notre politique éditoriale et de la réputation sulfureuse de l'auteur qui nous a valu cette réaction. D'où la nécessité d'une réponse:

Madame, 

Nous respecterons bien entendu votre souhait et vous supprimerons de notre liste d'adresses. Je me permets cependant de répondre à votre colère.

J'ai beaucoup d'amis dont je ne partage pas les convictions... et qui sont quand même des amis.
J'ai publié des poèmes d'Oskar Freysinger qui ne parlent ni de peur, ni de politique, ni de religion.
La mission d'un éditeur est précisément ce que vous me reprochez: OSER. Oser, pour que le public découvrir autre chose que des idées reçues diffusées par les grands médias.

J'ose publier Freysinger comme j'ai été le seul éditeur francophone à oser publier "Comment le Djihad est arrivé en Europe" de Jürgen Elsässer, une enquête qui montre que le spectre du terrorisme islamique est essentiellement un montage des services et des médias occidentaux. Comme j'ai publié "La véritable histoire de Gayoum Ben Tell" de Rafik Ben Salah, un détournement humoristique et orientalisant du mythe de Guillaume Tell, pour lequel on m'en a voulu en Suisse.

Vous pouvez détester un personnage politique sur la base des résumés malveillants qui sont faits de ses idées par ses adversaires. Vous pouvez désapprouver à titre personnel telle ou telle publication d'un éditeur. Mais vous ne pouvez nous reprocher d'OSER. Si plus personne n'ose dire et publier des choses qui déplaisent, nous tomberons définitivement dans une société totalitaire.

Je vous souhaite une bonne année!

Slobodan Despot
Directeur des éditions Xenia

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Pour une fois, on ne m'a pas consulté sur le Kosovo

Les médias ont leurs habitudes. Ainsi, pour la radio suisse romande et certaines rédactions de presse, j'étais devenu, depuis une quinzaine d'années, le "Serbe de service". On m'interrogeait sur Vukovar, Srebrenica, le bombardement de 99... et même sur des sujets moins lugubres, tels que la relance économique en Serbie ou la coupe Davis...
Lorsque Dick Marty a rendu public son rapport sur le trafic d'organes au Kosovo, je me suis demandé si le téléphone sonnerait. Et... non.
Aucune rédaction, cette fois-ci, n'a consulté le "Serbe de service" sur cet événement de taille. Tant mieux: qu'aurais-je eu à rajouter aux épouvantables détails recensés par l'enquêteur suisse, ou aux interrogations des journalistes eux-mêmes, allant jusqu'à se demander si certains Etats n'allaient pas revenir sur leur reconnaissance hâtive de cet Etat mafieux.
Tant mieux. Qu'aurais-je pu dire sans tomber dans l'irrespect sur la visite annulée de Mme Calmy-Rey, la présidente de la Confédération helvétique, au Kosovo "souverain", où elle devait se rendre justement ces jours-ci pour recevoir la récompense de son généreux engagement en faveur de la pleine reconnaissance de cet Etat mafieux dirigé par des criminels notoires?
Qu'aurais-je pu ajouter à la perplexité déjà considérable des journalistes qui ont trouvé mention de cet ignoble commerce de chair humaine dans les mémoires de Mme del Ponte, alors procureur du TPI, et qui comprennent maintenant que cette magistrate a non seulement refusé d'instruire le cas, mais encore autorisé la destruction des preuves? Peut-être était-ce l'occasion de rappeler que la même Carla del Ponte a enterré de la même manière un dossier encore plus grave: le recensement de quelque 3200 civils serbes massacrés aux alentours de Srebrenica, de 1992 à 1995, par les hommes de Naser Orić. Préférant à cette documentation circonstanciée la liste arbitraire des "Huit mille musulmans tués" constituée par le HCR sur la base de déclarations non vérifiées recueillies après les faits auprès d'une des parties en guerre (liste qui convoque, notamment, des centaines de musulmans morts et enterrés dans les cimetières de la région bien avant la prise de Srebrenica).
Et aurais-je eu besoin de souligner les remises en question que cette affaire entraîne concernant le traitement global de la crise yougoslave par les Occidentaux, qui ont œuvré à ceinturer la Serbie de micro-Etats bananiers dirigés par une véritable galerie de rebuts de l'humanité: le révisionniste Tudjman en Croatie, le fondamentaliste islamique Izetbegović en Bosnie, le trafiquant de cigarettes Djukanović au Monténégro, enfin le revendeur de drogue et de viande humaine — vivante et morte — Hashim Thaçi au Kosovo?
Tous ces épouvantails étaient plus que des alliés: des amis de l'Occident! De grands chefs d'Etat! Des visionnaires! Qu'on finançait, protégeait, armait, habillait, défendait, tout comme le hamster débile et couard qu'on a envoyé gouverner la Géorgie ou les gangsters "oranges" qu'on avait mandatés — sans succès — pour arrimer l'Ukraine à l'OTAN.



Tout compte fait, si l'on m'avait consulté cette fois-ci sur l'actualité ex-yougoslave, je n'aurais eu qu'un conseil à donner: qu'on retire soigneusement de la circulation toutes les photos montrant M. Kouchner, les généraux otaniens, le très-peu-regretté Richard Holbrooke et Mme Calmy-Rey bras dessus-bras dessous avec leurs héros kosovars de l'UÇK. Afin d'éviter que le bon peuple d'ici ne vienne à invoquer un vieil adage qui n'a jamais menti: Qui se ressemble s'assemble...
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Lecture de Slobodan Despot au CCS, Paris (10.12.2010)

Lecture de "Valais mystique" et de "Despotica" devant un public nombreux et attentif au Centre culturel de Serbie. Une soirée magique...
(Merci à Milica Z. pour les photos!)

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Soirée Slobodan Despot au CCS, Paris

Soirée Slobodan Despot au Centre culturel de Serbie à Paris

Vendredi 10 décembre 2010, 19h30.
123, rue St-Martin (vis-à-vis de Beaubourg), 75004 Paris
(métro Rambuteau)

Connu comme éditeur et traducteur — directeur des éditions Xenia — Slobodan Despot a également une deuxième vie en tant qu'auteur.
Au cours de l'année écoulée, il a ainsi publié trois ouvrages personnels: un livre de randonnées illustré (Valais mystique), un recueil de « modes d'emploi » (Despotica) et un album de photographies par iPhone (i-Mages avec des poèmes d'Oskar Freysinger). Aux éditions Favre, il a également publié un essai sur ce dernier, homme politique suisse bien connu. 
Derrière la variété des genres, ces livres traduisent une démarche d'auteur cohérente.
Soirée introduite par S. E. M. Dušan T. Bataković, Ambassadeur de la République de Serbie en France.
Slobodan Despot présentera ses ouvrages et lira des extraits.

Avec une exposition d'iPhonages originaux.
Entrée libre.

Site des éditions Xenia:

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Oskar et les minarets

On me demande déjà, et l'on me demandera encore plus d'ici quelques jours, pourquoi j'ai écrit et publié Oskar et les minarets, le premier portrait biographique d'Oskar Freysinger. 
Pour éviter de me répéter, je livre ici l'avant-propos de l'ouvrage paru cette semaine aux éditions Favre.
Le livre:
***
Oskar et les minarets (éd. Favre novembre 2010)
Avant-propos
Oskar Freysinger est à n’en pas douter l’astre le plus insolite de la constellation politique suisse de ce début de siècle. Interpellé, honni, conspué, le tribun de l’Union démocratique du Centre est aussi le seul à susciter une véritable ferveur qui, bien souvent, transcende les frontières de son mouvement politique. Avec sa guitare, ses bons mots, sa chevelure, il ressemble à un bateleur tout droit sorti d’un jeu de tarot ou de la tradition populaire germanique: Till l’Espiègle ou le joueur de flûte d’Hamelin.
Longtemps perçu et exploité comme un bouffon, une caricature des idées de droite, Freysinger a acquis une tout autre stature en tant qu’animateur et fer de lance d’initiatives populaires remportées haut la main que tous, pourtant, croyaient promises au naufrage. Son engagement en faveur de l’initiative visant à interdire la construction de minarets en Suisse aura été déterminant. Fait sans précédent dans l’histoire de la politique moderne, il a mené campagne simultanément dans toutes les régions du pays, livrant des duels clefs à la télévision dans les trois langues nationales. Assumant son rôle jusqu’au bout, il est allé, seul, défendre le vote des Suisses devant les médias étrangers à un moment où la classe politique et le gouvernement ne songeaient qu’à prendre leurs distances par rapport à la grande majorité de leurs concitoyens.
Le succès de ce phénomène est un signe des temps. Ce littéraire, ce manieur de mots, est le seul à avoir intégré l’adage pourtant banal qui veut que la politique est une scène de théâtre. Ses collègues parlementaires le savent aussi, eux qui partagent le bout de gras en coulisses après s’être écharpés pour la galerie. Mais Freysinger, ici comme en toutes choses, refuse de s’arrêter à mi-course. Il joue son rôle avec passion, témérité et roublardise, s’assurant une présence de scène devenue intimidante. Les plus éminentes figures du pouvoir suisse s’assurent désormais de l’absence du Saviésan sur un plateau avant d’accepter les invitations. Car ses prestations, si déroutantes ou narcissiques qu’elles puissent paraître, demeurent rigoureusement asservies à la défense des idées qu’il entend faire passer. Freysinger fait sortir le débat d’idées suisse de sa candeur irénique, de son insignifiance consensuelle, et lui impose un style de controverse propre aux sociétés en proie à des choix fondamentaux et qui les empoignent de front. 
La Suisse où son père et le mien ont déposé leur valise était un pays heureux réputé pour son absence d’histoires. Or, ce pays qu’Oskar Freysinger voudrait, par son engagement politique, préserver des remous de l’histoire, entre avec lui dans le maelström des confrontations politiques sans merci qui sont le lot du reste du monde. Tandis que les réactions effarouchées qu’il suscite chez ses adversaires, pro-européens et partisans de l’ouverture tous azimuts, dénotent, elles, un refus de sortir de ce cocon feutré et puritain, désormais obsolète, où les mots gras sont bannis, où nulle tête ne dépasse et où les affaires se règlent par consensus dans l’intérêt bien compris de la communauté. Le nationaliste internationalise la scène politique Suisse: ce n’est pas le moindre paradoxe soulevé par ce trublion.
La conjonction de la personnalité et du moment invitait à des réflexions que la polarisation et la hâte médiatiques ne permettaient pas. Elle justifierait à elle seule un livre sur le cas Freysinger. 
Tôt ou tard, quelqu’un aurait songé à lui consacrer un ouvrage. Je préfère être le premier. Ce livre n’est pas un de ces exercices d’objectivité journalistique qui dissimulent des jugements biaisés — favorables ou, plus vraisemblablement, hostiles. 
Ce livre est un livre d’ami. Non d’ami politique, mais d’ami tout court. Si j’ai estimé utile et urgent de l’écrire, c’est parce que mon ami Oskar Freysinger est menacé d’un danger imminent: celui d’être confondu — voire de se confondre lui-même — avec l’image publique qu’on a construite de lui, le plus souvent avec sa complicité amusée ou infatuée. 
Le caractère est destin, disaient les Anciens, et celui d’Oskar Freysinger est si carré que le destin probable n’est pas difficile à entrevoir. Nous avons tous connu dans nos classes un personnage de son gabarit. C’était le garçon toujours «partant», serviable, acharné et débonnaire dont la santé débordante tapait sur les nerfs et dont les qualités réelles finissaient par se retourner contre lui. Aujourd’hui, par son travail, son énergie inépuisable, sa foi présomptueuse en lui-même, Oskar Freysinger a accompli une œuvre qui, sans doute, le dépasse et qui a requis, au fil du temps, une certaine schématisation de son personnage. J’ai écrit ce livre dans le seul but de le déschématiser et de rappeler que derrière le masque adulé ou détesté du tribun se trouve un être humain avec ses qualités et ses défauts.
J’ai été, au début des années 2000, le premier éditeur à refuser un manuscrit à Oskar Freysinger, jeune politicien valaisan encore inconnu. Je l’ai fait sans hésitation, mais en motivant mon choix par une lettre détaillée. Ce fut le début d’une estime mutuelle qui vira en amitié ce jour de la fin novembre 2002 où Oskar fut non seulement atteint dans son sanctuaire familial par l’arme sordide de l’incendie criminel, mais encore lâché — momentanément, mais ce sont ces moments-là qui comptent — par son parti. Tout ceci à cause de ses mots!
Je suis né sous un régime totalitaire, dans la Yougoslavie titiste. J’ai vu ce totalitarisme s’effondrer en tant que projet à l’Est pour renaître en tant que mentalité à l’Ouest. La diabolisation d’Oskar Freysinger, qui lui vaut quelques dividendes politiques qu’il accepte un peu inconsidérément, est le produit de cette mentalité qui réduit l’humain à ses idées et permet, à terme, de conspuer ou liquider des êtres sans remords ni états d’âme. La soudaine célébrité internationale que lui a valu son rôle dans le vote controversé sur les minarets a fourni l’occasion opportune pour dresser le portrait humain de cette figure incontournable du paysage politico-médiatique suisse. D’où le titre de ce livre.
Précisons-le d’emblée: nous n’avons, Oskar et moi, pas la même opinion ni la même approche du problème de l’islam. Oskar a choisi d’exprimer ses vues sur la question par la voie politique, et de le faire dans un contexte de rivalité de civilisations. Je m’en suis tenu aux livres, tout en m’intéressant prioritairement à l’usage qui est fait de l’islam dans notre propre monde. J’ai publié, en tant qu’éditeur indépendant, des ouvrages tels que La Turquie chrétienne ou Comment le Djihad est arrivé en Europe — ouvrages inutilisables à des fins partisanes et dont le but était de faire comprendre et sentir une présence encore somme toute abstraite en Occident. Ce dernier ouvrage est du reste prisé des musulmans soucieux de paix, dans la mesure où il démontre comment on a construit un spectre de l’islam terroriste qui justifie les opérations de conquête pétrolière au Moyen-Orient tout en occultant les frictions quotidiennes concrètes entre l’islam et son autre dans cette zone de chambardement démographique qu’est l’Europe.
Cela dit, l’Autrichien et le Serbe, brouillés depuis juin 1914 par une rixe aux conséquences mondiales, se sont découvert en Suisse deux points communs. En premier lieu, un attachement profond pour ce pays qui a accueilli nos familles, pour ses valeurs et ses particularismes au sein d’un monde normalisé. Et puis une conscience atavique de la présence de l’islam, non en tant que culture exotique ou importée en position de minorité, mais en tant que puissance conquérante et inflexible assignant une place et un mode de vie à tout un chacun, et en particulier a ceux qui n’en sont pas. Ce rappel ne vise pas à dire que l’Ottoman est à nos portes — encore que du côté de Constantinople on se remet à en rêver à haute voix — mais pour rappeler aux Européens de l’ouest qu’ils ne voient le plus souvent de cette civilisation qu’un seul versant, celui du dialogue et de la séduction. Un versant qui, dans son histoire, s’efface systématiquement dans les temps et les lieux où l’islam accède à une position dominante.
Ces divergences et ces parentés font l’objet, entre nous, de discussions fréquentes dont les deux entretiens figurant dans ce livre livrent, l’un « en tongs », l’autre « en cravate », la thématique essentielle. 
Il m’a toutefois paru important de ne pas focaliser l’action et les préoccupations d’Oskar Freysinger sur la question des minarets et de l’islam. La trajectoire originale de cet homme, dans la mesure où elle n’est concevable que dans un pays de démocratie directe comme la Suisse, est également représentative d’un système civique unique au monde et grossièrement caricaturé hors ses frontières. Les spécificités du «village gaulois» ne pouvaient être mieux illustrées que par la vie et l’œuvre de celui qui est aujourd’hui l’un de ses citoyens les plus connus et les plus remuants.
Cet ouvrage, composé durant l’été 2010, reflète dans sa structure le parti pris que je viens d’exposer. De l’affaire qui l’a porté au sommet de la notoriété, nous avons remonté le fil de la carrière d’Oskar Freysinger, élargissant la perspective à l’ensemble de ses activités, en particulier à l’écriture. Puis, ayant mieux fait connaissance avec le personnage, nous l’avons invité à débattre à bâtons rompus de ses visions et de ses craintes liées au problème de l’islam.  Oskar Freysinger a lu le texte au fil de sa rédaction et l’a annoté. Ses interventions directes sont indiquées en italiques dans le texte. 
Slobodan Despot
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Bienvenue en Europe!

Et pourtant, je m’étais promis de parler culture. Des livres, des idées et des arts, bref de tous les jets de vapeur de cette planète qui frémit comme une bouilloire à deux ans de la fin du calendrier maya. 
C'était bien parti, voyez: « Chers lecteurs, saviez-vous que mon pays d'origine n’était pas seulement un baril de poudre, mais encore l'un des plus fervents salons de lecture du monde? » Eh oui: me revoici à la Foire du livre de Belgrade, 400'000 visiteurs pour une population comparable à celle de la Suisse… J'allais vous parler de ces éditeurs faméliques qui traduisent huit romans japonais en un an, des climats de la nouvelle littérature fantastique ou encore de la venue de tel écrivain et conseiller national boycotté chez lui mais qu'on publie gaiement dans ce pays qui lui donna l’« asile poétique »…
Eh bien non: j'en ai été détourné par un bout de papier froissé qu'un confrère venait d'éjecter de son stand. Intrigué, je dépliai la circulaire.  « Estimés exposants — y lisait-on —, nous vous rappelons qu'au Salon du Livre de Belgrade, comme partout ailleurs, vous êtes tenus de respecter la Loi sur l'édition, notamment en ce qui concerne votre obligation à vous retenir de toute publication ou manifestation de nature à offenser les droits confessionnels, nationaux, personnels et autres des citoyens, ainsi que leur dignité. » Salutations, tampon officiel. Froid dans le dos! Que nous serait-il resté de Shakespeare ou de Flaubert s'ils avaient dû complaire à un catalogue de sensibilités aussi vaste et aussi subjectif? 

J'ai connu ce salon en temps de guerre et sous un régime décrié. J’y ai vu des pamphlets antirégime, antiguerre, antitout, mais jamais une mise en garde pareille. Ni ailleurs, du reste. Certes, je n'ai pas encore visité le salon de Téhéran. 
« Qu’est-ce que ceci? » demandai-je à cet ami, éditeur de Mishima et de Max Frisch. « Notre ticket d'entrée en Europe », me répondit-il, cynique. Tel un cabotin de vaudeville, l'establishment serbe, qui fait le beau à la porte de l'UE, en fait trop. Débordé par les hooligans, voilà-t-il pas qu'il assied son autorité sur le milieu du livre, le seul garant historique de la liberté de pensée sous ces latitudes tourmentées. Quand l'autocensure préventive devient un "ticket" européen, il y a de quoi rester sur le quai.

Chronique du Nouvelliste, 29.10.2010.
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Un député israélien nous flanque la honte...

Suite à la divulgation de documents relatifs à la guerre en Irak sur le site Wikileaks, le député israélien Michael Ben-Ari a écrit au Secrétaire général des Nations-Unies pour lui demander d'ouvrir une investigation pour crimes de guerre à l'encontre des Etats-Unis d'Amérique.
Il est stupéfiant qu'aucune des "grandes consciences" européennes n'ait eu cette idée. Elles qui sont aussi aveugles aux violations massives des droits et de la dignité des Irakiens et des Afghans qu'elles sont vigilantes sur la moindre infraction aux codes du politiquement correct visant les musulmans immigrés en Europe.
Il est étonnant que l'initiative vienne d'Israël, ce "porte-avions américain". Qu'elle vienne, qui plus est, de la droite radicale, devrait susciter quelques interrogations parmi nos beaux esprits. Et si l'idée de justice existait encore, par-delà toute considération d'intérêt et de tactique?

Source:
http://www.jpost.com/International/Article.aspx?id=192696

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Le nom de mes ancêtres

A chaque langue ses spécialités. Par exemple, en matière de généalogie.

a. En français:
1. Bouteille, 0,75 l de vin
2. Magnum, 2 bouteilles 
3. Jéroboam, 4 bouteilles
4. Réhoboam, 6 bouteilles
5. Mathusalem, 8 bouteilles
6. Salmanazar,12 bouteilles
7. Balthazar, 16 bouteilles
8. Nabuchodonosor, 20 bouteilles
9. Salomon, 24 bouteilles
10. Souverain, 35 bouteilles
11. Primat, 36 bouteilles
12. Melchisédech, 40 bouteilles

b. En serbe:
1. OTAC
Le père
2. DEDA
Le grand-père
3. PRADEDA
L'arrière-grand-père
4. ČUKUNDEDA
L'arrière-arrière-grand-père
5. NAVRNDEDA (*)
L'arrière-arrière-arrière-grand-père
6. KURDJEL
L'arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
7. ASKURDJEL
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
8. KURDJUP
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
9. KURLEBALO
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
10. SUKURDOV
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
11. SURDEPAC
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
12. OMŽIKUR
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père
13. KURAJBER 
L'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père

Le serbe n'a aucune dénomination particulière pour les grosses bouteilles de vin. En revanche, chacun de mes aïeux porte un titre précis jusqu'à la treizième génération, soit plus de trois cents ans en arrière. Ces appellations, que bien peu connaissent encore, sonnent comme les restes d'une langue disparue. Elles nous donnent l'impression qu'une armée de défunts marche derrière nous.
Nous avons tous, frères humains, 4096 kurajbers. L'un des vôtres est sans doute aussi le mien...

(*) Au stade du navrndeda et plus anciens, les ancêtres sont poétiquement appelés des «abeilles blanches» (bele pčele).
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Détour par Rome

Valais mystique
Détour par Rome

L'automne arrive et avec lui une nouvelle ronde de "Valais mystique". Je m'apprête avec une joie profonde à reprendre mon bâton de pèlerin et mon appareil photo pour repartir sur les sentiers de ce pays sublime. Comme avant tout départ, il m'a paru nécessaire de réviser le bagage, de resserrer les sangles et de mémoriser une vision d'ensemble de l'itinéraire. 

Echos d'un voyage
Voici un an s'achevait la première série de 24 balades dans des lieux valaisans qui nous avaient paru particulièrement inspirés — et inspirants. Un livre, Valais mystique, rendait compte de cette exploration entreprise avec la complicité du Nouvelliste. Les retombées en ont été nombreuses et véritablement étonnantes. Lettres, échanges, polémiques, visites, réclamations, balades avec des lecteurs… Dans les parages du Mur d'Hannibal au-dessus de Liddes, un désert rocailleux où je m'étais égaré, la signalétique a été refaite à neuf et des fouilles archéologiques semblent en cours. L'ermitage de la Chapelle du Scex, dont j'avais décrit le délabrement symbolisé par la statue décapitée de saint Amé, est désormais en travaux. Vanité d'auteur: et si la nouvelle vie de ces lieux saints était liée à mes articles? 
Mais il y a mieux et plus certain. J'ai eu la belle surprise de découvrir que le Valais avait des amoureux éparpillés aux quatre coins du monde. Du grand écrivain Jean Raspail à des randonneurs inconnus, les lieux mystiques valaisans ont fait surgir on ne sait d'où une foule d'âmes silencieuses et attentives qui ont trouvé en ces endroits le havre et le support de leur propre rêverie. Et puis, aussi, une classe particulière de fervents: athées, incroyants, anarchistes ou simples ronchons à qui le concept vague et non contraignant de "mystique" donnait enfin un alibi pour exprimer leur soif d'absolu comprimée par des idées triviales et désincarnées qui sont celles de notre modernité en fin de course.
Chargé de ces échos et de cette expérience, il est évident que je ne repartirai pas avec le même esprit que cet émerveillement candide qui m'a poussé jadis à la redécouverte d'un Valais oublié ou méconnu. Il me faut en tout premier lieu tenter de répondre à cette question qui revient avec insistance, tant chez les journalistes que dans les courriers reçus: que signifie le mystique pour vous?

L'envers du pouvoir
Comme bien des notions théologiques, il me paraît plus simple de définir la dimension spirituelle perçue dans les hauts lieux valaisans par ce qu'elle n'est pas. Ce n'est pas une doctrine, ce n'est pas une morale, ce n'est pas une cosmogonie, ce n'est pas… Mais plutôt que d'énumérer des mots, descendons de nos rochers et de nos forêts pour toucher du doigt ce que le Valais mystique n'est pas.
La semaine dernière, je me suis rendu pour la première fois de ma vie dans la Ville éternelle. A Rome, le siège de l'Eglise catholique et, tout à la fois, l'épicentre de toute notre civilisation, qui a étendu ses faisceaux et ses aigles impériales jusqu'à Paris, à Berlin et, désormais, au Capitole de Washington. Il m'aura fallu entrer au Vatican, toucher du doigt les imposants piliers de la colonnade du Bernin, place Saint-Pierre, pour éprouver dans son intégralité, c'est-à-dire charnellement, cette réalité dont je n'avais jusqu'alors qu'une perception intellectuelle. Sur la place écrasée de soleil, autour de l'obélisque, il n'y avait que des groupes épars et minuscules signalés par leurs ombres, comme dans les tableaux de Chirico. Le gros de la troupe — qu'on me pardonne l'expression — se massait au pied des colonnes en une queue interminable attendant d'entrer dans la Basilique. Sur la colonnade et le fronton de la basilique, les noms de St Pierre et du pape Alexandre VII en caractères solennels, romains. Devant celle-ci, des télévisions géantes d'une brillance remarquable — chefs-d'œuvre de technologie — n'affichaient qu'une mire: une retransmission venait sans doute de s'achever. On se serait cru au stade de Maracana, ou au concert des Stones. Bref, dans l'un de ces rassemblements géants de la société de masse.
Indépendamment des divergences confessionnelles, tout ceci m'était profondément étranger.  "Autant de mystique ici, me suis-je dit, que de mélodie dans une musique militaire". L'institution qui a longtemps monopolisé, pour le monde occidental, toutes les valeurs liées à la vie spirituelle, m'est apparue comme un immense oxymoron, une "obscure clarté", une contradiction dans les termes mêmes. Les attributs du pouvoir terrestre le plus écrasant prétendaient célébrer Celui dont le royaume n'était pas de ce monde. Au nom de Celui qui n'est qu'un visage rayonnant et qui parle au cœur de chacun, une mise en scène impersonnalisée, comme faite pour intimider l'individu et le pousser à se serrer tout contre la foule canalisée par les barrières, sans même demander où elle va. Seul visage autorisé, celui du Pape, vicaire du Christ dans un royaume qui n'est pas le sien. La place Saint-Pierre avait quelque chose de la place Rouge…
Comme Raspail l'avait si bien senti dans L'Anneau du Pécheur, son magnifique roman sur les papes d'Avignon, Rome n'a jamais changé. Si Avignon (ou Byzance) avait la légitimité apostolique, Rome a la légitimité impériale. Celle du centre, du siège, des siècles de pouvoir accumulé qui exercent une véritable force gravitationnelle sur tout ce qui passe à portée. 
Ce n'est pas le christianisme qui a conquis Rome, me suis-je dit, c'est Rome qui a absorbé le christianisme. Cela ou autre chose, peu importe pourvu qu'il y ait une religion d'Etat pour contrôler la multitude.
J'en étais à expliquer cela à mes compagnons de voyage lorsque nous fûmes abordés par une jeune et gaie religieuse d'origine valaisanne qui nous avait repérés à la langue. Son irruption si fervente m'a rappelé que la flamme intérieure est comme une plante vivace, poussant même entre les dalles de marbre. Mais que les torrents spirituels s'écoulent plus libres à mesure qu'on s'éloigne des centres du pouvoir humain. Lorsqu'il ne reste devant et autour de nous que le décorum de la nature et les vestiges inoffensifs de la culture qui nous a précédés et faits tels que nous sommes, nous pouvons accéder à cette foi libre et vagabonde qui fait de nous des mystiques.

(Le Nouvelliste, 18.9.2010)
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L'homme à convictions

Nous devrions, pour éviter la sclérose mentale, nous appuyer chaque jour quelques lignes de Zinoviev comme l'on avale une gousse d'ail pour se fortifier. Mais nous ne le faisons pas, car sa vision est trop juste pour être supportable.
Le coup de chance qu'eut sa pensée exigeante et sans béquilles, c'est paradoxalement d'avoir servi d'arme contre l'URSS au temps de la guerre froide.
Ceux qui s'en servaient n'avaient pas vu que c'était un boomerang. Ou bien ils s'en foutaient...
Allons, la dose du soir :
«L’existence de convictions chez l’homme est un signe de sous-développement intellectuel. Elles ne font que compenser son incapacité à comprendre rapidement et exactement tel ou tel phénomène dans sa réalité concrète. Ce sont des idées a priori permettant d’agir dans une situation concrète sans en comprendre le caractère concret. L’homme à convictions est rigide, dogmatique, assommant et, comme il se doit, stupide. Le plus souvent, d’ailleurs, les convictions n’ont aucune influence sur la conduite des gens. Elles ne font qu’enjoliver la vanité, justifier les consciences troubles et masquer la sottise.»
Alexandre Zinoviev, Homo Sovieticus.
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In memoriam Pierre-Marie Gallois

A 99 ans et un été, le général Pierre-Marie Gallois nous a quittés avant-hier, le 23 août. Quoi que l’on pense de son action et de ses idées, le concepteur de la dissuasion nucléaire française aura eu une influence considérable sur l’histoire de son pays. Il avait été aviateur, décorateur, peintre, aventurier, inventeur. Au sortir de la guerre, il parvint à rafler, sous le nez des Américains, les ingénieurs aéronautiques allemands qui allaient plus tard concevoir le « Caravelle ». Il crut, contre tous, à l’aile en delta et finit par susciter le « Mirage »… Vers la fin de sa vie, il repeignit en trompe-l’œil, perché sur un échafaudage, les façades de sa cour d’immeubles. Que n’a-t-il pas fait durant son siècle ?
J’ai eu le privilège immense de travailler avec lui sur plusieurs projets de livres. J’ai découvert l’esprit le plus clair, le plus ordonné et le plus juvénile qu’il m’eût été donné de rencontrer. L’intensité de sa vie, l’étendue de ses connaissances et de ses talents, la jeunesse éternelle de son esprit m’avaient ébloui. En même temps que ses idées sur la stratégie et la géopolitique, son rationalisme froid, me troublaient.

(Le général Gallois dans son bureau, novembre 2004. Photo SD.)

Il me peine de penser qu’il quitta ce monde, où il était entré comme dans une fête, dans l’amertume et la déception. La France qu’il avait servie aux côtés de de Gaulle, à ses yeux, n’existait plus. Il était définitivement altéré, tiers-mondisé, veule et décomposé. Le centre du monde n’était plus à Paris, constatait-il, mais quelque part du côté de la Chine. Le soleil se lève à l’Est, avait-il pris coutume de rappeler, en ajoutant sombrement : « et un jour il y restera ».

Sa vie avait été un témoignage parfait sur les lumières et les ombres de son temps, mais aussi sur ses paradoxes meurtriers. Un soir de juin 2003, en sortant de chez lui, j’avais consigné quelques instants étincelants de ce livre d’histoire qu’était devenue sa mémoire. Puissent-ils nous rappeler la grandeur et l’originalité de ce destin…

19.6.2003.

Le général Gallois, 93 ans, dans son vaste appartement couvert de trompe-l’œil, rue Rembrandt…
Merveilleux homme ! Cette patience, cette bonté. Et pourtant, j’étais paralysé, ce matin, lorsqu’il m’a montré les plans de vol de toutes ses missions sur l’Allemagne. Des dizaines de dossiers, soigneusement rangés, avec les cartes sur lesquelles, en vol, il collait des illustrations loufoques ou faisait des dessins humoristiques ! (Transmises ensuite par son supérieur « plus haut », parce que les pilotes adoraient…)
Sur le plan de la mission Kiel, une caricature de Bomber Harris…

Et puis : Cologne, Duisbourg, Caen, les bases V-2, et j’en oublie… Aucun remords. Affaire technique, dirait-on. Sur le même ton, m’a expliqué l’intérêt qu’a suscité en lui la bombe d’Hiroshima : protéger la France à peu de frais, après tant d’humiliations. Veillée par les sous-marins : « Elle n’avait plus à défendre son territoire à partir de la ligne bleue des Vosges, en y exposant la poitrine de ses citoyens, mais à partir des océans et à l’aide d’une petite équipe de spécialistes — 150 hommes par sous-marin — capables à distance d’exercer des ravages considérables et par conséquent de faire respecter mon pays. » Que redire à cette logique pure comme la lumière ?

Sa crainte en vol ? Les collisions entre amis. 400 avions à 400 km/h, volant de nuit, tous feux éteints, à 30 m les uns des autres !

De retour à la base, il décorait le mess — en trompe-l’œil, bien entendu ! — avec des fresques représentant Paris. La Tour, les grands boulevards, les enseignes lumineuses, les élégantes à caniches… Et puis le café « chez Catherine », reproduit comme à Cinecittà ! « Je travaillais de mémoire. Les copains se rassemblaient, confrontaient leurs souvenirs : là, il y avait quatre étages, non, trois. Là, telle enseigne… » Remède au mal du pays !

Plus j’y pense, plus il me semble que le mal moderne est une force impassible qui se sert des hommes comme d’instruments inertes. Une météo mauvaise, en somme. Même sentiment qu’en 99, en songeant aux pilotes de l’OTAN. Ce sont des intempéries où les grêlons mortels sont… des hommes. Comment définir la responsabilité personnelle dans une mission de la RAF en 44 ? Nous traversons ces flammes comme un songe. Si nous sommes en bas plutôt qu’en haut, il nous faut périr, et puis voilà…
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Küstendorf, le rêve ethno-écologique d’Emir Kusturica

De Belgrade, il faut compter trois bonnes heures de voyage par les provinces tendres et sauvages de la Serbie de l’Ouest, à travers un passé tragique, une modernisation hideuse et un présent dévasté. Là, chaque monticule porte le nom d’une bataille célèbre et chaque buisson semble abriter un maquis. La route nationale se cabre à mesure que la plaine se vallonne, pour finir par des lacets de montagne bordés de croix et de couronnes: le macadam y est moins délabré que les conducteurs ne sont téméraires. 
L’on débouche enfin, entre le parc national de la Tara, les pinèdes du mont Zlatibor et la frontière bosniaque, sur un territoire féérique circonscrit par une boucle ferroviaire à voie étroite, en forme de huit, installée jadis par un ingénieur poète et têtu. Ce pays de moutons en deshérence, de prophètes rustiques et de manifestations surnaturelles offrait un décor idéal pour un cinéma frénétique. Emir Kusturica l’a révélé au monde entier grâce à son film La vie est un miracle. Puis, envoûté, il en a fait son royaume. 
Un manifeste identitaire 
Sur un versant de la Mokra Gora (la Montagne mouillée), en un lieu-dit appelé Mećavnik, il a bâti ces dernières années un véritable village, bien nommé Drvengrad (Ville-de-Bois) ou le plus souvent Küstendorf, à la fois tout neuf et d’une antiquité sans âge. Küstendorf déploie tout à la fois les commodités d’un camp de vacances «ethno» avec piscine, tennis, garderie et sauna, et le paysage mental haut en couleurs d’un des plus grands cinéastes de ce temps. Alternant les constructions neuves, mais inspirées par l’architecture locale, avec des chalets séculaires transplantés des hameaux voisins, le plan des lieux affiche un mariage surréaliste entre la tradition nationale serbe et les références culturelles et artistiques du maître des lieux. Tous les espaces — chambres, chalets, restaurants — sont faits de bois peint et décorés de motifs gais et naïfs dérivés de la décoration traditionnelle. L’immersion est totale…
Plus qu’un hôtel, plus qu’un rêve éveillé, la cité de bois est conçue comme une posture et un manifeste: «La nationalité est pour moi une culture. C’est pourquoi je fais mon mieux pour aider cette région à préserver son identité. Car l’identité, pour moi, c’est aussi la mémoire. L’uniformisation est si puissante dans le monde actuel et dispose d’outils si puissants que, sans de gros efforts, nous sommes perdus. Et je fais de mon mieux pour ne pas me perdre.» D’où l’expérience de vie totale offerte par ce lieu, allant de la religion à l’artisanat local en passant par le sport, la musique et la littérature. Le cinéaste insiste pour signaler qu’on ne trouve, dans son village, ni Coca-Cola ni aucun produit provenant d’une multinationale.  

Quand le cinéma devient la vie même
Le noyau de cet univers est constitué d’une place pavée de bois portant le nom de Nikola Tesla, enfin reconnu comme l’un des plus grands inventeurs de tous les temps, et dominée par une église orthodoxe minuscule et superbe. La place est surveillée nuit et jour par un totem en bois de Johnny Depp — acteur fétiche d’Emir — adossé à un réverbère dans une pose pensive. Tout à côté, devant la maison du patron, sommeille une vieille «Volga» noire, la voiture officielle de la nomenklatura soviétique. L’éclectisme et la dérision suscitent le sourire, mais jamais le ricanement, tempérés qu’ils sont par une vénération sincère: vénération de la nature, des modèles artistiques et culturels, de l’histoire et de la culture. 
En contrebas voici le «centre culturel et sportif» appelé «La Cour maudite», d’après le célèbre roman d’Ivo Andrić sur les bagnes d’Istambul! Autour, le réseau des ruelles reconstitue une «cité idéale» du cinéma, de la littérature et de la résistance, de la rue Fellini à la place Andreï-Tarkovski, en passant par la rue Bruce Lee, la rue Jim-Jarmush, la rue Che-Guevara… Le «Che», dont le portrait côtoie une icône sur le manteau de la cheminée, au Café italien, est l’une des figures tutélaires des lieux. On voit sa barbe jusque sur les bouteilles de jus de fruits exceptionnels «Bio-Révolution» servis dans le village! L’art, ici, est partout: têtes sculptées devant les maisons, tableaux, chambre Van Gogh… Mais aussi l’art naïf et heureux de la tradition régionale, tout aussi échevelée que les mondes d’Underground et du Temps des Gitans.
L’alliance de l’œil et du cœur
Le soir tombe sur l’église de bois aux quatre toits en cascade. L’espace d’un instant, on se croit plongé dans le décor de Hänsel et Gretel ou d’un «western spaghetti» à la mode slave. Et pourtant non: l’église est réelle, consacrée par l’évêque des lieux, qui à l’occasion y donne la liturgie. Seule la prison municipale, baptisée «Humanisme et Renaissance», est en toc: les deux détenus derrière leurs barreaux ne sont que les portraits en trompe-l’œil de George Bush et de Javier Solana. Mais ce toc est un manifeste politique à lui tout seul…
Ma fille venait de renverser son jus de myrtilles lorsque j’ai aperçu, à la terrasse voisine, Emir Kusturica en cuissettes, deux mobiles en main, conversant avec son épouse. Nous avons bu un verre, le temps de prendre des nouvelles. Il était chargé de projets, partait le lendemain pour l’Italie. Il était tel que son village le reflétait: simple, décontracté, à la fois bourru et accessible.
Logé au 1, rue Jean-Vigo, dans une cabane idyllique surplombant un paysage somptueux, j’ai pu méditer toute une nuit sur l’alliance invraisemblable de l’œil et du cœur, de l’art visuel et de la spiritualité, du conservatisme et de la révolution, que le maître de Küstendorf a réalisée ici un peu à la manière du facteur Cheval. L’existence même de ce village-paradoxe débonnaire et sublime annonce un subtil changement d’époque et de civilisation. Le lendemain matin, un grondement d’hélicoptère incongru est venu déchirer le silence absolu des lieux: il emportait le cinéaste débordé vers l’aéroport. L’homme aux semelles de vent aura-t-il jamais le temps de goûter à son havre?

>  Informations:
A 250 km de Belgrade et 150 km de Sarajevo, le village-hôtel est ouvert toute l’année. Que ce soit en chambre ou en chalet, on y séjourne à des prix très modiques pour les critères européens. Depuis peu, il dispose même d’une piste de ski.
Site internet: http://www.mecavnik.info. Téléphone: +381 31 800 686. Fax: +381 31 800 680 . email: info@mecavnik.info.

Paru dans Le Nouvelliste du 6 août 2010.
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Quand on a trop de beurre...

Il y aurait pourtant bien d'autres loufoqueries à relever dans les décisions récentes de l'administration helvétique, dont le style, cette saison, est fait de minutie dans l'incongru et de négligence dans l'essentiel.
Entre deux effondrements bancaires et un appel au djihad lancé par un preneur d'otages subméditerranéen, la Suisse vient de compliquer d'un cran la vie de ses automobilistes en les obligeant à se doter d'un siège anatomique pour les enfants jusqu'à... 12 ans.
Ma fille de douze ans a la même taille que sa mère. Qui n'est pas particulièrement petite.
On imagine le rapport de taille entre les grands dadais bourrés de corn flakes et leurs braves souris de mamans qui font le taxi tous les samedis pour leurs basketteurs, ou footballeurs, de fils...
Eh bien, désormais, le dadais sera rehaussé par force de loi, dût-il ployer l'échine comme une girafe sous le toit de la Clio!
On imagine les lobbyistes de quelques industries d'équipement se frotter les mains dans les coulisses du Palais fédéral...
Mais cela n'est encore rien: voici que nous allons décider en référendum, le plus sérieusement du monde, de la nécessité (ou non) d'affecter un avocat aux animaux!
Personnellement, je suis pour. Comme Oskar Freysinger, je proclame: OUI à l'avocat des animaux! Mais seulement si les clients peuvent le choisir eux-mêmes!
Car les systèmes où l'on vous colle sans rien vous demander un avocat d'office, et où l'on ne vous laisse pas vous défendre seul si tel est votre caprice, on les appelle des systèmes totalitaires!

N'allons pas si loin, cependant...
Si, dans ce pays riche et complexe, on se sent tout à coup le besoin de débattre en prétoire sur la méthode la plus "humaine" de mise à mort des brochets, ce n'est pas parce qu'on a soudain pris conscience de la souffrance des animaux. Non. Il faut être Tolstoï, dans cette poignante nouvelle qu'est Kholstomer, pour pouvoir humaniser fondamentalement un cheval et chevaliser l'être humain — son propre être d'écrivain. Et du reste, s'il fallait affecter un bavard à chaque poulet élevé en batterie avec des égards qui ne dépassent guère ceux qu'on aurait pour une culture de bactéries ou un champ de ronces, les facultés de Droit n'y suffiraient plus...
Comment, les poulets de batterie ne comptent pas? Et les cochons d'élevage non plus? Ni les bovins qu'on force à devenir cannibales?
Qu'est-ce qui compte alors? Les bêtes qui ont atteint la dignité de devenir nos compagnons de jeu? Les toutous, matous et quelques poissons de rivière noblement sacrifiés pour nos loisirs? Et puis les cerfs et chevreuils qu'on protège moins pour eux-mêmes que pour emm.... les chasseurs?

Non. Même pas cela. Ce qui compte, c'est la nécessité de procurer une justification existentielle, professionnelle, ontologique aux batteries de juristes et d'administrateurs que vomit un système éducatif hypertrophié. D'où les lois absurdes, les sièges enfants pour dadais de 1 m 80, les défenseurs de bêtes et toute autre forme de juridicisation qui contribue à transformer notre monde encore vivant en une mer morte.
Comme disait feue ma grand-mère, femme peu instruite au vocabulaire cru, mais d'une sagesse profonde et d'une intelligence cristalline: «Ceux qui ont trop de beurre, ils se beurrent même le cul»...
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La grippe porcine expliquée aux ânes

Stupéfiant, le reportage de TF1: on y voit notamment comment, de mai à l'automne, le site internet de l'OMS modifie la définition de la pandémie pour "coller" aux besoins de la panique H1N1.
Dire que le livre de Bernard Dugué chez Xenia fut le seul, l'automne dernier, à insinuer ce que, désormais, la télé explique preuves à l'appui au grand public: que la "pandémie de la peur" ne fut qu'une grosse opération financière au bénéfice des "pharmas"...
Mais que feront nos confrères avec la montagne d'ouvrages intimidants qu'ils ont essayé de fourguer au public à la dernière rentrée? On imagine d'ici le pilonnage.
A moins que les ouvrages alarmistes sur la grippe porcine se soient mieux vendus que les vaccins?

Le reportage:
TF1, 20h du 17.2.2010.
http://videos.tf1.fr/jt-20h/l-oms-accusee-d-avoir-exagere-l-ampleur-de-la-grippe-a-5697985.html 

Le livre:
http://www.editions-xenia.com/livres/grippe/

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Qu'est-ce que l'Occident?

Quand on nous parle de l'«Occident», sait-on de quoi l'on parle?
Qui a compris qu'il ne s'agissait ni de territoires, ni de langues, ni de peuples, mais d'un état d'esprit, ou plutôt de conscience? Peu de monde.
La plupart devront attendre l'effondrement de l'économie euratlantique pour découvrir, à la faveur de l'interpénétration des capitaux et des intérêts, mais aussi des technologies et des mentalités, que le dernier et le plus féroce avatar de l'Occident sera la Chine.
Les faisceaux de Rome n'ont-ils pas migré d'Italie au Pont, et du Pont en Moscovie, et de Moscovie à Berlin, et de Berlin en Amérique? Lorsque les Orientaux tiendront tout l'argent et l'industrie, ils ne pourront résister — le snobisme gouvernant le monde — à l'attrait de ces symboles, les plus prestigieux de l'histoire. Ils ont déjà les cravates. Ne leur reste qu'à reprendre les Aigles.
Et l'Occident aura le visage plat et les yeux bridés...
Le visionnaire Abellio, lui, l'aura compris voici un demi-siècle:
«L’Europe est fixe dans l’espace, c’est-à-dire dans la géographie, tandis que l’Occident y est mobile et déplace son épicentre terrestre selon le mouvement des avant-gardes civilisées. Un jour l’Europe sera effacée des cartes, l’Occident vivra toujours. L’Occident est là où la conscience devient majeure, il est le lieu et le moment éternels de la conscience absolue. » (Raymond Abellio, La structure absolue. Essai de phénoménologie génétique, Gallimard, 1965, p. 264)
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Lynda Lemay, la boule dans ma gorge

(A propos du spectacle de Lynda Lemay à l’Auditorium Stravinski de Montreux, le 11 novembre 2009.)
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A Margaux D

Commençons par la fin. Au terme d’un généreux spectacle, Lynda Lemay a pris son micro et s’est assise au bord de la scène, face à son public, dans une salle où les lumières étaient déjà à moitié allumées — signe aux enthousiastes dressés en standing ovation qu’il ne fallait tout de même pas trop en demander au bout de trois heures...
Elle nous a adressé à tous une chanson d’amour qui sonnait juste, une chanson faite de mots simples, d’accents bouleversants et d’une absence totale de démagogie. Elle a chanté son union parfaite avec nous, notre amitié sans nuages. Ce n’est pas pour autant, a-t-elle rappelé, que nous dînerons un jour ensemble. Je m’en vais retrouver mes enfants, vous votre vie, et notre prochain rendez-vous ne pourra être qu’une date de concert.
C’est évident. Pourtant, lorsque Lynda rappelle des évidences, ces évidences se transforment soudain en poésie. Et cette poésie, portée par les inflexions habitées de sa voix, s’insinue directement dans nos entrailles pour n’en plus jamais partir.
La vie, dans ses épopées du quotidien, est un hymne jubilatoire tempéré en fin de portée par une facétieuse note d’amertume: douceur ample d’une mangue coupée, en un contraste choquant, d’une goutte de fiel pur.
Ou alors, c’est l’inverse: une grisaille triviale rehaussée d’un éclair céleste. L’éclair de l’amour qui comprend et qui pardonne tout, même ces vulgaires souliers verts dans l’armoire du bien-aimé dont il jure qu’il ignore tout de la (ou du) propriétaire...



Aurais-je pleuré à un spectacle de Brassens? Non, bien que ses chansons m’émeuvent jusqu’au tréfonds. Or, Lynda me fait pleurer même en pleine ville, au volant de ma voiture. « Tu ne verras plus l’hiver » m’a fait griller plusieurs feux rouges et manqué provoquer des accidents. Cette chanson sur la mort désirée d’un enfant malade devrait être interdite de voiture!
Hier, écoutant Lynda sur cette vaste scène, accompagnée par son sobre petit groupe — deux guitares, un piano, un violon — je ne sentais la boule se dissiper dans la gorge que lorsqu’elle entonnait une de ces satires vipérines dont les mâles font généralement les frais. Alors, je riais. Elle m’avait sondé, moi personnellement, m’avait pesé et trouvé bien léger... Et je riais de moi et des autres grands cons perdus dans cette salle peuplée essentiellement de femmes. Oui, de femmes, peu avantageuses, quadragénaires, souvent fatiguées. Certaines poussaient des gloussements de honte en entendant Lynda parler de dards, de bites et de serpents mous. Toutes (et moi aussi, grande bûche) sombraient dans l’affliction lorsque Lynda évoquait le petit manteau bleu flottant sur la mare des canards, le bouleversant vestige d’un accident si banal.
Oui, ces femmes-là, les femmes sans éclat adorées par leurs neveux, la poétesse de l’humanité ordinaire est leur porte-étendard. Elle leur montre qu’il y a de la grandeur dans les gestes les plus banals, dans les plus humbles élans. Et elle nous a rappelé, à tous, que la poésie était faite d’empathie, d’humanité et de mots simples. C’était une poésie empathique, chantante et simple qui faisait sangloter les héros grecs comme des madones. C’est la poésie savante et aphone qui a détourné notre civilisation moderne de toute poésie.
Oh, Lynda, belle et bouleversante Lynda, si l’on m’avait dit vingt ans que tu apparaîtrais sur la scène d’une langue qui a trituré jusqu’à l’absurde et au doute ses propres mots, comme j’aurais ricané. Si l’on m’avait dit que des sentiments entiers et purs tels que la fidélité, l’amitié, la compassion muette, la crainte de la mort, feraient se dresser des salles immenses, comme j’aurais espéré, puis comme j’aurais chassé ce rêve d’un revers de main...
Ecoutant, hier soir, cette petite femme à l’accent acadien mettre en épopée la vie ordinaire, ma propre vie, j’ai songé à mes amis politiques, guerriers ou pamphlétaires qui, depuis tant d’années, s’efforcent en vain d’insuffler à la médiocrité globalisée un début de pathos, l’esquisse d’une aventure humaine. Mes chers, mes pauvres amis, l’aventure humaine n’est ni dans vos armes ni dans vos manifestes. Elle est dans les yeux et dans la guitare d’une espiègle Canadienne.
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Défense d'Anny Hertig

Anny Hertig a été licenciée de son poste de professeur avec effet immédiat pour « maltraitance psychologique » à l’égard d’une élève. C’est possible. Probable, même. A l’heure où toute exigence de savoir, de la part d’un professeur, est assimilée à du harcèlement, Anny doit avoir un véritable casier judiciaire. Son cours de grec ou de latin doit être une prison d’Abou Ghraïb pour tous ceux qui traversent leur éducation avec un ipod dans les oreilles et dans leur dos la bienveillance des démagogues scolaires qui s’emploient à créer un monde de demain fait de consommateurs déracinés, dépendants et abrutis. Le slogan à la mode du développement durable s’arrête à la porte de ces classes où la seule tendance durable est la régression.
Le seul autre cas de licenciement avec effet immédiat, dans les écoles vaudoises, était motivé par de la pédophilie. Avec Anny Hertig, voici que l’hellénophilie, la latinophilie, la culturophilie deviennent des crimes du même rang. Par une sévérité draconienne, sa directrice a voulu s’assurer qu’elle ne contaminerait plus personne avec ses lubies. Que plus personne, après elle, n’aurait idée de transformer des maisons en ruine en sanctuaires d’art et d’histoire.
Hélas, le juste couperet de l’Egalitarisme a peut-être sévi trop tard. A voir la propagation virale de son cercle de supporters — le groupe « tous derrière Anny Hertig » sur Facebook —, l’âge et les déclarations de ceux-ci, il semble bien que la pandémie Hertig ait débordé du préau de Burier. Etranges sympathies pour une prof tortionnaire et réac...

Lire:
http://www.24heures.ch/vaud-regions/actu/controverse-autour-renvoi-enseignante-2009-09-30
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Grec et gravats, le château d’Anny Hertig



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Méditation. Dans la cuisine de la maison d’Anny. Printemps 2009.


Anny Hertig habite une maison médiévale et biscornue qu’elle retape toute seule depuis des décennies. Elle y met sa force, son temps, ses économies. Elle y met, surtout, un goût infaillible. Les vieux pigments broyés au mortier — ocre, gris souris, rouge vénitien — y côtoient des lampes d’une extravagance sobre qui sont la gloire du design italien. Il y a des vents coulis dans les couloirs et des cabinets sur le palier dont la chasse sert, à la saison fraîche, de distributeur de glaçons.
D’aucuns s’y plaignent du froid, parfois. D’autres, comme moi, y trouvent une chaleur à nulle autre pareille.
La maison d’Anny possède un cabinet bourré jusqu’au plafond de livres excellents, où je pourrais purger une condamnation pour assassinat sans m’ennuyer un seul jour. Son salon de musique héberge deux clavecins séparés par un plancher presqu’aussi sonore, mais beaucoup plus ancien. Ses murs austères s’égayent des rêves énigmatiques et enfantins de Pierre Loye, son ami, qui est un grand peintre.
Dans sa maison, avec l’aide d’un vieil ami, Anny a posé un dallage d’ardoise presque noire, orienté en diagonale pour faire respirer l’espace et pâlir d’envie les carreleurs de métier.
Dans l’entrée de sa maison attendent des ballots de laine de mouton avec lesquels Anny isole ses soupentes. Lorsqu’on lui parle de ses travaux écrasants, Anny plaisante en les appelant « mes séances grec et gravats ».
La maison d’Anny respire le salpêtre, le travail vrai (celui des mains) et la culture classique. Il est peu de maisons comme la sienne. Ce sont les refuges d’une conception de la vie très éloignée de la diarrhée consumériste.
La maison d’Anny est le portrait de sa châtelaine. Elle est exigeante et inconfortable comme tout ce qui est noble. Elle cultive l’essentiel, mais avec un humour rentré que les cuistres ne perçoivent même pas. Elle est généreuse et accueillante pour tous ceux qui savent ce que générosité et accueil veulent dire.

Voilà ce que je sais personnellement d’Anny. Le reste, comme tout le monde, je l’apprends par la presse. Qu’Anny Hertig a été licenciée de son poste de professeur avec effet immédiat pour « maltraitance psychologique » à l’égard d’une élève. C’est possible. Probable, même. A l’heure où toute exigence de savoir, de la part d’un professeur, est assimilée à du harcèlement, Anny doit avoir un véritable casier judiciaire. Son cours de grec ou de latin doit être une prison d’Abou Ghraïb pour tous ceux qui traversent leur éducation avec un ipod dans les oreilles et dans leur dos la bienveillance des démagogues scolaires qui s’emploient à créer un monde de demain fait de consommateurs déracinés, dépendants et abrutis. Le slogan à la mode du développement durable s’arrête à la porte de ces classes où la seule tendance durable est la régression.
Le seul autre cas de licenciement avec effet immédiat, dans les écoles vaudoises, était motivé par de la pédophilie. Avec Anny Hertig, voici que l’hellénophilie, la latinophilie, la culturophilie deviennent des crimes du même rang. Par une sévérité draconienne, sa directrice a voulu s’assurer qu’elle ne contaminerait plus personne avec ses lubies. Que plus personne, après elle, n’aurait idée de transformer des maisons en ruine en sanctuaires d’art et d’histoire.
Hélas, le juste couperet de l’Egalitarisme a peut-être sévi trop tard. A voir la propagation virale de son cercle de supporters — le groupe « tous derrière Anny Hertig » sur Facebook —, l’âge et les déclarations de ceux-ci, il semble bien que la pandémie Hertig ait débordé du préau de Burier. Etranges sympathies pour une prof tortionnaire et réac...

Lire:
http://www.24heures.ch/vaud-regions/actu/controverse-autour-renvoi-enseignante-2009-09-30
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Le Bal des Tartuffes, ou le dernier Polanski

Les commentaires se déchaînent sur le « petit cinéma » de Jean-François Fournier, où le rédenchef du très conservateur Nouvelliste a eu l’imprudence de livrer une opinion non conformiste sur l’extradition de Roman Polanski par la Suisse.
Il y a quelque chose de terriblement régressif dans cette affaire et les échos qu’elle suscite. D’un côté, la levée de boucliers machinale des « milieux culturels », notamment en France, qui à travers le cas Polanski pétitionnent pour leur propre immunité face aux lois communes, écrites ou non, de la société où nous sommes. Immunité dont ils risquent parfois d’avoir grand besoin, si l’on lit par exemple les vantardises d’un Frédéric Mitterrand (le Ministre de la Culture, Madâme!) dans son livre La Mauvaise Vie (2005) à propos de son commerce avec des jeunes gens dont l’âge n’est pas précisé, mais certainement très vert.
Vu les lubies de censure qui soufflent sur l’époque comme des ouragans aléatoires, nul ne peut dire pour quelle bagatelle d’aujourd’hui on l’écartèlera demain.
De l’autre, le légalisme servile d’un gouvernement désarticulé comme un pantin sans maître. Et derrière toute la scène, l’ombre ricanante du Grand Inquisiteur, jonglant tour à tour avec le permis de jouir et une répression morne mais rassurante.
Certes, Polanski a violé une gamine. Certes, il est révoltant de voir une camarilla de petits copains se dresser comme un seul homme pour tenter de mettre l’un des leurs à l’abri de la justice ordinaire, sans autre argument que son statut de VIP internationale. Pataugez dans votre fange, manants, et pas touche à notre liberté de « créateurs » que vous ne pouvez pas comprendre: voilà le sens du message et il est véritablement choquant.
La population ne s’y trompe pas en se rangeant, en Suisse comme en France, du côté de la justice. Mais de quelle justice s’agit-il?
Entre la lettre et l’esprit, il y a la distance du pharisien au disciple, de la lune au soleil, du totalitarisme à la civilisation. Mme Widmer-Schlumpf s’est accrochée à la lettre, sans doute en frétillant d’aise de pouvoir offrir une tête sur un plateau à l’Attila du moment, qui campe à Washington. S’il avait été aussi respectueux de ses « engagements internationaux  », le gouvernement suisse n’aurait pas autorisé, comme l’a dénoncé Dick Marty, les escales sur son sol des avions de torture de la CIA. Il y avait là une légère entorse à la Déclaration universelle des Droits de l’homme, qui n’est pas qu’un « esprit », mais également une « lettre » servant de fondement à tout l’édifice juridique de la démocratie.
Or, tiens, c’est le même Etat qu’on autorise à enlever, torturer, bombarder, envahir, piller qui bon lui semble et à qui l’on livre un vieux cinéaste génial, libidineux et flapi dont la victime a depuis longtemps passé l’éponge. La répression vertueuse du violeur individuel servant, dans ce cas précis, de diversion face au violeur systémique qu’est devenue la première puissance de la planète.
Tout cela n’a rien à voir avec la justice. Jean-François Fournier a essayé de le rappeler, sans absoudre Polanski. Mal lui en a pris. C’est normal: il a tenté d’être humain!
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Le club des poètes proscrits (ou comment peut-on publier HWK?)

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Comment, vous osez publier Hans W. Kopp?

Eh oui : ce mercredi 23 septembre, à l’auditorium Krompholz, à Berne, nous lançons en musique et avec cocktail ce bel ouvrage qu’est Création, de Hans W. Kopp, traduit en français par Oskar Freysinger et préfacé par Ted Scapa et Jérôme Rudin.
Avec les noms ci-dessus, nous fera-t-on remarquer, la messe est dite! Votre livre essuiera au mieux un tir de barrage politique, au pire la cuisante gifle de l’indifférence.
Oui, l’auteur de ces poèmes est bien « le » Hans W. Kopp, mari d’Elisabeth, le « redoutable » avocat d’affaire zurichois, destinataire de ce coup de fil indiscret qui aurait, dit-on, mis fin à la carrière de la première conseillère fédérale de l’histoire suisse.
Oui, son traducteur est bien le conseiller national UDC Freysinger, seul candidat à l’Association suisse des auteurs à s’être vu refuser l’admission pour des motifs d’incorrection politique. Oui, ce même Freysinger qui écrit ses romans et nouvelles indifféremment en deux langues nationales et qui a eu la facétie, cet été, de remporter le premier prix du Concours Rilke avec un poème soumis — heureusement pour lui — de manière anonyme.
Et ne parlons pas des préfaciers: si Ted Scapa est un illustre dessinateur de presse alémanique et international, Jérôme Rudin n’est-il pas ce jet-setter dont les frasques ont « définitivement  » occulté aux yeux des bien-pensants le fait qu’il est aussi un peintre, et de talent?
Votre Création, me dira-t-on avec la compassion de Tartuffe, ressemble fort à une Arche de Noé des desperados, des bannis et des proscrits!

Oui, je sais tout cela, et je le savais dès l’instant où j’ai accepté de publier ce livre. Ces objections étant prévisibles comme la course des astres, autant les devancer.

Hans Kopp est décédé quelques mois trop tôt pour voir paraître la première traduction d’un de ses livres en français. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, en compagnie de sa femme, lors d’une réunion organisée par le regretté Philippe Visson, excellent peintre et grande âme dont le principal souci était la communion des êtres par-delà leurs barrières de lieu, de langue ou d’idées. Le « grand coupable » m’était apparu comme un homme plein d’humour, extrêmement raffiné et d’une immense culture. Plus impressionnant encore était le lien d’amour qui l’unissait à sa femme Elisabeth au terme d’une « cabale » de vingt ans qui avait fait d’eux le couple le plus conspué de Suisse. Lorsqu’on m’a rapporté que HWK était un poète de grand talent et qu’il avait ce privilège si rare pour un poète contemporain d’être suivi par un public nombreux et fidèle, je n’ai pas eu de peine à le croire, et des lectures ultérieures me l’ont du reste confirmé.
(Il est vrai, ceci dit, que le critère de la lisibilité et de la popularité, aux yeux d’une certaine critique littéraire, constituerait plutôt la preuve suffisante d’un total manque de génie...)
Le même Visson, ce juif russo-américain que rien n’exaspérait tant que le spectacle des divisions et des malentendus helvétiques, avait été le « fautif », peu de temps auparavant, de la rencontre Kopp-Freysinger. Ce rapprochement était spontanément dicté par une expérience semblable de l’opprobre politique — même si les raisons, dans leurs deux cas, étaient bien opposées. Il déboucha pourtant sur une amitié essentiellement littéraire, comme en témoigne l’é-change e-pistolaire par e-mails que nous avons reproduit en annexe du livre.

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Oskar F et Elisabeth K au "Café fédéral", Berne, août 2009. (Photo SD)


Schöpfung, publié une première fois en 1978 avec des eaux-fortes de Rosemarie Winteler, était un commentaire poétique des sept jours de la création, à raison d’un poème par jour. Epuisé de longue date, c’était devenu un livre culte. On en trouve encore, sur des sites d’enchères, un exemplaire ou deux à des prix faramineux (690 € chez amazon.de, par exemple). La traduction qu’en avait faite Oskar Freysinger, à la fois scrupuleuse et libre (cf. encore les e-mails avec l’auteur), témoignait de cette symbiose rare entre un univers poétique et son interprète, qui ne traduit pas, mais chante une nouvelle fois pour un nouvel auditoire.

Comment aurait-on pu ne pas publier un tel livre?

Eh bien, facilement! Il aurait suffi de s’arrêter aux noms des protagonistes et à la légende noire que les médias de ce pays se sont plu à tisser autour d’eux. S’arrêter pour constater que la « mauvaise réputation » décriée par Georges Brassens n’était pas une vue d’esprit, loin de là, mais qu’elle ne frappait plus en priorité les anarcho-pacifistes. Et que, justifiée ou non, la poisse des auteurs ne manquerait pas de retomber sur l’éditeur...
Peu importe si le départ d’Elisabeth Kopp, avec le recul et les enquêtes menées, ressemble plus à une machination. Peu importe qu’une grande philosophe comme Jeanne Hersch, à l’autorité morale et intellectuelle indiscutée, se soit dérangée pour réhabiliter cette femme (et par conséquent son mari) à l’aide d’un livre collectif. Peu importe si le dossier de l’accusation reste vide: en démissionnant, Elisabeth Kopp a fourni suffisamment de chair à mastiquer à la meute, qui en a fait le feuilleton politique des années 80-90.
Peu importe, d’autre part, si Oskar Freysinger publie des livres dont la tenue pourrait en remontrer à la plupart des membres de l’association officielle des plumitifs qui n’a pas voulu de lui. Peu importe si sa « Schachspirale », un thriller psychologique haletant, ou ses nouvelles absurdes, captivent des milliers de lecteurs et se vendent par le bouche à oreille — contournant la censure médiatique et la frilosité des libraires. Peu importe si ce Till l’Espiègle de la place fédérale a décroché une distinction littéraire de premier plan dès le moment où le concours était anonyme.
Peu importe tout cela: Hans W. Kopp et Oskar Freysinger sont condamnés à être précédés de leur légende noire où qu’ils apparaissent et quoi qu’ils puissent faire, de même que Raimu, en entrant dans un restaurant, se faisait précéder, comme il le disait, par son gros ventre.
En publiant leur livre, je n’espère pas casser cette légende, ni donner des leçons. Je m’efforce de poursuivre un travail d’éditeur même dans ce domaine si délicat: le monde des parias réels de cette société de fausse ouverture et de sévère intolérance. Parias d’idées, parias de destin, soudain mis à l’écart par la chasse inlassable au bouc émissaire.
Un avocat mis sur la touche pour une affaire réelle ou imaginaire de trafic d’influences, ou un homme politique actif au sein d’un parti mal famé, peut-il être écrivain et poète? Si la réponse est « non », c’est que nous sommes victimes d’un terrible obscurcissement de l’esprit. Staline lui-même appréciait les pièces de son opposant réactionnaire Boulgakov et lui accordait une discrète protection.
Si la réponse est « oui », pourquoi ne pourrait-on pas les publier, les lire et les commenter en laissant de côté, pour un instant, la « légende noire » qui n’est jamais qu’une projection de fantasmes collectifs et vagues sur un être humain, afin d’entendre, l’espace d’un instant, ce que cet être lui-même aurait à nous dire? Lui-même, avec ses entrailles et sa voix, et non la marionnette que les médias et la rumeur ont dressée de lui.

L’incident qui s’est produit, le 22 août dernier, lors de la remise du prix Rilke, a montré l’urgence de ce désenclavement des esprits. Des comédiens professionnels loués pour lire au public les oeuvres primées ont refusé de lire le poème d’Oskar Freysinger, couronné du premier prix à l’issue d’un choix anonyme! On peut imaginer des scènes de ce genre dans les premières pages de l’Archipel du Goulag, de Soljénitsyne — et encore, les théâtreux soviétiques y agiraient-ils plutôt par crainte de la police que par conviction « morale ». On ne peut pas les imaginer dans une société libre.
Or, en Suisse, ce n’est pas l’obscurantisme réel, objectif, prouvé par le geste, de la troupe « Opale » qui est stigmatisé. C’est l’obscurantisme théorique d’un Freysinger, dont on décrète la littérature imbuvable tout en se refusant à la lire, et dissuadant les autres de le faire.
Parlant de cette affaire voici quelques jours avec une amie dramaturge, pourtant intelligente, pourtant proche, j’ai été abasourdi par le tsunami de haine et de fureur que la personne, les idées et les écrits d’un Oskar Freysinger suscitaient dans certains milieux. Lorsque, ayant demandé par boutade: « Si je comprends bien, afin d’éviter que vous et vos collègues se retrouvent  obligés de se salir la bouche en lisant du Freysinger et consorts, il faudrait interdire les concours littéraires anonymes? », je me suis vu répondre un « En effet » aussi inflexible qu’un décret du Comité central, je me suis dit: « il était moins  une ». A cette heure-là, Création était déjà sous presse. Qui sait si, avec le progrès de cette mentalité d’inquisiteurs — pareille à un virus en incubation dont les porteurs n’imaginent pas un seul instant la gravité — la publication d’un tel ouvrage serait même possible d’ici quelques années?

A cet instant-là, ce livre aux qualités poétiques indiscutables a pris, même pour moi, une nouvelle dimension: celle d’un véritable manifeste pour la liberté d’expression et la liberté d’écoute de la parole poétique, d’où qu’elle provienne. Et il le sera non par l’intention de ses auteurs et éditeurs, mais par la vase d’aveuglement et de sottise qu’il ne manquera pas de remuer.

PS Le titre est emprunté à un bel éditorial du Bund.
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E-manuel

Dans la foulée de ses initiatives «vertes», Arnold Schwarzenegger a annoncé son intention de remplacer les manuels scolaires en Californie par des e-books. La démarche est relayée et commentée sur Schoolgate, le blog éducatif de Times Online.
Comme souvent dans la presse en ligne britannique, les commentaires donnent lieu à des débats hauts en couleurs et en idées. Il vaut la peine d'en suivre le fil. L'un applaudit des deux mains, l'autre proclame la fin de la civilisation. Le troisième objecte l'encombrement, le quatrième le prix à payer...
Personnellement, j'ai eu au début un peu de peine à prendre part.
Le manuel scolaire faisait partie, à mes yeux, de ces outils dont la matérialité constitue une vertu première. Un outil électronique de lecture, c'est un médium entre le lecteur et son contenu qui intercale tout un rideau de protagonistes, de conditions économiques, technologiques et pratiques là où, auparavant, il n'y avait rien. Rien que l'oeil humain face à l'imprimé, univoque et indéniable.
Les parents (dont je suis) ont déjà suffisamment de mal à suivre les programmes d'études souvent abracadabrants de leurs gosses. Doivent-ils encore, pour ne pas perdre le fil, comprendre le fonctionnement d'une nouvelle machine? S'assurer qu'elle soit bien chargée? Que son firmware ou son système soit à jour?
Vous avez déjà vu l'état moyen des parents d'élèves dans une réunion scolaire? Vous les imaginez «feuilletant» l'e-manuel du petit? Oui? Eh bien, bravo! Mais passons. L'affaire n'est pas là.

Supposons que les obstacles techniques et financiers soient levés. Que la gratuité des lecteurs ne masque pas (comme lorsque Bill et Melinda Gates distribuent «gratuitement» des PC en Afrique afin d'en évincer, en sous-main, les systèmes d'exploitation alternatifs) l'OPA d'un ou de plusieurs gros fabricants sur un marché encore embryonnaire. Qu'il ne s'agisse pas, une fois de plus, d'une demande créée et façonnée par l'offre. Supposons que tout se passe dans la candeur et le bénévolat, circonstances particulièrement rares dans le pays dont il est ici question.
Supposons...
Ou alors, ne supposons pas. Contestons!
Comme ça, pendant qu'on discutera du support, plus personne ne songera à s'occuper du contenu.
Pourtant, c'est bien sur le plan du contenu que la révolution «e-manuel» devrait le plus se faire ressentir.

Lorsque d'aventure nos petits ont des manuels, ceux-ci sont retirés, amendés ou remplacés tous les deux ou trois semestres. Comme si les connaissances élémentaires requises pour accéder à une vie indépendante variaient au même rythme que la mode vestimentaire... Quel gâchis!
Là, évidemment, l'e-book ouvre des possibilités vertigineuses de progrès et de modernisation. On le branche sur le réseau le soir, et le matin on repart à l'école avec des e-manuels tout neufs, de préférence sans aucun rapport avec les versions périmées qu'ils ont irrémédiablement écrasées au téléchargement.
On imagine l'économie de moyens et de temps!
Hier, il n'y a pas si longtemps, Herr Moser, dans le Wir sprechen Deutsch, était peint à chaque page, ou presque, la cigarette au bec. Aujourd'hui, fumer = caca: on biffe la cigarette! En un seul mouvement, d'une seule mise à jour...
Hier, Mme White, du cours d'anglais, était sans cesse plongée dans son évier. Aujourd'hui, laver vaisselle = esclavage féminin. Et hop: voici Mme White, d'un coup de baguette magique, transformée en patronne d'un cabinet d'avocats.
Hier, le président Ceausescu, dans nos manuels de géo, était présenté comme un chic type, un ami de la classe ouvrière. Aujourd'hui, Ceausescu = Hitler: on biffe Ceausescu! Ou en tout cas, on lui retire tous les beaux adjectifs pour les remplacer par des moches. Et on lui ajoute même, dans Photoshop, la petite moustache...
Aujourd'hui, le dioxyde de carbone (CO2) est tellement incriminé pour la fonte des pôles qu'on envisage d'interdire aux vaches de péter. Demain, lorsque les hivers seront de plus en plus rudes, on proclamera peut-être que le «réchauffement-climatique-causé-par-l'homme» n'était qu'un montage imposé par des parasites scientifico-politiques pour des raisons de pouvoir, de subsides et de flicage général. Vous imaginez l'impact sur l'environnement (en tonnes de papier pilonné) qu'entraînerait cette petite rectification nécessaire si les manuels scolaires étaient encore imprimés? Avec l'e-manuel, il suffira d'une petite update automatique et furtive dont l'utilisateur final de ne s'apercevra même pas.
On voit d'ici le potentiel de perfectionnement infini qu'introduit la souplesse de l'e-manuel dans l'enseignement scolaire! Il permettra, en quelques minutes ou quelques heures, de corriger des pans entiers de connaissances — pardon: d'erreurs — historiques. Sans dépense d'encre ni de papier, l'histoire, l'écologie, l'éthique ou la «citoyenneté» pourront être récrites et re-enseignées en temps réel.
Ne sera-ce pas une manière infiniment plus écologique, plus «verte», d'enseigner l'histoire?

PS Lecture recommandée avec ce plat: Evguéni Zamiatine, Nous autres.
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De l'essentiel et du futile

Quelle drôle de machine que notre cerveau! Il absorbe tout, l’utile comme l’inutile. Mais il s’arrange en général pour enterrer l’utile dans l’un de ses obscurs recoins, ne laissant émerger à la surface de notre conscience que le superflu: refrains stupides, jingles publicitaires, noms de rues dans une ville qu’on a quittée de longue date...

Mais que savons-nous de ce qui compte réellement dans cette vase? Il y a cent ans que la psychanalyse y barbote. Elle doit bien avoir ses raisons.
J’ai pu m’assurer, ces derniers temps, qu’elle n’a pas fait que perdre son temps. Dans ma tête, soudain, un nom s’était mis à tournoyer. Inconnu, étrange, et pourtant familier. Oli Ren (j’écris en phonétique, comme il m’est apparu). Six phonèmes, gravés dans la mémoire par quelque stupide jeu de mots. Du genre: « Oh! l’Irène! »
(De la même manière, il y a bien longtemps, j’avais failli lâcher mon volant en entendant, à la radio, le commentateur sportif proclamer que sa rate s’affinait. Tel quel: « ma rate s’affine »! Qu’est-ce que cela pouvait nous faire, à nous auditeurs?
Puis j’ai compris: c’était le nom d’un tennisman russe. A qui des parents dotés de conscience socio-historique avaient offert, en guise de prénom, le patronyme d’un des plus effrénés protagonistes de la révolution française. Marat Safin, écrit-on dans l’anglophonétique qui a tout envahi. Marate Safine eût été la translittération correcte si le français existait encore. Mais passons.)
Bref: rien de plus mnémotechnique que les calembours idiots. On est sûr de ne plus les oublier jusqu’à son dernier soupir.

Or donc, ce mystérieux Oli m’était entré dans la peau sans jamais passer par le bureau d’accueil. Cette minuscule énigme commença à me piquer et m’obséder comme une écharde. Le fleuve chaotique de ma conscience s’enrichit d’un nouveau bras: l’énigme Oli Ren. L’homme que je connaissais sans le connaître!
Il m’arrive ainsi, dans le train ou dans la rue, de croiser un visage atrocement familier et, tout à la fois, impossible à remettre. Bref instant de gêne: faut-il saluer? Ne pas saluer?
Il s’agit le plus souvent de personnages venant de la sphère fonctionnelle de notre existence: du supermarché, de la poste ou du garage Aston - à moins que ce soit le sommelier du golf. Ces gens-là, sitôt qu’ils se départissent de leur uniforme ou de leur comptoir, se mettent à flotter dans notre mémoire comme des spectres. « Oli Ren » était peut-être l’un d’eux: mon agent d’assurances ou mon correspondant à la banque?
Rien de ce côté-là. Mais avant toutes choses: d’où vient-il? Je ne me souviens que du son, non de la lettre. A moins que je l’aie lu dans la presse serbe, qui phonétise même les noms propres. Or, « Ren », cela peut s’écrire de cent manières différentes: Renn, Röhn, Reine, Wren, Roen... L’origine paraît tout de même nordique.
Cette démangeaison mentale finit par me pousser à interroger mes amis à l’étranger: connaissez-vous, pour l’amour de Dieu, un certain « Oli Ren »? Serait-il pilote de Formule 1? Footballeur? — Rien! Personne en Occident ne connaît ce malheureux Oli Ren. C’est comme si les ténèbres l’avaient englouti. Serait-il un personnage de fiction?

Je n’ai pas le réflexe Google, mais j’ai fini par y venir. Cet indic universel m’a déniché mon client en moins de 0,1775 seconde! J’ai même vu s’afficher une page qui lui est dédiée dans Wikipedia, bien qu’en langue bulgare: « Оли Рен (Olli Rehn) е финландски и европейски политик, член на Европейската комисия от 22 ноември 2004. »
Mazette! Commissaire européen! Et pas d’hier! Membre depuis cinq ans déjà du Soviet suprême de l’Union sov... européenne, au pouvoir illimité. Notre Olli ne répond ni devant le Parlement européen (lequel, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, ne dispose que d’un pouvoir consultatif et non législatif), ni devant les électeurs (puisqu’aucun peuple ne l’a élu à cette fonction, ni devant Dieu, dont le statut dans la Constitution européenne est passablement délicat. Espérons qu’il réponde devant sa femme, ou du moins devant ceux qui l’ont propulsé à un poste aussi enviable.
Bon sang! Je le remets maintenant: ce bon Olli a eu affaire à « nous »! Je me rappelle vaguement qu’il avait émis des avis sur le bon ou le mauvais comportement de la Serbie envers le TPI ou envers ses minorités, sur l’eurocompatibilité des Serbes ou je ne sais quelle autre vertu ou tare collective...
Le voilà le vrai pouvoir: Olli sourit, et les Serbes déferlent en Europe sans visa. Il se renfrogne, et les voilà qui font des dix et des douze heures de queue devant les employés sadiques de l’ambassade d’Autriche, juste à côté du Patriarcat...
Devant Olli, les ministres tremblent et les journalistes restent muets. Le prince Paul de Yougoslavie devait moins transpirer devant Adolf que les régents d’aujourd’hui devant Olli. Tel chien, tel maître, comme disent les Français.

Cette découverte m’a tout à fait désarçonné. Comment pouvais-je ignorer qui était Olli Rehn?
C’est sans doute parce que je vis en Occident. En Occident, personne ne connaît Olli Rehn. Pas plus que — au hasard — un certain Serge Brammertz, qui poursuit des suspects ex-yougoslaves devant le TPI. Et peu de gens sauraient dire avec précision qui est Javier Solana, l’homme qui ordonna officiellement le bombardement de la Serbie, le 24 mars 1999. Attendez... C’est un architecte catalan? Le porte-parole du Comité olympique?
Le personnel en charge des affaires serbes, et de manière générale des affaires sérieuses de l’Union européenne, n’entre absolument pas dans la sphère d’intérêt des habitants de l’Europe occidentale. Les citoyens des pays de l’Union ne connaissent, en général, que leurs ministres et apparatchiks locaux, c.à.d. nationaux. Bien peu sauraient nommer un seul compatriote membre de la Commission. Or celle-ci a la faculté d’annuler sans ciller la plupart des décisions de leurs élus, de même que, par ses « avis », elle façonne les destinées de la lointaine Serbie...
Voilà l’explication de mon amnésie: je vis dans une société parfaitement démocratique. Je suis un homo festivus. Je retiens tout ce qui est futile, tandis que l’essentiel, je l’enfouis dans la vase de mon oubli. Sans doute afin de mettre du pain sur la planche des psychanalystes.

(Librement adapté, à la demande de quelques amis, de mon billet publié le 9.6.2009 sur le blog en serbe www.slobodanjovanovic.com)

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L’adieu au monde livre

Notes sur l’évolution de l’e-book

(Publiées à l’état de brouillon à cause de la curiosité massive suscitée par l’annonce du portage du catalogue Xenia vers l’e-book, en collaboration avec les éditions Arbre d’Or)

Je contemple une pub pour le e-reader de Sony parue dans Vanity Fair en décembre 2008. L’objet est déjà ringard, avec ses innombrables boutons. En six mois, l’écran tactile est devenu un must...
L’e-book en est, selon les spécialistes, au stade de l’internet des premières années. Maladroit, limité en fonctions, lent. Il va progresser, et vite.
Mais la nausée me saisit à l’idée de refinancer l’évolution de ce nouvel outil comme j’ai financé, une fois par an ou tous les deux ans, l’évolution de la micro-informatique.
Si je pourrais encore utiliser un Macintosh SE de 1986, à cause de son dépouillement et de sa fiabilité, toutes les générations intermédiaires, jusques et y compris l’iMac en couleurs, sont bonnes pour la casse. Il en ira de même de l’eBook: à peine acheté le modèle dernier cri, que nous serons appâtés par le prochain: l’écran souple remplacera l’écran dur: indispensable, j’achète! L’écran tactile rendra les boutons obsolètes: c’est évident, j’achète! L’affichage à l’encre électronique passera du noir-blanc à la couleur: comment y résister? Je prends.
Il est clair que le budget hardware dépassera le plus souvent le budget livres. Pour parler comme grand-papa: on dépensera plus en lorgnons qu’en lectures.

Un livre est bien plus que du texte
Des spécialistes ont judicieusement relevé l’ennui et la mélancolie que dégage cette alliance entre la surabondance de choix et l’extrême pauvreté de la mise en forme dans les e-books. Un livre est aussi un miroir de page, une typographie, une texture de papier.
On n’imprime pas dans le domaine français de la fiction avec des caractères bâtons. En principe. Mais on le fait en Allemagne.
A l’heure actuelle, le choix en matière de polices installées est très maigre dans l’e-book. On peut toujours lire du pdf, me dira-t-on. Oui. Mais sans doute pourra-t-on un jour télécharger les polices et signes spéciaux qui vont avec un livre, en même temps qu’on en téléchargera le contenu. Raison supplémentaire pour changer d’appareil.
…Et tout ça, encore, n’aura d’autre but que d’imiter le plus fidèlement possible le livre papier. Quelqu’un trouvera moyen de « corner » symbolique ment des pages, de les « annoter au crayon » comme on peut déjà le faire dans Acrobat Pro. On imitera les textures du papier, pourquoi pas les imprécisions de l’impression (comme on ajoute à la musique sur CD le grésillement du 33 tours).

Vers la bifurcation
Mais pourquoi s’arrêter là? Sitôt que la technologie sera suffisamment mûre, et en suivant la logique inflationniste-dégénérative de la micro-informatique depuis qu’elle existe, on « améliorera » l’e-book, tant l’objet matériel que le système logiciel, jusqu’à un point de rupture où le « livre » électronique cessera d’être une métaphore servile du livre papier. Pourquoi se priver des annotations vocales? Pourquoi les livres illustrés pour la jeunesse ne comporteraient-ils pas des images animées en flash au lieu des traditionnelles images fixes? Pourquoi ne pas écrire des romans interactifs, à la manière des jeux de rôle, où le lecteur composera lui-même son histoire à chaque nouvelle bifurcation du récit? Et rien de plus facile que de truffer le texte de renvois didactiques vers des bases de données sur le web.

Un lecteur e-book et rien d’autre? A quoi bon?
Cette évolution du contenu s’accompagnera nécessairement d’une évolution de la machine. Ainsi, Amazon vient de présenter la version « XL » de son lecteur propriétaire, le Kindle. Il est vaste, certes, mais justement: est-ce la peine de traîner dans son sac une tablette (et son alimentation!), si cette tablette ne sert « que » à lire des livres? Pour le même poids, et un prix semblable, ne pourrait-on en faire un gros téléphone, un centre de communication, avec une métaphore de clavier au bas de l’écran? Voire avec un clavier matériel, rabattable?
Certains murmurent que le « netbook » d’Apple serait justement un iPhone géant, que l’on pourrait coupler avec un clavier plat pour en faire un véritable ordinateur ultraportable. L’iphone peut déjà lire des e-books, et guère plus mal qu’un appareil dédié (via l’application Stanza). Si Apple décidait d’en faire une tablette comparable au Kindle, celui-ci serait aussitôt rangé au rayon des curiosités informatiques. Du coup, les fabriquants de e-readers dédiés se sentiraient totalement ringards et s’efforceraient de se mettre au niveau de l’offre...
Bref: l’eBook va évoluer, tant comme objet que comme programme et système. Cette évolution se répercutera nécessairement sur son contenu et incitera l’eBook a s’affranchir de sa métaphore « livre papier » pour devenir un produit à part.

Et alors?
Alors, c’est simple: soit l’ensemble de la culture de masse aura basculé vers le livre électronique comme la photo a viré du film au numérique. Soit elle n’aura pas basculé en masse, et le marché du livre papier sera en partie sauvé, quoiqu’ébréché. Et nous verrons en parallèle une forme de publication « électronique » avec ses règles de composition et de mise en page propres — et une forme de publication « papier » qui préservera le livre dans sa forme d’avant la révolution informatique.
Quoi qu’il en soit, le coût de l’évolution de l’ebook sera élevé, et on le fera évidemment endosser au consommateur. Cela fera des milliards en moins pour l’achat de livres, et des millions d’heures soustraites au précieux temps de lecture par les tracas de mises à jour, de comparatifs, de classements, de recharges et de dépannages.
C’est donc ici que se situe le coeur du débat: qui s’efforce encore de faciliter et de propager la lecture en soi? Qui s’occupe des contenus qui seront colportés par les livres? L’effervescence médiatique est beaucoup plus grande aujourd’hui lorsqu’un éditeur annonce qu’il va passer à l’ebook (n’importe le contenu), que lorsqu’il présente un contenu novateur. Les moyens auront complètement dévoré les fins.

Deux supports, deux humanités
Un livre matériel (papier, papyrus, parchemin...) est d’un abord immédiat. N’allons pas jusqu’aux manuscrits de la Mer Morte: une Bible copiée au XIIIe s. nous est parfaitement accessible, moyennant connaissance d’une langue et d’un alphabet. Les prérequis sont strictement intellectuels, immatériels. Un livre électronique, c’est d’abord un appareil de lecture, accessible à une partie seulement de l’humanité (et s’il devait se « démocratiser », quelle pollution!). C’est un système d’exploitation. C’est une batterie (avez-vous la bonne prise, le bon chargeur?). Que d’obstacles: le texte ne peut se matérialiser sans un énorme appareillage électronique. Le lecteur du livre papier est, à la rigueur, un être humain instruit et nu. Le lecteur de l’e-book est un être déjà totalement assisté par la technologie et accaparé par elle. Ce sont deux humanités différentes. Ecrira-t-on pour la deuxième comme l’on écrivait pour la première?
Baudoin de Bodinat note: nous voici déjà incapables — faute de la patience de nos ancêtres — de véritablement entrer dans les classiques de notre propre littérature. L’environnement électronique devenu obligatoire n’aidera pas à nous détendre.


Pourquoi Xenia?
1. Il y a de la demande pour nos livres aux quatre coins du monde, et la distribution mondiale est trop chère. L’e-book satisfera-t-il ces lecteurs, ou préfèreront-ils payer 50% de port et attendre 3-5 semaines?
2. Si l’on fait toujours la part des moyens et des fins, aucun moyen n’est mauvais en soi.
3. Je songe au morceau de bravoure de ce présentateur conservateur américain des premières années de la TV. Exhibant un 45 tours comme une hostie, il s’écria: « Jamais le rock and roll ne passera sur cette chaîne ! » Et crac! voici le pauvre disque brisé en deux.
Cette morgue intransigeante a quelque chose de pathétique et de profondément ridicule. Si nous croyons que les livres forment et canalisent encore l’humanité, nous sommes des idiots prétentieux.

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Les filles de l'ogre

Ah, le joli mois de mai...
Pendant que les Américains, au nom de la lutte contre le terrorisme dans un pays qui ne les avait jamais attaqués, aplatissaient trois villages de terre crue, taillant en pièces 147 Afghans pauvres d’entre les pauvres, le TPI de La Haye triplait en appel la peine de l’officier serbe-monténégrin Veselin Šljivančanin pour des infractions aux Conventions de Genève liées à la guerre en Slavonie orientale, en 1991.
L’officier de l’ancienne armée yougoslave est coupable de... conscience. Il « devait obligatoirement savoir » que des prisonniers croates allaient être exécutés par des troupes paramilitaires serbes que du reste il ne commandait pas. Le voilà qui rempile pour 17 ans après une peine « club Med » de 5.
Il y a un peu plus de 17 ans, justement, que ces faits sordides se sont passés.
Depuis 17 ans, les commanditaires et financiers du Tribunal de La Haye ont déclenché une recolonisation brutale du monde. D’abord au nom de la protection des minorités (ex-Yougoslavie jusqu’en 1999) puis, comme il ne restait rien à protéger, c.à.d. à bombarder là-bas, sous l’étendard de la lutte contre le terrorisme sans frontières (depuis le 11 septembre 2001).
Depuis 17 ans, l’ensemble des structures hiérarchiques de l’OTAN, du lieutenant au chef d’Etat, a eu le temps de prendre conscience de ce que cette «lutte» signifie en termes d’infractions aux lois la guerre. Systématiquement, les «dégâts collatéraux» ont dépassé l’impact militaire — à tel point que les analystes sérieux se demandent si ce n’est pas ce dernier qui est collatéral. Le recours à l’uranium appauvri a définitivement pollué des régions entières de la Terre, allant du Kosovo à l’Afghanistan, en passant bien entendu par l’Irak. Les rafles et la torture ont été légitimées par la devise de tous les persécuteurs de l’humanité: « la fin justifie les moyens ».
Or, ces moyens, justement, ont fait du «camp de la démocratie et de la liberté» le plus grand criminel de guerre, le plus grand terroriste et le plus grand pollueur de la planète. Personne au monde ne brandit autant d’armes, ni ne tue autant, que ceux qui n’ont que paix et sécurité à la bouche. La véritable lutte internationale contre le terrorisme aboutira, si elle doit aboutir, à une alliance transcontinentale, transconfessionnelle et transpolitique visant à juguler militairement l’empire déchaîné, celui-ci fût-il présidé par un Noir ou une lesbienne.
Afin de détourner l’attention de ses sujets de l’horreur de ces moyens et des conséquences que le recours à ceux-ci ne manque pas d’entraîner (quel Anglo-Saxon peut encore voyager sans blindage dans le tiers-monde?), l’Empire leur sert une soupe continuelle, toujours identique et de plus en plus indigeste, sur ses fins, abstraites et de plus en plus lointaines: liberté, sécurité, démocratie. Démocratie, sécurité, liberté... Le tout illustré de procès en perruque où des commis de l’OTAN, installés à deux pas de son siège, jugent des boucs émissaires infiniment insignifiants.
La potion râpe de plus en plus, mais on s’en fout: ayant fait régresser ses citoyens au stade des oies, on peut désormais les gaver de force...

Du coup, nous qui faisons partie de la basse-cour, n’avons de choix qu’entre l’aveuglement volontaire et l’impuissance. En somme, nous jouons les filles de l’ogre, dans le Petit Poucet. La nuit, nous nous calfeutrons dans nos lits et essayons de dormir en perdant conscience que notre père sort dévorer de la chair humaine. Puis au réveil, pimpantes, nous le couvrons de bisous en l’assurant qu’il est le plus gentil des papas du monde. Hypocrites? Non: ligotées par le plus sacré des sentiments, la filiation. Comme les enfants d’un violeur en série ou d’un liquidateur de la Camorra. Car notre ogre n’est pas seulement l’aboutissement essentiel, en ligne directe, de l’évolution séculaire de notre civilisation — qui par malheur se fie superstitieusement à l’évolution —, il est aussi le père qui, à lui seul, garantit et protège notre confort extravagant.
Il n’y a donc aucune chance pour que la population occidentale brise ce lien. Elle attendra sagement que le Petit Poucet vienne substituer les bonnets de nuit pour être dévorée par son bien-aimé papa.


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Le Traité de Lisbonne restaure la peine de mort... en bas de page

Saviez-vous que le Traité de Lisbonne réintroduisait la peine de mort en Europe?
Non?
Et pourtant si! Mais seulement en cas de "guerres, désordres ou soulèvements".
Or, pour découvrir cette brèche capitale dans l'irénique droit européen, il faut au moins être juriste et avoir la patience de lire la note d'une note de bas de page!

Rien à battre, me direz-vous? 

Et que direz-vous le jour où votre grève légitime, ou votre manifestation anti-G8 sera étiquetée "soulèvement"?

Pour comprendre comment cela est fait:
http://thejournal.parker-joseph.co.uk/blog/_archives/2008/4/13/3636677.html
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La Voïvodine absolue (nostalgie)

C'est le premier de l'An. D'autres se projettent en avant par des résolutions. Moi, toutes les allusions me rejettent en arrière. Un peu de gueule de bois, quelques restes de neige dans les rues, et nous revoici dans les bringues hivernales des années 90, sous l'embargo et au son lointain des kalachnikovs.

Cette année-là (1994), alors que la guerre fait rage en Bosnie, qu'en Serbie l'essence se vend au litre dans des bouteilles de coca, et que les Occidentaux font chauffer leurs bombardiers, la "Ruelle enfumée" (Garavi sokak) tournait un clip canaille avec les moyens du bord.




(Refrain)

Moi, toujours, je bois du vin.
C'est préoccupant!
Et suis aimé d'une fille gentille
Comme auparavant.
Et mon chapeau est de travers
Mais c'est pas gratuit
Cela m'est resté,
resté de ma grand-mère...


Ja i dalje pijem vino,
ne znam šta mi je,
mene ljubi cura fina
k'o i ranije
i na krivo šešir nosim
ali ne za džabe,
to je meni ostalo,
ostalo od babe...

Garavi sokak, Perlez.


Quelle santé! Comment voulez-vous, après ça, qu'on ne vous bombarde pas?
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Comment pouvez-vous publier un terroriste?

«Censurer Unabomber reviendrait à interdire de rééditer Marx»

Interview publiée dans Le Matin Dimanche du 23.11.2008.

Censure. L’éditeur suisse publie l'œuvre du terroriste américain Unabomber. Il ne croit pas que ce manifeste puisse être récupéré à de mauvaises fins. Même si on lui rappelle que les saboteurs des lignes TGV arrêtés en France s'étaient inspirés d'un livre anarchiste du genre.

Interview: Stéphanie Germanier
Photos: Sabine Papilloud



Vous êtes réputé pour être un éditeur pas comme les autres qui ose le politiquement incorrect. D'ailleurs, vous venez de publier l'oeuvre du terroriste Theodore Kaczynski, alias Unabomber. Quelle responsabilité endossez-vous?
L’effondrement du système technologique est un recueil d’écrits théoriques et non un mode d’emploi pour fabriquer des bombes. Son auteur n’est pas seulement un terroriste. C’est un homme qui est entré dans l’histoire par son insurrection contre le système industriel et qui a fait l’objet de la plus longue traque dans l’histoire du FBI. Je condamne ses crimes, cependant la mission d’un éditeur est de faire circuler des idées et de les rendre accessibles afin que les gens puissent juger en connaissance de cause.

Vous donnez quand même la parole à un terroriste…
Beaucoup d’écrits attribués à Kaczynski circulent sur l’internet. Or ce sont souvent des apocryphes. A ce jour, il n’y avait jamais eu d’édition des textes de Kaczynski authentifiée par l’auteur. Dans ce livre, composé surtout d’inédits, il s’interroge sur l’avenir de l’homme dans une société dominée par la superstition technologique. Indépendamment de ses actes, ces questions nous concernent tous désormais.

Vous dites que vous éditez Unabomber parce que ce n’est pas un terroriste comme les autres. Ça veut dire que vous ne le feriez pas pour d’autres personnages controversés ?
Kaczynski est un mathématicien de Harvard. Ses thèses font l’objet de débats sérieux. Censurer ses écrits reviendrait à interdire les rééditions d’un Karl Marx parce que ses charges contre la bourgeoisie ont servi à justifier les crimes du communisme. Un éditeur n’est pas un policier. Il doit ouvrir les horizons, non les verrouiller sur des idées qu’on croit indiscutables parce qu’elles expriment l’opinion dominante du moment.

Donc, si une bombe explose à Cointrin, vous n’aurez pas mauvaise conscience ?
Et si un jeune fait un casse sanglant parce qu’il a été subjugué par le film sur Mesrine? Et quand un lycéen massacre ses camarades parce qu’il a trop consommé de jeux vidéo violents, s’en prend-on aux diffuseurs de ces jeux? Or ceux-ci entraînent un conditionnement mental qu’aucune lecture ne saurait égaler.

On commence à y songer en tout cas…
On commence, mais cette industrie génère suffisamment de milliards pour ne pas être inquiétée.

A propos de gros sous, ce livre est surtout un joli coup étant donné que vous l’éditez non seulement en français, mais aussi en anglais…
Commercialement, ce n’est pas gagné. C’est un projet éditorial complexe qui nous a pris plus de deux ans. Il a fallu correspondre avec un homme qui est dans une prison de haute sécurité, sans autre moyen de communication que des lettres manuscrites très surveillées... Un éditeur à coups faciles ne se serait pas lancé dans une telle galère.

Partagez-vous les thèses d’Unabomber sur la décroissance et le système et est-ce pour cette raison que vous avez accepté de l’éditer ?
Je ne comprends pas, il est vrai, comment on peut continuer à penser croissance alors que les ressources de la Terre s’épuisent à vue d’oeil. Mais mes opinions personnelles n’interfèrent pas dans mes choix. Je viens ainsi d’éditer un livre sur la crise bancaire qui aborde un univers totalement opposé à celui de l’anarchisme et de l’ultra-écologie. Et je me reconnais aussi, en partie, dans les soucis de ces milieux-là.

Quelles limites vous posez-vous avant d’éditer quelqu’un?
Aucune, hormis celle de ne pas publier de mauvais livres! Lorsqu’une société pose des restrictions sur le contenu de ses livres, c’est toujours mauvais signe.

Mais vous qui êtes Serbe, auriez-vous pu par exemple éditer un manifeste sur l’indépendance du Kosovo ?
Pardon: je suis Suisse d’origine serbe! N’importe: la question n’est pas là. La question est plutôt de savoir pourquoi certains projets se retrouvent chez Xenia. Les livres qui sont dans l’air du temps, politiquement corrects (tel que celui que vous évoquez) ou commercialement faciles, n’ont pas de peine à être édités ailleurs. Pour ma part, j’aime les auteurs qui ouvrent des perspectives. Kaczynski, par exemple, choquera tous les écolos bon teint en rejetant le développement durable. Pour lui, faire durer le développement, c’est perpétuer le système. Or il affirme que le système ne doit surtout pas être préservé. En le lisant, on comprend le mode de pensée d’un pur révolutionnaire.

Quel auteur rêveriez-vous d’éditer ?
Il y a eu des écrivains qui ont livré les clés de leur époque, comme Balzac, Flaubert, Proust, Soljenitsyne... Mon rêve est de trouver l’auteur qui fournira la vue d’ensemble de l’époque que nous vivons. Je ne sais même pas s’il existe, et sous quelle forme il en témoignera.

Cet auteur pourrait-il être le fameux Janus qui avait romancé l’éviction de Christoph Blocher ? Va-t-il vous proposer un deuxième tome maintenant qu’on reparle à nouveau du Zurichois pour le Conseil fédéral ?
Il a évoqué une suite. Je m’en réjouis. «C. B.» deviendra peut-être un personnage rocambolesque à la Fantomas, héros d’une série à tiroirs...
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Julia

Elles me tournent le dos, montrant deux derrières fraternels et triomphants. Elles se chamaillent. Ou plutôt, se feraient-elles des confidences? Nous ne le savons pas. Car, justement, à cet instant, un mystérieux poisson plat passe dans leur dos et devant nous, ne laissant voir de leurs bustes et de leurs bras que des ombres irisées à travers son corps de pure lumière.

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Même le son de leurs voix est absorbé par ce paravent solennel arrivé on ne sait d'où.
Ne reste que la lumière. Celle, radieuse, du poisson, et celle, souillée, du crépuscule qui teinte en sépia un paysage de daguerréotype. L'air de ces tableaux sent le feu de charbon de l'habitat paléo-industriel.
Derrière chaque buisson perdu dans les lointains, je m'attends à voir surgir le front pâle de l'ancêtre de ces visions. Car le code génétique du tableau remonte droit, sans hésiter, au grand visionnaire du dix-neuvième siècle.
Julia le sait-elle seulement?

Fumées grasses de l'industrie naissante. Vapeurs de haschich de Baudelaire.
Cariatides d'un paradis oublié entre la modernité et le jamais. Mœsta et errabunda.
Les fossettes riantes de ces croupes-dirigeables? Elles nous inspirent aujourd'hui encore une peur vague, restes de l'épouvante qui dédoublait comme soeur jumelle le désir d'autrefois:
«…châtier ta chair joyeuse, …meurtrir ton sein pardonné, …faire à ton flanc étonné/Une blessure large et creuse...» (A celle qui est trop gaie.)
Et voici: Le dix-neuvième siècle à travers les âges avait fait halte dans ce sous-sol vis-à-vis de Beaubourg, où Julia Dasic offrait ses Odalisques à un public estomaqué. Le romantisme divinatoire a plongé comme une rivière souterraine pour resurgir dans ces esthétiques diverses que l'on appelle paresseusement gothiques, et dont Julia se réclame discrètement.

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Elle est jeune, menue, un visage clair et presque enfantin. Elle fait des bandes dessinées, invente des figures candides, des motifs éclatants. Elle se plaint de passer plus de temps sur Photoshop qu'avec les fusains. Son monde est pourtant éclairé d'un soleil souterrain, comme le Voyage de Jules Verne. Dans la cave du CCS, elle me parle d'îles et de lumières sauvages de Grèce, sa patrie maternelle. Ses yeux irradient cet émerveillement sans ombre. Puis ils enclenchent le mode «nuit», pilotent des ordinateurs, veillent quand nous dormons, restituent des formes et des teintes de derrière les rideaux.
C'est de la soie, du brocart. Ce sont des climats sereins, des dessins alambiqués, acanthes et symboles. C'est gai. Et l'on devine pourtant que, comme dans les rêves de David Lynch, tirer ces rideaux somptueux et doux nous mettrait face à face avec le messager de la mort.

Julia est une voyante. Le sait-elle seulement?


http://www.juliadasic.com/
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"C'te planète de merde"

(note du 13 septembre)
En partance pour la Serbie.
Dans le train pour Zurich, à 8h du matin, passe un énergumène avec une valise à roulettes. Barbu, dodu, ressemble vaguement au chanteur Carlos.
Il s'installe derrière moi, ouvre son yogourt et la litanie commence. Dans un accent vaudois si épais qu'on le comprend à peine:
«Ah, un petit déjeuner à 28 francs. C'est pas tous les jours...
Mais dis donc, ce lait, il est pas bon. ll est pas frais, il sent le rendu!
Ils ont tout pourri. Plus rien n'est bon!
Empoisonné. Le lait, empoisonné. Les bêtes, empoisonnées.
Tout est foutu!
Est-ce qu'ils ont de quoi remplacer?
Les juments, les vaches, tout: est-ce qu'ils ont les modèles pour remplacer tout ce qui a merdé?
Bousiller tout ce qu'y a, remettre les originaux.
Y savent rien faire, ces crevures. Même pas des chiottes. Feraient mieux de savoir faire des chiottes plutôt que des ordinateurs.
D'arrêter de gaspiller les pierres!
Voyous à chiffres!
Fils d'ordures!
Taborniaux!
Crevures!
Primates!
Chenit de sales bêtes!
C'est des vauriens!
Vivre des milliards d'années pour avoir ça, faut vraiment être de sacrés trouducus!
Bonne à y foutre le feu, la planète!
Faut tout cuire, tout: la terre, l'air, l'eau, tout! Et bien cuire!
Y zont beau essayer, essayer, essayer ces trouducus!
Y font des heures sup pour ça? Auraient mieux fait de rester au lit, cette sale race de cons.»

Il est sorti à Bienne.

J'ai écouté un prophète.

(note du 13 septembre)
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Le questionnaire de Proust des enfants de Serbie

Cette collection de «perles» circule sur l’internet au sein de la communauté serbe. Je l’ai traduite — à l’exception des calembours inexportables — pour votre amusement et votre édification. Ces aphorismes de la plus haute poésie en disent long sur la vision du monde qu’on acquiert lorsqu’on est né dans l’après-Yougoslavie…


Qu’est-ce que tu préfères manger?

— Ce que je préfère, c’est le chou de salade.
— Rien d’autre que l’œuf poché au plat.
— Ce que je préfère, c’est ne pas manger du tout. Mais quand on m’oblige, je dis que je n’ai pas faim, que j’ai mal au cœur ou à l’oreille et que j’ai les amygdales au fond du ventre.
— J’aime bien le foie et les autres abattages.

Qui es-tu?

— C’est que me demandent papa et maman quand ils me battent, et moi je réponds que je suis leur enfant.
— Une très gentille jeune fille qui écrit très joliment sur un mur bien propre.
— Je suis pépé, parce que je m’appelle comme lui.

Que rêves-tu?

— Je rêve divers rêves en couleurs.
— Une fois, j’ai rêvé que j’étais grande et grosse. Après, je me suis réveillée et j’ai reçu une fessée. Maman a dit: ici, ce n’est pas la literie de pépé, où tu peux faire pipi comme ça te chante.
— Je rêve que je suis Cendrillon et que mon prince est plus charmant que le sien.
— C’est pas bien de rêver. C’est ce que font ceux qui vont dans beaucoup d’écoles pour porter une cravate, et puis après ils viennent chez papa lui réclamer de l’argent.

Qu’est-ce que le caractère?

— C’est un sport. Mon frère est caractère «K».
— C’est ce que j’ai vu au zoo. Ça a des cornes, mais pas de queue.

Qu’est-ce que la liberté?

— La liberté, c’est quand je demande à maman si je peux prendre un chocolat et qu’elle me dit: sers-toi librement.

Qu’est-ce que l’enfance?

— C’est ma vie quand j’étais petit.
— C’est ce qu’on reçoit à la naissance, puis après ça passe.
— L’enfance, c’est quand tu regardes des images de couleur jaune.

Qu’est-ce que la puberté?

— C’est une maladie incurable, ça. Tu as des moustaches qui poussent en une nuit.
— La puberté, c’est une vie toute faite de bêtises.
— C’est quand tu cesses d’être une petite fille et que tu peux te maquiller comme tu veux.
— Quand je suis avec pépé, nous parlons tout le temps des jeunes filles qui viennent de cette puberté-là.

Qu’est-ce que la responsabilité?

— C’est quelque chose que tout le monde cherche, mais personne ne sait ce que c’est. Moi non plus.
— J’ai entendu dire que c’était quelque chose de très lourd que tout le monde ne pouvait pas porter.
— La responsabilité, c’est quand je demande une glace et que papa répond: non.
— La responsabilité, c’est quand tu responsabilises ton copain pour qu’il ne fasse plus ses devoirs et que tu le responsabilises à jouer avec toi.

Comment fait-on les bébés?

— Les bébés, c’est fabriqué avec des sages-femmes à la maternité.
— J’ai honte de le dire par ce que c’est une affaire cochonne.
— On les fait la nuit parce qu’ils ont les yeux fermés quand ils sortent.
— C’est un travail stupide pour lequel on touche des allocs.
— Les bébés, c’est fait avec des cigognes ou des choux. Comme on préfère.
— Les bébés, ça se fait quand tu es gentil et qu’on te fabrique un frère, et après c’est lui le chef et toi, t’as été gentil pour beurre.

Qu’est-ce qu’un hobby?

— Oui, je mangeais ces bâtonnets quand j’étais petit.
— Mon hobby à moi, c’est de détraquer la télé.
— Le hobby de mon pépé, c’est de mentir à mémé et d’attraper des poules.
— Un hobby, c’est quelque chose de gratuit qui te coûte très cher.

Qu’est-ce que le soleil?

— Celui qui regarde le ciel sans fermer les yeux, c’est sa maîtresse qui en est malade.
— Le plus beau soleil est à la mer. C’est là-bas qu’il habite, et dès que nous arrivons il demande combien nous avons d’argent.
— Je suis le soleil de grand-maman. C’est sûrement vrai, parce que maman aussi m’appelle comme ça.

Qu’est-ce que l’horoscope?

— C’est là où je suis allé voir Harry Potter. (NdT: bioskop = cinéma, en serbe).
— C’est une science pour laquelle on n’a pas besoin d’aller à l’école.
— L’horoscope, c’est quand tous les enfants sont habillés la même chose et qu’ils chantent la même chanson à plusieurs voix.

Qu’est-ce que la religion?

— Celui qui a la religion est toujours propre, il ne ment pas et se coupe régulièrement les ongles.
— Je ne sais pas à quoi ça sert, mais on le reçoit dès la naissance.

Qui est le patriarche?

— C’est le président des popes, mâles et femelles.
— C’est la même chose que Saint Sava, sauf qu’il est vivant, lui.
— Celui qui chante à Noël et à Pâques, mais qui n’a pas enregistré de CD.
— Le patriarche, c’est celui qui fait des signes de croix quand nous le saluons.

Qu’est-ce que la politique?

— C’est un joli mot pour des affaires sales.
— C’est des gens qui parlent bizarrement pour faire croire aux autres qu’ils sont malins.
— C’est quand des messieurs en complet mentent devant plein de gens et qu’on les applaudit.

Qu’est-ce que l’Euro?

— L’euro, c’est quand «Ma biche» fait premier à la télé (NdT: référence à «Eurosong» et à la chanson serbe qui y a concouru).
— C’est la même chose que l’Eurocrem (=Nutella, NdT), mais dans un plus petit pot.
— C’est l’argent le plus cher qu’on achète quand on a touché son salaire.

Qu’est-ce que la Yougoslavie?

— La Yougoslavie, c’est ici où nous vivons, sauf qu’elle n’existe plus.
— C’est le pays d’où sont venus les Serbes de la diaspora.
— Quand tu as eu quelque chose, mais que tu ne l’as plus, c’est la Yougoslavie.
— C’est la sœur à un certain Jugoslav, mais je ne la connais pas.

Qu’est-ce qu’une capitale?

— C’est comme on appelle Belgrade à la télé.

Qui est Slobodan Milosevic?

— C’est un mec qui était le boss, un temps.
— C’est le monsieur qu’on juge à la télé, quand il n’est pas malade.
— Il était très bien, mais on ne l’aime pas à cause de sa femme.
— Un qu’on a emmené parce qu’il battait la police.

Qu’est-ce que l’intérêt national?

— C’est quelque chose qu’on trahit tout le temps.
— C’est un truc qu’ont nos voisins, et que nous avions aussi mais que nous leur avons donné.
— C’est d’être serbe, où que tu ailles.

Qu’est-ce que le communisme?

— Ce sont des vieux à qui l’on crie: «Racaille rouge»!
— C’est une île déserte pour ceux qui ne savent pas nager (référence à Goli Otok, bagne où Tito envoyait les staliniens, NdT).
— C’est seulement pour les adultes. Aux enfants, ça fait mal au ventre.
— C’est mon grand-père, quand il était jeune et fou.
— Moi, je n’ai pas le communisme, parce que je bois souvent du lait.

Qu’est-ce qu’un docteur ès sciences?

— C’est un docteur qui guérit de la science.
— Un docteur ès sciences est un être scientifique.
— C’est celui qui ne porte pas une blouse blanche mais un complet, alors il est rigolo.
— Celui qui ne te dit pas d’ouvrir la bouche, il n’y a que lui qui cause.
— C’est un qui se déguise, alors tu ne sais pas qu’il est docteur.

Qu’est-ce que la culture?

— C’est du théâtre: moi, on m’emmène très souvent à la culture.
— C’est ce qu’on reçoit à la maison et qu’on emporte partout avec soi.
— C’est ce qu’on plante à la campagne et qu’on vend, après, au marché en ville.

Qu’est-ce qu’un génocide?

— Ce sont les films qu’on passe après minuit.
— C’est quelque chose qui tient des sciences naturelles.
— Le génocide, c’est ce qu’on hérite de maman et papa.
— Le génocide, c’est quelque chose dont on parle tout le temps, en rapport avec une ville d’argent (Référence à Srebrenica, «Mine d’argent» en serbo-croate, NdT).

Qu’est-ce que le clonage?

— C’est quand un clown s’énerve.
— C’est ce qu’on fait aux moutons, avant de le faire sur nous.

Qu’est-ce que la mafia?

— Quand on vole des cerises, ce n’est pas de la mafia.
— C’est un métier de grand monsieur, très bien payé.

Qu’est-ce que le chauvinisme?

— Le chauvinisme, c’est quand quelqu’un s’appelle émissaire spécial du haut représentant des Nations Unies.

Qu’est-ce que la drogue?

— Mon pépé, il se drogue. Il est diabolique et il s’injecte tous les jours de la drogue avec une seringue.

Qu’est-ce qu’une conférence de presse?

— C’est quand les uns posent des questions, tandis que les autres restent assis à boire de la bière «Jelen».
— C’est où l’on expédie les journalistes.
— Quand quelqu’on veut mentir sur quelque chose, alors il fait ce genre de conférence.

Qu’est-ce que l’aérobic?

— C’est un aérodrome pour le bétail.
— Quand tu cours avec de la musique, mais que tu n’es pas une ballerine.
— Pour recevoir un aérobic, tu dois être très gros.
— Il n’y a que les dames moches qui croient à ça.

Où est l’Amérique?

— C’est là où ils ne savent pas où est la Serbie.
— C’est là où vivaient des cow-boys et des Indiens, mais ils se sont entre-tués, alors il n’y a plus que des acteurs qui y vivent.

A quoi sert un ordinateur?

— Ça sert à ce que maman et papa ne dorment plus ensemble.


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Kosovo, le mythe redémarre

Sur youtube, un vidéoclip enregistré par quatre vedettes de la variété serbe.
http://www.youtube.com/watch?v=tsN0lA-I2_g
On y voit des clichés idylliques de monastères et de villages, entrecoupés d’images de destruction. Les paroles, mystiques, parlent d’espérance, de sacrifice, de présence divine sur ce champ “dressé vers le ciel”.
Il faut être un autiste darwino-marxiste occidental pour penser que ce bout de terre puisse être simplement confisqué ou acheté. Le rapt ratifié depuis février par 40 Etats est pire qu’une violation du droit international: une offense propre à souder cette nation chaotique comme un seul homme. Exactement comme la provocation de Sarajevo, en 1914. Les progressistes ne savent pas lire l’histoire.
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Sous les roues du train

Dans la campagne grise entre Dole et Auxonne, soudain, notre TGV freine brusquement et s’arrête dans une puanteur de fer brûlé.
La voix suave-impersonnelle des transports de masse nous annonce un “arrêt pour accident de personne” d’un temps indéfini.
Le contrôleur sera plus explicite, il prendra même plaisir à étaler sa crudité: une pauvre femme a garé sa voiture devant un passage à niveau et s’est postée, debout, au milieu des rails. Le chauffeur a freiné au point de casser le bouton rouge, mais n’a rien pu faire. “C’était une dame d’une trentaine d’années. Enfin, d’après ce qu’on a pu voir, hein. On a dû aller ramasser les morceaux un peu partout”. Le fonctionnaire un peu sadique soudain devenu important...
Arrivent les flics, en képi. Le ramassage des morceaux est confié aux pompiers. Les voyageurs commentent: pas impatients, mais pas émus non plus. Un constat froid, quelques remarques.
Au wagon restaurant, c’est la ruée sur les sandwiches et les boissons. Un cuistre interpelle la serveuse: “vous allez faire une bonne journée, aujourd’hui, dites donc...” Elle: “Oui. Enfin non. Je ne suis pas à l’aise”. La malheureuse est très remuée, ses croque-monsieur noircissent.
J’observe les gens autour de moi: rien que des réactions fausses et inappropriées. Une inhumanité spontanée ou composée. On ne sait plus guère, me semble-t-il, éprouver une émotion vraie pour le sort d’autrui dans ces populations gavées d’émotivité publicitaire. Cela promet.
Mais songeait-elle, la suicidée, que son geste pousserait au moins un petit millier de Français à échanger quelques phrases? Qu’un chauffeur de train serait hanté par sa silhouette jusqu’à la fin de ses jours et que des pompiers devraient battre les buissons pour recueillir ses restes? Que tout un secteur du réseau bien huilé des trains à haute vitesse serait perturbé pendant trois heures? Que des dizaines de fumeurs supplieraient en vain le contrôleur de les laisser sortir en griller une?
Ici encore, un léger glissement dans l’inhumain: le contrôleur ne voulait rien entendre. “C’est ma responsabilité, c’est sur moi qu’on va tomber s’il vous arrive quelque chose”. Non pas: il peut vous arriver quelque chose de sanglant. Mais: il peut m’arriver quelque chose d’administratif, à moi. Les fumeurs ont dû attendre Dijon en couinant et rongeant leurs briquets.

A Dijon, on a encore attendu une petite heure. Il fallait remplacer le pilote et débarbouiller la gueule du train, maculée de chair broyée. La serveuse était à court de sandwiches. Enfin, la même voix suave-impersonnelle nous a annoncé le redémarrage du train.
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L'incendie du château

Ainsi donc, l’ambassade des Etats-Unis brûle à Belgrade.
Cela ne lui était même pas arrivé lors des bombardements de 1999.
Immédiatement, l’ambassadeur américain aux Nations-Unies, l’inénarrable Khalilzad, s’est plaint de ce vandalisme au Conseil de sécurité.
Un Conseil de sécurité dont il se moque par ailleurs éperdument.
La violence de la rue répond à la violence des chancelleries. C’est idiot. Seule la première est poursuivie.

Cela dit, on a comme l’impression que les petites affaires serbes, une fois de plus, ouvrent de grandes plaies mondiales. Chavez ne reconnaîtra pas le Kosovo; la Géorgie «félicite» la Russie haïe pour son attitude de principe en la matière. L’Espagne a ses raisons de ne pas... La Chine, le Vietnam et qui sait quels ex-non-alignés font par principe le contraire de Washington.
Mais qui fut le premier, entre tous, à congratuler le Kosovo «indépendant»? Sans doute par une erreur de timing protocolaire, le tout aussi «indépendant» gouvernement afghan, dont le président Karzaï, affublé d’habits que nul ne porta jamais dans ce pays, arrivé dans les camions de l’occupant, se fait promener de planque en bunker par les mêmes camions pour survivre une semaine ou deux de plus...
Le joli présage que voilà.
La folle époque qui va suivre.
Aurons-nous enfin la chance de n’être que spectateurs?


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Testament, 17.2.2008


De l’adresse solennelle du Premier ministre Vojislav Koštunica, Belgrade, 17.2.2008:

«La Serbie est un vieil Etat, et le peuple serbe un vieux peuple européen. Au fil de notre histoire séculaire et créatrice d’Etats, nous avons éprouvé tous les fléaux que des puissances étrangères pouvaient infliger, mais notre histoire nous a encore plus convaincus de la force du droit, de la justice et de la liberté. Le droit, la justice et la liberté nous guideront jusqu’à ce que nous ayons fait réintégrer à la province du Kosovo-Métochie la place qui est la sienne, au sein de l’ordre constitutionnel et juridique de la Serbie. Et pendant que la politique de puissance croit aujourd’hui avoir triomphé en fabriquant un faux Etat, des millions de Serbes pensent déjà au jour de liberté qui doit venir. Nul n’a jamais pu empêcher le peuple serbe de réaliser sa liberté. Tout ce que nous ne pourrons accomplir aujourd’hui sera accompli demain par des générations nouvelles et meilleures que nous. Le Kosovo est la Serbie, et il doit en être ainsi à jamais.»

Les mondialistes occidentaux n’ont rien compris. Le testament renouvelé aujourd’hui à Belgrade va leur empoisonner la vie comme il a miné l’Empire ottoman, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne de Hitler. Désormais, selon l’expression d’un poète belgradois, «ils vont se gratter même là où ça ne les démange pas»...


Source (en serbe):
http://www.rts.co.yu/wupload/video/Kostunica17.ram 


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Kosovo: le retour à la loi de la jungle?

Réponses à Vincent Pellegrini sur la sécession du Kosovo
Le Nouvelliste, 18.2.2008.

Slobodan Despot, vous attendiez-vous à la proclamation d’indépendance du Kosovo?
Je ne suis pas surpris par la démarche des Albanais du Kosovo. C’est l’aboutissement d’un processus de longue haleine, dont les récentes péripéties ont été spectaculaires: attaque contre la Serbie puis occupation de sa province sud par l’OTAN dès juin 1999, évacuation de populations à grande échelle, enfin sécession illégale sous les auspices des mêmes puissances qui ont — illégalement, je le rappelle, aussi bien du point de vue de la charte des Nations-Unies que de leur législation interne — bombardé la Serbie pendant 78 jours. Un processus entamé dans de telles conditions ne pouvait avoir d’issue pacifique. 
Dans les faits, les Occidentaux ont commencé par légitimer une organisation qu’ils dénonçaient eux-mêmes comme terroriste, l’UÇK, puis ont mis leurs forces aériennes au service de ses ambitions stratégiques. Les ultranationalistes albanais, devenus maîtres de la province, auraient eu tort de ne pas exploiter cette alliance jusqu’à son terme logique. Si leurs protecteurs occidentaux sont aujourd’hui dans l'embarras, on ne peut pas dire qu’ils ne l’aient pas cherché.

Comme Serbe, comment réagissez-vous à cette proclamation d’indépendance?
Ma réaction “comme Serbe” est assez prévisible — comment réagirait un Français à la proclamation d’indépendance unilatérale de la Corse ou des Bouches-du-Rhône? — et donc peu intéressante. J’essaie, en revanche, de réfléchir  en tant que citoyen suisse et européen. Et là, je me trouve désemparé. Des pays comme la France, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, qui ont contribué à façonner dans le sang et la souffrance cette assurance anti-guerre qu’est le droit international, sont en train de le démanteler. Car la sécession du Kosovo est contraire à la Charte des Nations-Unies, à l’acte final des Accords d’Helsinki, enfin à la Résolution 1244 du Conseil de sécurité, qui affirme la souveraineté de la Serbie sur cette province. Cette sécession n’avait aucune chance d’obtenir l’aval des Nations-Unies, à cause justement du précédent qu’elle créait: qu'à cela ne tienne, on se passera des Nations-Unies! Cet événement met donc le monde au pied du mur: soit il y a un Kosovo “indépendant”, soit il y a l’ONU. Cet enjeu mérite-t-il l’abolition du droit et le retour à la loi de la jungle?

Comment jugez-vous la politique de notre ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey qui a soutenu ouvertement l’an passé le principe de l’indépendance du Kosovo?
Après un coup d’éclat, jadis, face au secrétaire d’Etat américain Powell, Mme Calmy-Rey a mis de l’eau dans son vin. Dans l’affaire du Kosovo, elle a mené très précisément la politique que les Américains ont déléguée à leurs satellites: faire admettre par l'engagement d'Etats tiers une violation flagrante du droit international suscitée par eux. Mme Calmy-Rey a abordé cette question d’un point de vue partisan et unilatéral, comme si le sort du Kosovo ne tenait qu’à la volonté de sa seule majorité albanaise, et comme si cette majorité n’avait pas été consolidée, depuis le 12 juin 1999, par une expulsion massive des autres populations. Il se peut qu’elle ait été entraînée par un mouvement généreux et qu’elle ait perdu de vue certaines données et surtout certaines conséquences de son action. Mais, comme dit le proverbe, le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions...
Il se peut aussi, dans la mesure où le Conseil fédéral n’a jamais formellement désavoué la ministre, que cet activisme relève d’un calcul bureaucratique inavouable: le jour où le Kosovo sera indépendant, a-t-on pu se dire, nous aurons un prétexte en béton pour renvoyer un grand nombre de ces Balkaniques chez eux. Or ce n’est pas la force, mais uniquement des conditions de vie décentes, qui peuvent initier ce mouvement de reflux. C’est peut-être le constat d’échec d’un tel calcul qui explique l’hésitation actuelle de la politique suisse.
Par-delà ces conjectures, je me demande enfin comment une pro-européenne comme Mme Calmy Rey peut soutenir à la fois l'intégration des peuples et la création de nouvelles frontières sur le même continent.

Un haut responsable de l’Union Européenne a expliqué il y a quelques jours qu’il ne s’attendait ni à des violences, ni à un exode massif de la communauté serbe. Est-il réaliste ou  trop optimiste?
Impossible de répondre à l’heure qu’il est. Je sais seulement que les hauts responsables de l’Union européenne, à commencer par M. Kouchner, avaient juré, en 1999, d’assurer une coexistence pacifique et multiethnique au Kosovo — c’était du reste le but proclamé de leur guerre — et que le résultat a été un exode massif. Il serait donc prudent d’entendre dans leurs proclamations le contraire de ce qu’elles annoncent.

Combien de Serbes du Kosovo ont-ils quitté cette province depuis l’intervention de l’Otan? Ont-ils encore un avenir dans un Kosovo qui s’est proclamé indépendant? 
D’après les chiffres disponibles et les estimations valides des organisations internationales, le nombre des personnes déplacées après la guerre de 1999 s’élève à quelque 200 000 Serbes et autres non-Albanais, soit les deux tiers de leur nombre d’avant guerre. Sur les quelque 300 000 Serbes qui y vivaient avant la guerre, plus de 180 000 sont encore des personnes déplacées, tandis que plus de 50 000 autres membres des différents minorités restaient dispersés en Serbie, au Monténégro, dans les pays européens ou même outre-Atlantique. Le pourcentage de ceux qui se sont réinstallés après la guerre de 1999 ou les violences antiserbes de 2004 est inférieur à 5 %. Ceci répond aussi bien à la première qu'à la deuxième de vos interrogations.

Risque-t-on une partition du Kosovo avec les Serbes regroupés au nord de la province qui pourraient refuser toute coopération avec Pristina par exemple?
Il est probable que cette population ne voudra pas suivre le sud dans sa sécession. Il est évident, d'autre part, qu'il n'existe aucun argument de droit pour l'y contraindre. 

Les Russes semblent avoir lâché le Kosovo. Que peut faire la Serbie qui vise par ailleurs l’entrée dans le club européen?
Je ne crois pas que la Russie ait "lâché" le Kosovo. Elle s'est bornée à exhorter au respect du droit international et n'a pas donné suite aux appels de certains milieux serbes qui l'implorent d'envoyer ses troupes. Elle se contente, pour le moment, d'observer les Occidentaux en train de démanteler eux-mêmes l'édifice juridique qui traduisait leur emprise sur la planète. La Russie a tout intérêt, bien entendu, à leur faire endosser la responsabilité de tout le chaos qui pourrait s'en suivre. Ses éventuelles représailles s'exerceront sur des terrains autrement plus significatifs que le Kosovo.
Quant à la Serbie, elle ne peut évidemment rien faire. Depuis sept ans, elle est gouvernée par un courant pro-occidental qui a fait table rase de l'ère Milosevic, notamment en démantelant une armée efficace qui avait tenu l'OTAN en échec: cela n'aura servi qu'à la ligoter lors de l'amputation. Dans cette crise, la Serbie est l'otage de sa propre naïveté. Le réveil a commencé, et il jettera cette nation dans les bras de la Russie. Il se pourrait donc que la "conquête" du minuscule Kosovo marque l'ultime expansion de l'UE et de l'OTAN avant le gel des positions et le retour à la guerre froide.

Quels sont, selon vous, les enjeux internationaux de cette crise somme toute très locale?
Il faudrait cesser de tourner autour du pot et dire au public pourquoi les Américains ont entraîné leur camp dans une entreprise aussi risquée. Ce n'est pas pour assurer le bien-être et l'indépendance des Kosovars. La raison tient en un mot, que les médias évitent autant que possible de prononcer: "Bondsteel". Il s'agit d'un camp retranché, construit dès l'occupation de 1999, qui est aujourd'hui la plus vaste base militaire des Etats-Unis hors de leurs frontières. Le Kosovo est riche en minerais stratégiques et se trouve sur le chemin d'un important oléoduc à venir. C'est une étape clef de la conquête du Moyen-Orient et de ses ressources pétrolières, objectif militaire et stratégique affiché du bloc atlantique. Les arguments démocratiques et humanitaires ne sont hélas, une fois de plus, que le masque d'une politique impériale assez classique.

Les nombreuses églises et couvents orthodoxes brûlés au Kosovo ces dernières années par les albanophones traduisent-ils une haine profonde, voire culturelle et religieuse des Serbes? Cela signifie-t-il qu’une coexistence entre les deux communautés ne sera pas possible avant très longtemps?
Le rapport publié après les émeutes de 2004 par Mikhaël de Thyse, expert de la Direction de la culture et du patrimoine du Conseil de l'Europe, était accablant: plus de 150 lieux de culte détruits par le feu et l'explosif dans une zone qui comportait, jadis, la plus forte densité d'édifices chrétiens au monde. Et ceci, sous les yeux des forces d'occupation de l'OTAN! Sachant que les contentieux albano-serbes ne datent pas d'hier, et qu'ils ont toujours été attisés par les "protecteurs" étrangers des uns et des autres, il conviendrait plutôt de s'interroger sur les intentions et la responsabilité de ceux qui ont permis cette éradication systématique de toute une culture. Pourquoi récompense-t-on aujourd'hui des crimes qui auraient envoyé leurs auteurs au tribunal de La Haye, s'ils avaient été commis par des Serbes?
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La vérité passe par l'Eurovision?


Ah! L'Eurovision! Le salon annuel de la musique prévisible! Le festival du mauvais anglais passe-partout inculqué à d'obscures starlettes turques ou biélorusses!
Eh bien, l'Eurovision, cette année, a été dominée par une fille moche,mais avec de la voix, chantant dans sa langue une chanson pourvue d'une mélodie. Et en plus, elle (la fille, la voix, la chanson, la mélodie) est serbe. Incroyable!
Passons sur le frisson nationaliste pour lire et relire la brève dépêche afp/le Figaro qui rend compte de l'événement :

International
Publié le 13 mai 2007 à 22h41
Belgrade: accueil triomphal à Marija Serifovic

Plus de 20.000 personnes ont offert un accueil triomphal ce soir dans le centre de Belgrade à la jeune Marija Serifovic, 23 ans, qui a remporté la 52e édition de l'Eurovision samedi soir à Helsinki. La foule, qui avait commencé à se réunir en fin d'après-midi sur le plateau devant l'hôtel de ville de Belgrade, était essentiellement composée de jeunes, dont beaucoup portait des T-shirts blancs frappés d'un coeur rouge, symbole de la chanson gagnante "Molitva". C'est une première victoire dans ce concours pour la petite république balkanique, qui a bénéficié du vote de plusieurs pays de l'ex-Yougoslavie.
(Avec AFP).

Oui, on a bien lu: "la petite république balkanique". Et non plus la "quatrième armée au monde", l'Etat impérialiste qui menace tous ses voisins, France comprise, la redoutable puissance militaire dont le matage aura nécessité une coalition de 18 pays riches attaquant à 1000 contre 1...

A ce retour inespéré au réalisme géographique s'ajoute encore une précision stupéfiante: la Serbie a gagné grâce au vote de ses voisins! Ceux-là même qu'elle était censée génocider voici dix ans.

Or, pendant que les voisins votaient pour la Serbie à l'Eurovision, ce même pays se voyait entravé dans son accession à la présidence du Conseil de l'Europe par des "consciences" internationales, telle Carla del Ponte, qui n'ont toujours pas confronté à la réalité des faits leurs divagations des années 90. Et qui n'ont jamais, faut-il le préciser, entendu siffler la moindre balle hostile en provenance du camp serbe...


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La russophobie, main dans le sac (étude de texte)

Comment, avec quelle constance, quel inconscient esprit de système, l'on monte les populations d'Europe contre les Russes.
Dernier exemple en date:

http://www.lexpress.fr/info/infojour/reuters.asp?id=42920&2138
jeudi 26 avril 2007, mis à jour à 21:51
Brise de Guerre froide entre la Russie et l'Otan
Reuters
La Russie fait souffler une brise de Guerre froide sur l'Otan en gelant le traité sur les Forces conventionnelles en Europe (CFE) pour protester contre le projet américain de bouclier antimissile.


C'est clairement la Russie, selon Reuters, qui relance la guerre froide. Alors que le même article expose clairement que les gestes hostiles (encerclement de la Russie par des bases de l'OTAN, installation de missiles, soutien à l'indépendance du Kosovo) proviennent tous du même côté: de l'Occident. Des gestes auxquels la Russie ne fait que réagir, rhétoriquement pour l'instant, puisqu'elle se contente de déclarer un moratoire sur un traité pratiquement caduc.
Les Américains implantent un étrange système de missiles antimissiles "anti-axe-du-Mal" en Pologne et R. Tchèque, soit à l'opposé de l'origine des tirs hostiles. Ils le font sans consulter l'UE, sans même consulter l'OTAN (!), dans des pays plus dévoués aux USA qu'à l'Union où ils viennent d'entrer. Qui s'insurge contre cette ingérence brutale dans les affaires de défense européennes? Personne. Seul un ministre norvégien ironise gentiment sur le "bouclier" américain dressé contre des moulins à vent : "Je suis toujours en train d'écouter et je ne suis toujours pas convaincu par la menace". Et pendant que les cowboys piétinent allègrement la maigre souveraineté nationale ou supranationale des Européens, Mme Rice se permet encore de faire l'article à la Russie sur le respect des vieux traités internationaux...
Mais que dirait-on si la Russie, actuellement en position de force financière et stratégique, entreprenait des mouvements militaires correspondant à ceux des Américains? Par exemple, en installant des bases hors de ses frontières sous prétexte de "lutte contre le terrorisme islamique" (un terrorisme qui, soit dit en passant, a tué depuis vingt ans beaucoup plus de citoyens russes que d'Américains, de Britanniques ou de Français). En montant des rampes de missiles dirigées vers la France "au cas où" cette puissance nucléaire basculait du côté de la charia. En préparant des "frappes" nucléaires tactiques contre les bases arrières du terrorisme qui la frappe. Par exemple, la Grande-Bretagne qui donne officiellement asile aux terroristes tchétchènes ou aux oligarques qui jurent publiquement d'obtenir la tête de son président élu?
Est-ce parce qu'elle ne le fait pas qu'on se permet de traiter la Russie de la sorte?


PS : On admire, dans la photo accompagnant l'article, l'art qu'a le photographe de faire ressortir la puissance glaciale des symboles de l'Empire:





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Conflits balkaniques et ingérences occidentales


Préjugés nationaux et religieux : et si l’on se tendait un miroir?

Allocution improvisée à la conférence internationale NATIONALISMES ET RELIGIONS DANS LES BALKANS OCCIDENTAUX lundi 15 janvier 2007, Palais du Luxembourg. Conférence organisée par l'Association pour la concorde civile et la fraternité dans les Balkans et la Fondation Robert Schuman.

J’ai décidé de modifier quelque peu le sujet de mon exposé, notamment en raison de l’entretien que j’ai eu, hier soir, avec mon voisin de tribune [1], et à qui beaucoup de choses auraient dû m’opposer. Ce ne fut pas vraiment le cas, en tout cas pas sur certains points et je crois que ces points-là peuvent être les plus intéressants pour un public qui n’est pas impliqué dans les conflits yougoslaves.
Ce que je veux dire par là, c’est que je n’entends pas entrer de nouveau dans la ronde du chien et du chat ex-yougoslaves, qui se pourchassent en criant « ce n’est pas moi, c’est l’autre ». C’est un jeu assez stérile mais un jeu qui a été fort commode, à l’étranger, lorsqu’il s’est agi de réduire cette affaire à une sorte de macédoine, de maelström, de massacre mutuel, où celui qui prononce le mot massacre, maelström, macédoine, évoquant cette incompréhensible confusion, est en même temps celui qui juge autrui comme un sauvage.
L’approche des conflits balkaniques est marquée, pour une partie, par ce que Samuel Huntington appelle le conflit des civilisations. Il y a quelque chose là-bas que l’on ne comprend pas et que l’on trouve conflictuel avec ses propres valeurs tout en reconnaissant, par ailleurs, que ces gens-là sont comme nous ; et Monsieur Froment-Meurice a eu raison de préciser qu’en effet ces régions font partie de l’Europe. Bien plus : elles sont plus proches de cet épicentre de la civilisation européenne qu’est la Grèce, que ces terres franques, pictes, wisigothes, que sont la France, la Grande-Bretagne ou l’Espagne.
La civilisation, ce n’est pas l’Union européenne qui l’apporte dans les Balkans ; historiquement et géographiquement, ce sont plutôt les Balkans qui l’apportent à l’Union européenne.
Il est intéressant d’examiner de ce point de vue-là, inversé, les facteurs nationaux et religieux, c’est-à-dire idéologiques, dans la mesure où nous laissons de côté cette part de la religion qui est la recherche personnelle d’une révélation et d’un salut. Si nous exceptons l’aspect personnel, individuel et mystérieux de ce qu’est la religion, nous pouvons parfaitement réduire — et la sociologie le fait très bien — une religion à une détermination et à une vision du monde idéologiques, c’est-à-dire une manière de dire « le monde est tel ».
La religion donne, a priori, une idée du monde, et notre vision des Balkans dépend grandement elle aussi d’un a priori. Moi-même, je suis citoyen suisse ; j’ai été éduqué dans les collèges catholiques, je sors d’une des plus vieilles écoles de l’Europe latine, le Lycée de Saint-Maurice, où j’ai été formé à la pensée thomiste ainsi qu’aux pensées qui ont ensuite dépassé ou réfuté la pensée thomiste. D’ici, nous voyons dans ces régions — les Balkans — une part de civilisation, de formidables écrivains, de la poésie, de l’art et en même temps une part de barbarie lorsqu’on aborde régions d’un point de vue politique.
Je ne veux pas vous assommer avec de la philosophie. Mais l’on trouve dans les Remarques sur le « Rameau d’Or » de Frazer, de Ludwig Wittgenstein, une observation extrêmement éclairante. Frazer, c’était, comme vous le savez, cet Anglais incroyable qui a compilé dans le « Rameau d’Or » l’ensemble des rites et des coutumes des peuplades encore soumises à la superstition religieuse de son temps à la fin du XIXe siècle. Par cette œuvre, les Anglais ont estimé faire une grande œuvre de civilisation, en montrant comment tous ces peuples, avant d’accéder à la civilisation, étaient perclus de croyances absolument aberrantes.
Wittgenstein dit précisément ceci sur la méthode de Frazer : « la manière dont Frazer expose les conceptions magiques et religieuses des hommes n’est pas satisfaisante. Elle fait apparaître ces conceptions comme des erreurs. L’idée même de vouloir expliquer un usage me semble un échec. Tout ce que Frazer fait consiste à le rendre vraisemblable pour des hommes qui pensent de façon semblable à lui. Il est très remarquable que tous ces usages soient, au bout du compte, présentés pour ainsi dire comme des stupidités, mais jamais il ne devient vraisemblable que les hommes fassent tout cela par pure stupidité ».
C’est exactement le problème que nous avons lorsque nous considérons le Balkaniques. S’ils se comportent vraiment de la manière dont les médias et l’opinion commune en Occident les présentent, ils ne peuvent pas avoir produit le Pont sur la Drina, les films de Kusturica ; ils ne peuvent pas avoir produit une grande littérature ; ils ne peuvent pas avoir été tels que les essayistes français, par exemple, les avaient présentés avant que ne surviennent ces conflits. Il y avait une appréciation positive de ces gens et de leur civilisation dans l’Europe du temps des nations, de Goethe et Lamartine à M. Clemenceau ou Rebecca West.
Si aujourd’hui, nous avons tellement de démêlés avec le nationalisme balkanique, c’est aussi parce que ces identités, ces ferments d’identités nationales sont en très grande partie une exportation française.
Si nous prenons, par exemple, quelque chose que je connais bien, encore que je pourrais aussi connaître l’autre côté puisque je suis d’origine serbo-croate, l’identité serbe qui est façonnée de manière très originale par un amalgame entre conscience ethnique et conscience religieuse. Cette identité n’entre pas dans la « serbité » ou la « serbitude » que les Français et leurs médiateurs dans les Balkans ont contribué à façonner.
Nous avons imputé les projets d’expansion serbe à un document du XIXe siècle, le « Natchertaniyé », le « Projet », qui est en quelque sorte la feuille de route de la grande Serbie. Cette feuille de route a essentiellement été rédigée par un tchèque, František Zach, en collaboration avec l’émigration nationaliste polonaise, le Comte Czartorisky qui était à Paris, et évidemment avec l’approbation plénière de la France, pour des raisons qui étaient les siennes, à l’époque.
Le Parti radical de l’époque qui a gouverné la Serbie sous la dynastie des Karageorges, a été décalqué sur le Parti radical socialiste français. Il y a dans la manière dont aujourd’hui l’Europe règle ses comptes avec le nationalisme balkanique une sorte de polémique avec soi-même ou avec ses enfants. Encore que la notion d’enfant me semble justement problématique. Les peuples balkaniques ne sont pas les enfants des Français, des Allemands ou d’autres ; ils sont les enfants de leurs pères ; ils sont les enfants de nations, de communautés, qui ont eu une histoire à part, différente de celle que nous avons ici et qu’il est difficile aujourd’hui ici d’intégrer dans une vision du monde.
Si vous voulez des illustrations de cette manière inéquitable de regarder ces populations, je vais vous en donner deux qui sont contemporaines ou en tout cas récentes. On pourrait aussi en donner dans ce qui se passe aujourd’hui.
D’abord, c’est la dislocation de la Yougoslavie. En 1991, suite aux événements que nous connaissons et qui restent encore à élucider, deux républiques proclament leur sécession et la Yougoslavie titiste héritée de la Yougoslavie du Roi Alexandre, donc de l’État créé par Versailles, disparaît de fait. Au moment où cela se passe, ces sécessions sont reconnues avec une hâte qu’on n’avait non seulement jamais vue, mais une hâte que l’on n’a plus jamais revue depuis, c’est-à-dire que plus jamais l’on aura connu de sécessions en Europe (sauf, potentiellement, celle du Kosovo qui s’avère un problème diplomatique épineux, mais qu’on aborde avec la même partialité que les sécessions slovène et croate).
L’État yougoslave avec sa constitution certes titiste mais qui était internationalement reconnue jusque-là, avait une procédure constitutionnelle certes alambiquée, mais qui permettait le détachement, la sécession de républiques sur le mode du consensus. C’est compliqué, ce n’est pas efficace, mais c’est quand même une Constitution.
Cette Constitution, justement personne ne l’a invoquée au temps de la crise, en disant : « Vous avez votre Constitution, débrouillez-vous entre vous ». On a vu plutôt des protecteurs se rassembler pour défendre les intérêts des uns ou des autres. Ainsi, a-t-on nommé une commission d’arbitrage, la commission Badinter, qui, pour la première fois dans l’histoire des relations diplomatiques, a donné la préséance à une sécession sur l’État existant. On n’a plus jamais fait cela.
Vous imaginez le désordre que l’extension de cette jurisprudence aurait créé avec les Basques par exemple, les Abkhases, les Ossètes ou les Kurdes. Nous avons estimé que les Yougoslaves étaient des enfants à qui l’on a prêté un certain temps une Constitution démocratique ou pseudo-démocratique, et chez qui l’on a toléré un régime absolument sanguinaire comme l’a relevé Monsieur Sunić, sans du reste jamais reprocher à Tito ses féroces répressions. Lorsque le régime titiste s’est effondré, l’on a repris aux « Balkaniques » leurs acquis démocratiques ou pseudo-démocratiques et puis l’on s’est mêlé, de l’extérieur, de résoudre d’une manière volontariste le sort de ces gens.
L’autre exemple que j’évoquerai rapidement m’est inspiré par une remarque qu’a faite tout à l’heure Madame Jasna Samić. Elle a dit : le premier Président de la Bosnie-Herzégovine, Monsieur Izetbegović, est un cas isolé dans la société bosniaque d’avant ce conflit. En effet, c’est quand même curieux qu’un cas isolé qui était, on le sait par sa biographie, extrêmement solitaire dans son milieu, le milieu musulman bosniaque qui est plutôt éloigné d’un islam radical, devienne Président.
Nous savons, car il existe des études extrêmement sérieuses là-dessus, qu’il y a eu des pressions extérieures pour que, d’une part, cette tendance-là, qui est une tendance fondamentaliste, vienne au pouvoir en Bosnie, au détriment de la tendance affairiste et plutôt pro-yougoslave d’un certain Fikret Abdić qui a été écarté de la scène. Ceci a été argumenté dans un livre de Jürgen Elsässer intitulé Comment le Djihad est arrivé en Europe. Les États-Unis ont transplanté en Bosnie l’appareil du « Containment » antisoviétique qui agissait en Afghanistan sous les ordres de Monsieur Oussama Ben Laden, et ce avec livraisons d’armes et importation massive de Moudjahidin. Ce n’était certainement pas une manière de susciter le dialogue et la paix entre ces nations. C’était fait pour susciter le conflit et ensuite pouvoir dire : « regardez comment ils sont ! »
Je le répète, en toute bienveillance, me considérant moi-même comme un Européen — dans la mesure où un Suisse peut l’être — : tant qu’on ne reconnaîtra pas la désinvolture des ingérences extérieures dans les affaires des Balkans, il n’y aura pas de paix dans cette région et nous pourrons à l’infini continuer d’inviter des orateurs qui débattront de leurs conflits mutuels, de leurs différences, de leurs culpabilités multiples ; et continuer de façonner cette région avec une arrogance que l’on n’ose plus se permettre en Afrique parce que l’on a le complexe de l’homme blanc, tandis que là, les colonisés sont des blancs…
Enfin, pour étayer ce que je viens de vous dire, je vous donne un exemple que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’apporter ici puisque j’ai changé le thème de mon exposé au dernier moment. En 1991, j’avais écrit au directeur du Monde pour lui signaler une erreur de fait dans un article, une erreur historique tout à fait patente que l’on pouvait corriger à l’aide de l’Encyclopædia Universalis. En guise de réponse et sans autre commentaire, le directeur du Monde m’a renvoyé une caricature de Plantu montrant des gens dans des tenues balkaniques qui font la ronde des persécutions mutuelles. L’un tient le pistolet sur la tempe d’un autre qui est en train d’égorger un troisième en disant « t’as tué ma mère, t’as tué mon frère » et il y avait juste un petit mot du genre : « on vous connaît ».
Non, on ne vous connaît pas, et c’est pour cela que votre ronde est condamnée à se poursuivre.

[1] Tomislav Sunić, universitaire et diplomate croato-américain.

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Une incantation

La voix de Robert Plant, même lorsque je ne comprenais qu’à peine sa langue, me faisait voyager dans des mondes parallèles faits de mystère et de “luxe, calme et volupté”. Ce pouvoir d’enchantement lui est resté longtemps (In the Mood for a Melody, If I Were a Carpenter...). La magie de Page, en revanche, s’est envolée avec le Zeppelin...

Première découverte: à 13 ans, l’été 1980, l’année où le groupe disparaissait. Avais acheté, pour la jaquette mystérieuse et la rumeur entourant le Dirigeable, la cassette de Led Zeppelin III. Comment restituer le choc de Immigrant Song, ce hurlement suraigu sur fond de martèlement nibelungien qu’aucun groupe punk ou heavy metal n’a jamais pu égaler? A se cacher derrière les meubles... Et puis, passé cela, un collier de cristaux dorés, acoustiques, légendaires, chaleureux: That’s the Way, Gallows Pole, Tangerine, Bron Y Aur Stomp, entrecoupés de moments d’épouvante tel le coup de chapeau à Roy Harper. Des curés fadas se sont ingéniés à écouter le Zeppelin à l’envers pour y déceler la griffe du Malin. Cuistrerie! C’est à l’endroit qu’il déployait toutes ses pompes, effrontément, au travers de climats sonores aussi captivants que des plantes gobe-mouches.

Plus tard, dans les années les plus solitaires de l’adolescence, j’arpentais les forêts de Choëx avec notre petit Shetland, et reconstituais parmi les souches moussues un monde de mythologie nordique dont les contours, ni visuels, ni sonores, mais... comment dire... intérieurs? — étaient façonnés par la voix de Plant.

Saisir ce charme tyrannique. Le décrire! Repérer d’où partent ces déviations de l’espace-temps que ce chant et ces airs rendaient perceptibles.

* * *

Bien des années plus tard, retrouvé ce même climat dans Thomas Hardy. L’une des Wessex Tales, grinçante histoire de condamné à mort perdu de justesse, préfigure exactement la complainte de la Potence (Gallows Pole).

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Procrastination

(Ce mot à Juan Asensio a été publié par mon correspondant sur son blog.)


Le mot inscrit en objet, cher Juan Asensio, pourrait être la traduction moderne, banalisée et anglosaxonne du nom d'un démon que les Pères de l'Eglise redoutaient particulièrement: le démon de l'acédie, ou encore démon de midi.

Si je ne vous ai pas répondu depuis deux mois, c'est — l'analyse vous intéressera peut-être — que nos relations étaient bloquées par une écharde minime. Je vous avais promis un texte et ne pouvais ou ne voulais le faire. La foire du livre de Belgrade comme thermomètre du monde, tout le monde s'en fout. J'avais commencé par évoquer les années où cette foire rassemblait un demi-million de visiteurs (sur un pays de 10 millions soumis au blocus), dans une kermesse joyeuse sentant la grillade de porc, la bière et la fumée. Les années Ognjen, ainsi nommées à cause du colossal directeur de l'Association des éditeurs — et donc de la foire —, et dont le prénom signifie "homme de feu". Poète, apparatchik, coureur, noceur, plaisantin... la dolce vita de l'ex-Yougoslavie lui avait valu ses problèmes vasculaires, le délire haineux des années 90 son apoplexie, et la chute de Milosevic, la malemort.



Requiem. Mais pourquoi voulais-je parler de cet homme? Parce qu'il avait quelque chose du "colosse de Maroussi" de Henry Miller. L'humain homérique, entier, impénitent, généreux. Servant le système parce que l'ordre sans liberté lui semblait plus supportable que la liberté sans ordre. Parce que ces colosses flairaient spontanément, organiquement, les interstices du système qu'ils ne prenaient jamais au pied de la lettre. Ils le dominaient et l'utilisaient par leur humour tandis que nous, opposants puritains, lui succombions par manque de recul. Il savait que l'idéologie, quelle qu'elle fût, n'avait aucune importance. Il soignait l'amitié, amolissait l'"appareil" par le réseau.

Il avait ainsi présidé — sa fonction l'y contraignant — à l'octroi d'un prix littéraire à Mira Markovic, la goule-présidente, dont l'absence à la prison de La Haye explique à elle seule la brillante et digne tenue de son de mari devant ses juges. Elle était la véritable et seule terreur du régime. Sociologue, docteur h.c. des universités de Moscou, Pékin et autres capitales pourvoyeuses de ravitaillement dans les années dures. Jalouse, doctrinaire, épurationniste, manipulatrice. Chroniqueuse, avec ça, dans un magazine en vogue, où elle tenait des blocs-notes d'un narcissisme, d'un pompiérisme et d'un vide béhachéliens — la prolixité mise à part. Que pouvait faire un éditeur, fût-il roi de Belgrade, sinon lui décerner des prix? Le soir même de cette faute de goût tragique, nous dînions au "Club des écrivains", le creuset des potins du tout-Belgrade, lorsque mon ami et auteur Momo Kapor a débarqué dans l'intention manifeste de brocarder son ami Ognjen.
Artiste éminent, esprit libre, brillant causeur, humoriste hors pair, Kapor assassina ce soir-là son ami à coups d'épigrammes, inventant à la lauréate des talents littéraires qu'elle ne possédait évidemment pas. La salle entière, avec tous ses flics, sycophantes et mouchards, en riait aux éclats. Cette nuit-là, mon compère Yvon-dit-Pépère, avec qui je partageais une chambre au Palace, ne parvint plus à se ressaissir. Son fou rire compulsif le tint éveillé jusqu'à l'aube. "Salaud de Kapor! Ah, le gredin!" répétait-il. Cette nuit-là, Pépère enrichit la langue française d'un verbe et d'un substantif nouveaux: "se faire momokaporiser" et "la momokaporisation" (ou "momokaporitude"). Cette soirée, il en parle encore, alors que dix ans et plus ont passé...

A chaque époque ses hommes. Les Ognjen ont disparu de la scène. Certains, à des postes plus "sensibles", ont fini en prison. Les remplacent des figures pâles et réversibles, sans passé, sans péchés car ignorant le bien. Economistes, gestionnaires, avocats.
Dans l'autre temps, ce XXe siècle que nous ne comprenons déjà plus, l'ouverture de la foire du livre de Belgrade était un événement national. La première chaîne la transmettait, chaque année, à dix-huit heures. Peu d'officiels à la tribune, mais des figures littéraires de premier plan: Zinoviev, Haldas, Volkoff, Handke... 
On ne comprend pas l'importance de cette liturgie si l'on ne se souvient qu'en ce temps là, même la fédération yougoslave des joueurs d'échecs aveugles avait été exclue de la fédération mondiale à cause des crimes serbes; qu'un simple séjour dans ce pays pouvait vous valoir des ennuis chez vous — ainsi de Bobby Fischer, le génie des échecs, emprisonné et poursuivi pour violation de l'embargo; et qu'un diplomate occidental de grand talent fut cassé pour avoir importé quelques centaines de savons et un ordinateur. Pourtant des écrivains venaient. Non seulement par protestation, mais parce qu'ils retrouvaient, à Belgrade, une société encore simplement et profondément attachée au livre. 
On était sans façons. L'année où Handke était venu inaugurer la Foire, il avait fallu lui faire la chasse dans la capitale. Ne sachant toute la journée où il se trouvait, le grand Ognjen m'avait affecté une voiture de fonction et quatre policiers pour le retrouver. Je finis par le trouver, une heure avant son passage télévisé en direct, dans un restaurant des bords du Danube, avec son traducteur. Il me fallut encore écluser une bouteille de blanc avec eux, condition pour que Peter se déplaçât. Nous sommes arrivés sur la tribune une minute avant la transmission. Handke a parlé, en improvisant, pendant plus d'une heure. Lorsqu'il acheva, son traducteur n'en pouvait plus et la télévision avait depuis longtemps rangé ses projecteurs. Mais la grande halle de la Foire l'écoutait encore, religieusement...

*

Mais ces temps sont révolus. L'occidentalisation n'est pas qu'une affaire d'économie et de politique. C'est, avant tout, une expérience anthropologique. On remplace des types humains par un modèle nouveau et unique. Comme Zinoviev l'avait prédit, cela commence par le haut, tout en haut, puis l'on descend. 
Je retourne toutes les années, fidèle, à la foire de Belgrade. Plus de prix politiques, plus de persiflage, plus d'opposition. Mais un marché multimédia où l'on vend aussi des livres. Et où l'on essaie, sans conviction aucune, de se persuader que le livre est une marchandise comme les autres...


* * *

A fourbe, fourbe et demi: le démon s'ingénie à vous faire achopper sur un point de détail et en faire une montagne. Vous vous ingéniez à la contourner. Ma note de journal me paraissait impubliable — mais je vous la devais. D'où procrastination. Je vous ai donc écrit pour m'en expliquer — et le ton juste, ou qui me paraît tel, m'est venu! Voyez, librement, si mon témoignage vous peut servir.



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La veuve tragique


Youtube, la mémoire occulte de l’humanité électronique!

Une lointaine année d’avant 2000, un téléspectateur piège au camescope une transmission d’une télévision privée. On y voit, dans une soirée de gala, Ceca Ražnatović, la diva du “turbo-folk” serbe, qui improvise un chant avec l’orchestre du restaurant. C’est “Zajdi, zajdi”, l’un des hymnes les plus mélancoliques et les plus difficiles du répertoire sud-slave.
Et voici qu’au milieu du divertissement mièvre surgit une figure altière, sobre, tout droit sortie de la tragédie antique. La ressemblance physique avec la Callas est stupéfiante!
Et puis, à sa droite, un homme la contemple fasciné, pétrifié, le visage appuyé sur la paume de la main: son mari. Arkan. L’un des hommes les plus redoutés au monde en ce temps-là.

Le braqueur-criminel de guerre, selon le TPI, ou le “gentleman cambrioleur du nationalisme européen” (selon les Identitaires), sera abattu le 15 janvier 2000. Sa veuve à la voix d’entrailles deviendra la plus grande star de l’Europe du sud-est. Pourtant, à ce qu’on dit, elle ne sortira jamais vraiment de son deuil. Sur cette vidéo fortuite, elle y est déjà.


http://www.youtube.com/watch?v=460weuhY1rY

Bien que maîtrisant peu le macédonien, je traduis en vitesse le texte de cet hymne à la jeunesse qui s’en va:

Couche-toi, couche-toi, clair soleil
Couche-toi, assombris-toi,
Et toi, ô clair, clair de lune
fuis, va te noyer!

Prends deuil montagne, prends deuil ma soeur,
A deux que l’on s’endeuille,
Toi pour tes feuillages, ô montagne,
Et moi pour ma jeunesse.

Mais tes feuillages, montagne ma soeur,
ils vont te revenir,
Ma jeunesse, ô montagne soeur,
elle, ne reviendra pas.



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Le roi est nu, dit le tzar...

Après sa mémorable fessée aux hypocrites dirigeants européens en octobre, voilà-t-il pas que Poutine récidive.

L’approche “très dangereuse” des relations internationales par Washington nourrit une nouvelle course à l’arme nucléaire, a-t-il déclaré lors d’une conférence sur la sécurité à Munich. Le correspondant défense de la BBC à Munich, Rob Watson, affirme que le discours de M. Poutine fut une performance “stridente” qui pourrait marquer un vaste tournant dans les relations internationales.

La Maison Blanche s’est dite “surprise et déçue” par le discours du président russe.

Extraits :

“Un seul Etat, les Etats-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines. Ceci est très dangereux. Plus personne ne se sent en sécurité, car plus personne ne peut s’abriter derrière le droit international.”

“Tant que nous ne nous serons pas défaits de l’unilatéralisme dans les affaires internationales, tant que nous n’aurons pas exclu la possibilité, pour un pays, d’imposer ses vues aux autres, nous n’aurons pas la stabilité.”

***

De l’Amérique du Sud à la Chine, en passant par l’Iran, le monde entier est donc en train de vomir l’impérialisme occidental, désormais sans même prendre de gants. “Même pas peur!” Mais que feront les Européens? Les Italiens, qui laissent construire une nouvelle base américaine, les ex-pays de l’Est qui rachètent tout leur équipement militaire aux USA pour entrer dans l’OTAN, les Français qui se taisent... L’Europe “unie” va-t-elle vraiment rester le dernier carré du caïd destitué?

A noter cette observation insolite et pourtant fondamentale: que tous ces pays qui ont de longue date abrogé la peine de mort s'associent sans états d'âme à des campagnes de conquête qui sèment la mort dans des régions entières...
Encore un miroir que la bonne conscience occidentale n'ose pas regarder.

http://newsvote.bbc.co.uk/mpapps/pagetools/print/news.bbc.co.uk/2/hi/europe/6349287.stm

Vidéo (texte en russe, trad. simultanée en allemand):
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St Nicolas Velimirovitch : L'amour, prière la plus durable


L'amour me fait Dieu, et toi, Dieu, il te fait homme.
Là où est l'un, il n'est point d'amour. Où deux sont unis, il n'y a qu'une lueur d'amour. Où trois sont unis, là est l'amour. Ton nom est amour, car Ton nom est la Trinité une.
Si Tu étais un, Tu ne serais ni amour ni haine.
Si Tu étais deux, Tu serais alternance d'amour et de haine. Mais Tu es trinité, c'est pourquoi Tu es amour, et en Toi il n'est ni ténèbres ni revirements.
L'amour ignore le temps et l'espace. Il est hors du temps et hors de l'espace. Pour lui un jour est comme un millier d'années, et le millier d'années comme un jour.
Quand je suis uni à Toi par l'amour, alors il n'est ni ciel ni terre: il n'existe que Dieu. Il n'est plus de je et de tu, non plus: il n'existe que Dieu.
L'amour a trois hypostases: virginité, connaissance et sainteté. Sans la virginité, l'amour n'est pas miséricorde, mais égoïsme mondain et passion. Sans la connaissance, l'amour n'est pas sagesse mais folie. Sans la sainteté, l'amour n'est pas puissance mais faiblesse. Quand passion, folie et faiblesse s'unissent, il se crée un enfer que le diable appelle son amour.
Lorsque mon âme est une jeune fille très pure, et ma conscience une sagesse clairvoyante, et mon esprit une conscience vivifiante, alors je suis amour qui s'unit à Ton amour. Par l'amour je Te vois comme moi-même, et Tu me vois comme Toi-même.
A travers l'amour, je ne regarde plus moi-même, mais uniquement Toi. A travers l'amour, Tu ne te regardes plus, mais ne regardes plus que moi.
L'amour se sacrifie, et il ne ressent pas son sacrifice comme un don, mais comme un gain.
Enfants de cette terre: le mot amour est la plus longue des prières.
Existe-t-il un amour terrestre? me demandent mes voisins. Oui, il existe autant que le Dieu terrestre! L'amour terrestre brûle et se consume. L'amour céleste brûle sans jamais s'épuiser. L'amour terrestre, comme toutes choses terrestres, n'est qu'un rêve, une énigme d'amour, Autant les idoles ressemblent à Dieu, autant l'amour terrestre ressemble à l'Amour. Autant la fumée ressemble à la flamme, autant votre amour ressemble à l'amour divin.
Quand vous échangez une pièce d'or contre des sous, vous n'appelez plus vos sous de l'or, mais des sous. Pourquoi alors appelez-vous amour et non cendres un amour divin, réduit et broyé en cendre par le temps et l'espace?
Seigneur, rends-moi digne de l'amour par lequel Tu vis et donnes la vie.
Rends-moi digne de Ton amour, seigneur, et je serai délié de toutes les lois.
Infuse Ton amour en moi, et l'amour m'infusera en Toi.

(1922.)


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Saint Sava: Exauce-moi selon Ta justice, Seigneur!


Prière de saint Sava sur son lit de mort

Seigneur, exauce ma prière, et que mon cri Te parvienne;
et ne détourne pas Ton visage de moi!
Si je m'afflige un prochain jour, penche vers moi Ton oreille
et exauce-moi très vite.
Car mes jours se sont évanouis comme fumées,
et mes os sont bien bouleversés.
Et l'esprit en moi s'est affaibli, tout comme mon coeur est entravé.
Et ma force m'a abandonné.
Aussi j'élève vers Toi mes bras, et mon âme, telle une terre sans eau, désire Ta miséricorde.
Et exauce-moi très vite, Seigneur: mon esprit est aux abois, ne détourne pas Ton visage de moi.
Et sauve-moi de mes ennemis, Seigneur!
Vers toi je me suis réfugié, Seigneur, et Ton bon esprit me conduira à mon vrai pays;
à cause de Ton nom, Seigneur, Tu me ressusciteras selon Ta justice.
Elève mon âme au-dessus de la tristesse, et par Ta miséricorde extermine mes ennemis,
et anéantis tous ceux qui importunent mon âme, car je suis Ton serviteur.
Exauce-moi de Ta justice, et n'entre pas en procès avec Ton serviteur,
car devant Toi nul vivant ne trouvera justification.
Et retire du cachot mon âme, afin qu'elle confesse Ton nom.

(Domentian, 1253.)

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Histoire d'un morceau de tissu

La frise qui surplombe les pages de ce site n’est pas un ornement ordinaire.
Il s’agit d’un humble morceau de tissu mais dont la trame, comme un code génétique, résume notre passé et peut-être notre avenir.
Cette trame, la voici tout entière :


Ce minuscule tapis de deux empans, délavé et mangé par les mites, est le produit d’un art du tissage immémorial, signature de la Dalmatie et des pays dinariques, de cet art gaîment non-figuratif, vibrant et simple que Rebecca West aimait tant.
En réalité, ce tissage est l’une des faces d’une petite sacoche, dont l’autre moitié se trouve chez mon frère.
C’est tout ce qu’il nous reste de la maison de nos ancêtres!

Les Despot sont originaires de la Serbie du Sud (Kosovo), qu’ils ont abandonnée dès le XVIe siècle en raison des persécutions turques. Comme la plupart de leurs frères, ils se sont établis aux marches de l’Empire autrichien (Krajina, aujourd’hui en Croatie), où, des siècles durant, ils ont formé avec leurs corps de soldats la “muraille de la chrétienté” (antemurale christianitatis) qui contint aux portes de Vienne l’avancée des Ottomans.
Au XIXe siècle, comme la crainte de la Sublime Porte baissait en même temps que les forces de cet empire décadent, l’Autriche abolit les privilèges des garde-frontière serbes et les soumit à une forte pression religieuse afin de les catholiciser. C’est ainsi que, sur le tard, un grand nombre de Serbes se convertirent au catholicisme romain.
Une branche des Despot — la mienne — crut à ce pis-aller, mais n’y gagna qu’une paix temporaire. En 1941, la Croatie proclama son “indépendance” sous l’égide de l’Allemagne hitlérienne et de l’Italie fasciste, et mit aussitôt en place une politique officielle d’extermination de sa population orthodoxe. Mon grand-père Ante, qui avait épousé une femme orthodoxe, dut fuir la Krajina de ses origines pour préserver sa femme (et peut-être se préserver lui-même) du sort qui avait été celui de sa belle-famille: la liquidation brutale. Au couteau, ou au fond d'une fosse...
Fonctionnaire de l’Etat, le paisible Ante Despot trouva refuge dans une région éloignée, la Syrmie, où sa famille fut préservée malgré les épouvantables persécutions qui avaient frappé les Serbes de la province.
Après la guerre, mon père Milenko y rencontra la fille de Mirko Santrač, Serbe de Bosnie qui avait, lui aussi, mis les siens à l’abri dans ce pays plus clément. Les Despot fuyaient les zélateurs franciscains, les Santrač redoutaient les égorgeurs islamiques. Mes parents étaient faits pour se rencontrer...
Je suis donc né catholique, par l’inertie des usages, dans une ville-refuge à bonne distance des foyers séculaires de ma famille.

Par une décision personnelle, je suis revenu, après plus d’un siècle, à la foi de mes ancêtres: l'orthodoxie. Cela se passait au début de la guerre civile yougoslave. Pendant ce temps, me cousins de Krajina s’entre-déchiraient. En 1995, la Croatie, appuyée de nouveau par le Reich planétaire — les Etats-Unis — chassa tous les Serbes de la Krajina. Le pays de mes ancêtres, Vrlika, devint un village fantôme au milieu de ses pierriers. Sans doute l’est-il encore maintenant...

Quelques années plus tard, en 1998, mon frère Marko retourna pour la première fois dans ces terres désertées. Il retrouva notre village et dans le village, la maison des Despot. Elle avait été démolie et pillée. Il n’y découvrit que des gravats, de vieilles poutres... et puis, cette modeste et antique sacoche.
Nous n’avons pas cherché à savoir qui avait démoli notre maison. Nous avons décousu la sacoche et conservé chacun sa moitié dans sa propre maison, en Suisse.

Ce morceau de laine tissée est tout ce qu’il nous reste d’une maison et d’un passé dans un pays qui nous est devenu inaccessible, peut-être à jamais. Il nous est infiniment précieux. Il nous raconte un passé d’âpre labeur et de tragédies, et peut-être d’autres choses encore. Etait-elle prophétique, cette main de femme qui, vers la fin de l’autre siècle — le XIXe —, inscrivit dans sa trame, avec un fil rouge et un fil blanc, le drapeau helvétique?
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Etrange rêve cette nuit


Curieux rêve: j'étais arrivé — en compagnie de qui? — à Oxford. Toute petite bourgade, collèges en brique, en forme de tours circulaires. J'ai l'impression que c'est le paradis sur terre.  
Une maison, rappelant quelque peu notre maison familiale, censée avoir abrité C. S. Lewis. Dans un recoin de l'escalier, une alcôve sombre et minuscule avec une toute petite table de travail. "On" m'explique que c'est là que l'écrivain travaillait. Les larmes m'en montent aux yeux.


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Une histoire pour David Lynch ou Bioy Casares


Vers la minuit, tout à l'heure, je retournais de Belgrade après avoir passé la soirée chez les Kapor et déposé Dobrica chez lui. Faute de mieux, pour me tenir éveillé, je mets la radio.
A force de zapper, entre turbo-folk et techno, je tombe sur un solo de guitare signalant un morceau audible, tendance rock années 80. Mais la station semble brouillée par une station voisine. Irrité, je m'apprête à changer de fréquence, lorsque je tends l'oreille: le signal parasite se répète en boucle! Et en plus il m'est connu!
La boucle dure deux secondes environ: la cadence du microsillon rayé. Elle ne contient qu'un bout de phrase tiré d'une chanson italienne. La voix graillonnante du chanteur — de ces voix qui me font détester la canzone — répète 6 syllabes sur un rythme ternaire (tata-tata-tata) quasi scandé: "La porta chiusa ma... La porta chiusa ma... La porta chiusa ma..."
Cette porte fermée est d'un effet lugubre. Ce d'autant que je reconnais le mantra: je l'ai déjà entendu l'après-midi, en allant à Belgrade. Depuis, on n'a pas songé à arrêter le disque rayé!
Mal à l'aise, je zappe, puis lance la bande magnétique. Au bout d'un quart d'heure environ, alors que j'arrive à la maison, je retrouve la station: toujours le même bruit de fond. Mais aussi: toujours le même morceau devant! L'Italien scande "La porta chiusa ma..." tandis que l'Américain se lamente à longues syllabes qu'il devient fou d'amour ("I'm going craaaazyyy..."). La surimpression des deux produit un effet de démence hypnotisant. J'arrête la radio sur cette fréquence: au bout de quelques minutes, la chanson de premier plan s'arrête. Puis elle recommence...

Quelle est la station qui s'amuse à de telles blagues? Pourquoi? Mystère. L'atmosphère en tout cas m'a transporté dans Lost Highway ou dans L’Invention de Morel. Immédiatement. Et avec une force étonnante...

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